
Wassim Nasr, journaliste à France24 et spécialiste des mouvements djihadistes, ouvre avec Alexandre Jubelin la série Zone d'affrontements consacrée au Sahel. Au centre de l'échange : la descente du JNIM, coalition affiliée à Al-Qaïda, vers le sud du Mali, jusqu'au blocus de Bamako. Il explique comment le groupe a dépassé les clivages ethniques, ce qu'il veut vraiment, de quels moyens il dispose, ce qu'ont produit les Russes de Wagner et pourquoi l'État islamique reste son adversaire principal.
Une coalition devenue transethnique
Wassim Nasr, journaliste à France24, analyse avec Alexandre Jubelin la progression du JNIM, coalition djihadiste affiliée à Al-Qaïda, qui coupe depuis l’été les axes d’approvisionnement du Mali et impose en septembre un blocus à Bamako. Il rappelle que beaucoup de figures de 2012 ont été tuées, par les forces françaises, l’armée malienne ou les combats entre djihadistes, mais que le chef du groupe, un Touareg malien, a survécu à tous. Ces disparitions lui ont permis d’unifier en 2017 les factions présentes au Sahel, avec à ses côtés un prédicateur peul. Ce que Wassim Nasr appelait « l’exception sahélienne », le seul territoire où l’État islamique et Al-Qaïda ne se combattaient pas, prend fin en 2019. Le JNIM s’est concentré sur les cibles militaires et a cherché à gagner les populations, notamment par la justice : des juges islamiques rapides, sollicités par les habitants pour régler des conflits de puits, de terres ou de sang, face à un État jugé corrompu. Il cite un jugement récent qui bannit des coupeurs de route de Tombouctou pendant six mois, alors que le groupe ne contrôle que les alentours de la ville.
Selon lui, le JNIM se démarque ainsi de l’État islamique, qui applique toujours dans la région de Ménaka les châtiments publics de 2012.
Le blocus de Bamako et les moyens du JNIM
Pour Wassim Nasr, la descente vers le sud n’est pas soudaine : la montée en puissance dans la région de Sikasso date de plusieurs années, et c’est la guerre contre l’État islamique qui l’a retardée. Ceux qui tiennent le blocus sont des Peuls et des Bambaras, et le porte-parole du groupe s’exprime en bambara : le JNIM sait que des combattants touaregs ou arabes aux portes de Bamako provoqueraient une mobilisation contre lui. Le but affiché, tel que le groupe le lui a dit, est de faire tomber la junte, sans prendre une ville de trois millions d’habitants qu’il ne pourrait pas administrer. Mais il met en garde contre la surestimation du commandement : des camionneurs sénégalais capturés sont libérés sur ordre quelques heures plus tard, et l’enlèvement d’un général émirati à la retraite, à une trentaine de kilomètres de Bamako, devient une affaire réglée selon lui contre 50 millions de dollars. Côté équipement, l’armement reste léger, sans missiles guidés antichars, mais les mitrailleuses lourdes montées sur motos, les drones civils pour observer les défenses et un appui-feu amélioré permettent désormais d’attaquer, de rester sur place et de tenir des emprises, comme à Farabougou. Le journaliste décrit aussi des accords locaux avec des garnisons maliennes et une compagnie de bus autorisée à rouler à condition de ne plus transporter de militaires.
Il revient enfin sur son article de 2022 pour le CTC West Point : selon lui, les massacres commis avec les Russes de Wagner ont grossi les rangs du JNIM, et la junte a fermé la porte à toute négociation.
L’État islamique, ennemi principal
Wassim Nasr décrit une Alliance des États du Sahel qui existe surtout dans les déclarations : face au blocus, c’est la Côte d’Ivoire qui a aidé le Mali, tandis que le Niger et le Burkina Faso restent silencieux. Quant à l’État islamique au Sahel, la mort de son fondateur, tué par les forces françaises, a paradoxalement renforcé le groupe en promouvant des commandants peuls Tolobé reconnus par l’organisation centrale. Mais il peine à recruter au-delà de ce vivier. Selon le journaliste, c’est le JNIM qui empêche l’État islamique de s’étendre vers les pays côtiers, au Bénin comme à la frontière mauritanienne, non par alliance avec qui que ce soit mais parce que l’État islamique est la seule menace existentielle pour lui. La campagne vers le sud a d’ailleurs supposé une pause relative dans ces combats, après la défaite du JNIM à Ménaka. Il décrit aussi l’entente avec les rebelles touaregs du FLA, qui fixent l’armée au nord et administreraient une ville du nord prise en commun.
