
Abou Djaffar, pseudonyme d'un ancien analyste de la DGSE qui a passé onze ans au contre-terrorisme, publie « Et tuez-les partout où vous les trouverez. Le jihadisme vu par ceux qui le combattent ». Au micro d'Alexandre Jubelin, à l'approche de la commémoration des attentats du 13 novembre, il retrace trente ans de jihadisme depuis un poste d'observation rare : celui des services. Des maquis algériens au jihad irakien, il défend une idée constante, prendre au sérieux le projet politique de l'adversaire, et règle quelques comptes avec les idées reçues.
Un analyste au service des faits
Abou Djaffar, ancien analyste de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), est reçu par Alexandre Jubelin pour son livre « Et tuez-les partout où vous les trouverez. Le jihadisme vu par ceux qui le combattent », paru à La manufacture de livres. Formé comme historien, il a passé onze ans à la DGSE, essentiellement sur le contre-terrorisme, avant de rejoindre le privé en 2007 et d’ouvrir son blog en 2009. Il prévient : pas de révélations, le secret reste le secret. Il raconte en revanche le travail d’analyste au milieu des années 1990, sans internet, dans des archives papier, avec pour mission de comprendre autant que d’aider à la décision. Son équipe s’intéressait aux parcours d’hommes passés par des cellules radicales algériennes des années 1980, sans lien avec l’Afghanistan, ce qui l’a conduit à relativiser le point de départ habituel du jihadisme contemporain, 1979 et la guerre contre les Soviétiques. Selon lui, très peu de combattants arabes rejoignent d’abord l’Afghanistan, le rôle de la CIA a été simplifié, et cette lecture a servi à nier le sérieux du projet politique jihadiste en faisant de l’Occident le seul responsable.
Il cite à ce sujet un échange de 1995 avec un responsable américain qui ramenait les attentats en France à un conflit postcolonial, une explication qui ne l’a jamais convaincu.
Des réseaux sans grand ordonnateur
Les années 1990 sont celles de la décennie noire algérienne, qui déborde sur la France en 1994 et 1995, et d’un jihadisme égyptien qui s’exporte davantage. Abou Djaffar décrit des réseaux transnationaux faits de solidarités familiales et personnelles, où un nom de guerre ou une recommandation suffit à être accepté, et qu’il a comparés aux gangs urbains pour en comprendre la logique d’adoubement. Ces réseaux associent idéologues, souvent installés à Londres, et délinquants séduits par une cause qui donne un sens à leur vie, mais il refuse d’y voir de simples délinquants. Il raconte la difficulté de faire admettre à une hiérarchie habituée aux organigrammes des mouvements soutenus par les Soviétiques qu’il n’existait pas de chef unique tirant les ficelles, et cite un responsable de cellule de crise qui cherchait, lors de l’affaire des otages de Jolo en 2000, la main des services libyens. Il conteste aussi l’idée d’un financement massif des attentats en Europe par les pays du Golfe. Les démantèlements autour de la Coupe du monde 1998 montrent, selon lui, que les services ont aussi connu des succès.
Pour expliquer ces réseaux aux décideurs, les analystes multipliaient les schémas, et parfois les biographies d’individus emblématiques, plus lisibles qu’une note théorique.
Prendre au sérieux le projet jihadiste
C’est le fil rouge du livre et de l’entretien : refuser de faire du jihadisme une délinquance ou une pathologie. « Accepter la violence de l’ennemi comme une preuve de sa détermination et non de sa folie permet de l’analyser rationnellement », lit Alexandre Jubelin. Abou Djaffar, qui avait étudié la littérature concentrationnaire, rappelle que la violence extrême des massacres du GIA, de la Bosnie ou du Rwanda n’a jamais été expliquée par la folie, et regrette une pathologisation qu’il juge très française, apparue avec les attentats commis par des jihadistes nés en Europe. Il dit n’avoir jamais vu de dossier où l’entrée dans le jihad tenait à un intérêt financier, et évoque des émirs haut placés qui voulaient mourir au combat. Il défend le lien entre services et recherche : la méthode d’analyse du renseignement est celle des sciences humaines, et un analyste doit lire les historiens et les sociologues. Il raconte aussi avoir répondu, devant des victimes du 13 novembre, qu’il n’existait pas de lien entre l’intervention en Libye de 2011 et les attentats de 2015.
Il juge que les services ont été freinés par un débat public plus écouté des décideurs que leurs propres analyses.
L’Irak, matrice d’un nouveau jihadisme
Pour Abou Djaffar, le jihad caucasien et le jihad irakien sont les deux matrices opérationnelles de la période 2004 à 2015. Après la destruction des camps afghans fin 2001 et début 2002, l’invasion de l’Irak en 2003 est pour la mouvance une « divine surprise » : un front qui attire bien plus de volontaires étrangers que l’Afghanistan, des armes et des explosifs militaires en abondance, un enlisement américain qui nourrit la propagande. Là où les attentats de 1995 et 1996 en France étaient faits de bonbonnes de gaz, sans fusillade, apparaissent les attaques coordonnées et filmées, le recours massif aux attentats suicides et aux armes à feu. Il cite les attentats de Madrid du 11 mars 2004, ceux de Londres en juillet 2005 et Bombay en 2008, et rappelle que les attentats coordonnés n’ont pas commencé le 13 novembre. Le numérique change aussi tout : cartes mémoire, vidéos, puis revues de l’État islamique. Sur la période actuelle, il relaie le pessimisme lucide exprimé par les responsables des services et du parquet antiterroriste, l’hypothèse d’être « à l’aube de quelque chose » et l’inquiétude liée à la résurgence de l’État islamique en zone syro-irakienne.