Pour lui, le Mali reste le cœur du projet du JNIM, le reste étant négociable, et plus une négociation tarde, plus le groupe pèsera lourd à la table.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Le JNIM : la coalition djihadiste affiliée à Al-Qaïda, créée en 2017 au Sahel.
- L’EIGS : l’État islamique au Grand Sahara, devenu province du Sahel de l’État islamique, rival du JNIM.
- Le groupe Wagner : les forces russes engagées aux côtés de la junte malienne.
- Le FLA : les rebelles touaregs du nord du Mali, en entente avec le JNIM.
- L’Alliance des États du Sahel : l’alliance entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger.
- La Minusma : la mission des Nations unies au Mali, citée parmi les forces ayant combattu les djihadistes.
- Abdoulaye Maïga et Ahmed Attaf : leurs interventions à la tribune des Nations unies, diffusées en extrait.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : Alexandre Jubelin reçoit Wassim Nasr sur la progression du JNIM
- 00:02:45 : la composition du JNIM depuis 2012
- 00:03:12 : la fin de l’« exception sahélienne » en 2019
- 00:04:27 : l’unification des factions et la création du JNIM en 2017
- 00:06:26 : la priorité donnée aux cibles militaires
- 00:08:31 : la justice islamique pour gagner les populations
- 00:12:31 : la querelle entre le Mali et l’Algérie aux Nations unies
- 00:13:57 : pourquoi le JNIM descend vers le sud
- 00:16:07 : Peuls et Bambaras dans le blocus de Bamako
- 00:18:41 : faire tomber la junte, un objectif affiché
- 00:19:08 : camionneurs sénégalais et général émirati, un commandement brouillon
- 00:22:23 : comment Bamako pourrait tomber
- 00:23:59 : armement, motos et drones civils
- 00:27:21 : tenir des emprises, de Farabougou aux accords locaux
- 00:30:30 : les Russes de Wagner et les massacres
- 00:35:40 : Kidal et la coordination des mouvements du nord
- 00:37:22 : une coalition pour faire tomber la junte
- 00:39:43 : l’Alliance des États du Sahel
- 00:41:49 : l’État islamique au Sahel et ses recrues
- 00:46:46 : le JNIM, rempart paradoxal contre l’État islamique
- 00:47:39 : où en est l’affrontement entre les deux groupes
- 00:50:41 : le Mali, cœur du projet du JNIM
- 00:52:14 : l’entente avec les rebelles touaregs
- 00:55:24 : négocier avant que le JNIM ne rafle la mise
FAQ
Qui est Wassim Nasr ?
Wassim Nasr est journaliste à France24, présenté dans l’épisode comme spécialiste des mouvements djihadistes contemporains. Il suit de près le JNIM et l’État islamique au Sahel, échange avec des membres de ces groupes et a publié en 2022 pour le CTC West Point un bilan de la présence de Wagner au Mali.
Qu’est-ce que le JNIM ?
Le JNIM est une coalition djihadiste affiliée à Al-Qaïda, formée en 2017 par l’unification de plusieurs factions du Sahel. Selon Wassim Nasr, il a réussi à dépasser les clivages ethniques en recrutant chez les Peuls puis les Bambaras, à se concentrer sur les cibles militaires et à s’appuyer sur une justice islamique rapide.
Le JNIM veut-il prendre Bamako ?
D’après Wassim Nasr, le but affiché est de faire tomber la junte, pas d’entrer en force dans une ville de trois millions d’habitants que le groupe ne pourrait pas administrer. Il envisage plutôt une chute de l’intérieur, par une coalition d’opposants ou un coup d’État, suivie d’une négociation sur une gouvernance islamique.
Pourquoi le JNIM combat-il l’État islamique au Sahel ?
Pour Wassim Nasr, l’État islamique est la seule menace existentielle pour le JNIM, capable de le phagocyter de l’intérieur. Depuis la fin de « l’exception sahélienne » en 2019, les deux groupes s’affrontent, et c’est le JNIM qui a selon lui empêché l’État islamique de s’implanter au Bénin et à la frontière mauritanienne.
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