Il termine par ses idées reçues favorites, des « voleurs de poules » aux jihadistes « tous drogués », et explique pourquoi il a pris pour pseudonyme le nom d’un jihadiste qu’il a suivi de près à la fin des années 1990.
Abou Djaffar nous recommande…
- « La Guerre de vingt ans », Marc Hecker et Elie Tenenbaum, un livre qui a été pour lui une inspiration.
- « The Caravan », un livre sur le fondateur du bureau des services, qu’il juge d’une grande richesse.
- « Les Revenants », David Thompson, un livre paru en 2016 qu’il juge toujours essentiel.
Pour aller plus loin
- L’émission avec Marc Hecker et Elie Tenenbaum autour de « La Guerre de vingt ans », partie 1
- L’émission avec Marc Hecker et Elie Tenenbaum, partie 2
- L’émission avec Elyamine Settoul
Les références de l’épisode
- « Et tuez-les partout où vous les trouverez. Le jihadisme vu par ceux qui le combattent » : le livre d’Abou Djaffar, paru à La manufacture de livres en 2025.
- La DGSE : le service de renseignement extérieur où l’invité a passé onze ans.
- Le GIA : le groupe islamiste armé algérien de la décennie noire.
- Le MIA : le premier groupe armé islamiste algérien, apparu dans les années 1980, ancêtre du GIA selon l’invité.
- L’attentat de Port-Royal : l’attentat du RER B de décembre 1996, qui reste selon lui une énigme.
- L’affaire des otages de Jolo : la prise d’otages de 2000 aux Philippines par un groupe islamiste et criminel.
- Les attentats de Madrid du 11 mars 2004 et de Londres en juillet 2005.
- La prise d’otages de Beslan et les attaques de Bombay en 2008 : des précédents des attaques coordonnées.
- Le 13 novembre 2015 : les attentats dont la commémoration approche au moment de l’enregistrement.
- « Four Lions » : le film britannique qui tourne en dérision des jihadistes.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : Alexandre Jubelin reçoit Abou Djaffar avant la commémoration du 13 novembre
- 00:03:19 : d’où parle-t-il, onze ans d’analyse à la DGSE
- 00:06:43 : relativiser le point de départ afghan de 1979
- 00:08:55 : les cellules algériennes des années 1980
- 00:10:58 : le travail d’analyste avant internet
- 00:18:09 : les premiers volontaires arabes en Afghanistan
- 00:21:59 : le rôle de la CIA et le procès fait à l’Occident
- 00:23:14 : la théorie du conflit postcolonial
- 00:30:25 : la décennie noire et le jihadisme égyptien
- 00:32:51 : réseaux transnationaux et logique des gangs urbains
- 00:38:34 : pas de grand ordonnateur
- 00:42:56 : les clichés sur le financement par le Golfe
- 00:47:40 : les succès de 1998
- 00:50:27 : faire comprendre les réseaux aux décideurs
- 00:55:51 : ni délinquance ni pathologie
- 00:56:49 : la violence extrême comme preuve de détermination
- 01:02:39 : Madrid 2004 et l’indigénisation du jihad
- 01:05:35 : un discours public qui ridiculise l’adversaire
- 01:09:35 : le lien entre recherche et services
- 01:16:16 : la matrice irakienne
- 01:20:50 : armes, explosifs et propagande filmée
- 01:24:33 : l’invasion de l’Irak, une « divine surprise »
- 01:29:06 : des attentats de 1995 aux attaques coordonnées
- 01:35:21 : le numérique change la propagande
- 01:38:05 : la phase actuelle du jihadisme
- 01:46:25 : les plus grosses idées reçues sur le jihadisme
- 01:53:29 : pourquoi le pseudonyme Abou Djaffar
FAQ
Qui est Abou Djaffar ?
Abou Djaffar est le pseudonyme d’un ancien analyste de la DGSE, formé comme historien, qui y a passé onze ans, surtout au contre-terrorisme, avant de rejoindre le privé en 2007. Il tient un blog depuis 2009 et publie « Et tuez-les partout où vous les trouverez », une histoire du jihadisme vue par ceux qui le combattent.
Pourquoi le jihadisme ne commence-t-il pas en Afghanistan en 1979 selon lui ?
Abou Djaffar rappelle que des cellules radicales existaient déjà en Algérie, en Égypte ou en Syrie, sans lien avec l’Afghanistan, et que très peu de combattants arabes y sont venus au début. Pour lui, l’Afghanistan a offert un débouché à un islamisme réprimé ailleurs, plutôt qu’un acte de naissance.
Pourquoi refuse-t-il de voir les jihadistes comme des fous ou des délinquants ?
Selon Abou Djaffar, très peu de jihadistes présentent des troubles psychiatriques, et aucun dossier qu’il a lu ne montrait une entrée dans le jihad par intérêt financier. Les réduire à la folie ou à la délinquance revient à nier un projet politique construit, et donc à se priver de le comprendre et de le combattre.
En quoi le jihad irakien a-t-il changé le terrorisme ?
Pour Abou Djaffar, l’invasion de l’Irak en 2003 a relancé une mouvance affaiblie : afflux de volontaires étrangers, accès aux armes et aux explosifs militaires, attentats suicides massifs et opérations filmées. Ces méthodes se retrouvent ensuite dans les attentats de la période 2004 à 2015 en Europe.
Pourquoi avoir choisi le pseudonyme Abou Djaffar ?
Il a pris le nom de guerre d’un jihadiste qu’il a beaucoup suivi à la fin des années 1990 : un homme qui accueillait les volontaires maghrébins en Afghanistan et les répartissait dans les camps, présent dans tous les réseaux, tué en décembre 2001 lors d’un affrontement avec des soldats américains.
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