Podcast Défense.
Le Collimateur8 avril 202575 min

Les espions du Président. Le renseignement français sous la présidence Macron

Le renseignement français sous Emmanuel Macron, de la DGSE à l'échec russe

Pierre Gastineau, directeur de la rédaction d'Intelligence Online, et le journaliste Antoine Izambard sont les invités d'Alexandre Jubelin dans Le Collimateur pour présenter leur série « Macron, maître espion ». Ils racontent comment Emmanuel Macron a fait du renseignement un outil de gouvernement, ses priorités contre le terrorisme et l'espionnage chinois, l'échec face à l'invasion russe, les changements à la tête de la DGSE et les chantiers de fin de quinquennat.

Un président qui lit ses espions

Pierre Gastineau, directeur de la rédaction d’Intelligence Online, et Antoine Izambard, journaliste du même média, présentent au micro d’Alexandre Jubelin leur série d’articles « Macron, maître espion », consacrée au renseignement français sous les deux quinquennats d’Emmanuel Macron : ses hommes, ses priorités, ses réussites et ses échecs. Leur constat de départ : Emmanuel Macron serait le président de la Ve République qui a fait l’usage le plus « décomplexé » du renseignement, au sens d’un outil administratif de sa politique. Ils en veulent pour preuve le bulletin quotidien du renseignement, posé chaque soir à 19 heures sur son bureau, auquel il renvoie dès les premières semaines des dizaines de demandes de précisions, là où ses prédécesseurs réagissaient peu, sauf sur le terrorisme sous François Hollande. Ce goût s’est construit tôt, rappellent-ils : secrétaire général adjoint de l’Élysée de 2012 à 2014, puis à Bercy, il lit les notes des services sur la guerre économique, l’extraterritorialité des lois américaines, l’espionnage chinois ou le lobbying de Huawei, quand d’autres ministres les survolent. Arrivé à l’Élysée, il impose le rangement des téléphones lors des conseils de défense et de sécurité nationale et renouvelle en un mois les chefs de service : Pierre Bousquet de Florian à la coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT), dont les effectifs passent d’une demi-douzaine à une trentaine de personnes, Bernard Émié à la DGSE et Laurent Nuñez à la DGSI, avec la consigne que le premier qui lui fait des cachotteries « saute ».

Pierre Gastineau nuance : il y a aussi, en 2017, une part de récit politique, celle d’un jeune président qui veut incarner le régalien et un « nouveau monde » jusque dans les services.

Terrorisme, guerre économique et Chine

Sur le terrorisme, le bilan leur paraît plutôt bon : la DGSI devient chef de file, et l’année des Jeux olympiques a été la première sans attentat. Le renseignement économique reste un point plus discuté : la DGSE affirme avoir fait gagner des milliards d’euros à la France, ce qui est invérifiable, et des PME stratégiques continuent d’être rachetées, même si l’État a bloqué la vente de Photonis, fabricant de lunettes de vision nocturne, à l’américain Teledyne. La Chine était au cœur du plan national d’orientation du renseignement de 2018, que les journalistes disent avoir lu. Mais certaines opérations d’entrave imaginées par la DGSE, notamment contre Huawei en Afrique, n’ont pas été validées, faute d’une approche assumée qui combinerait sourires diplomatiques et actions discrètes. Pierre Gastineau rappelle l’asymétrie : face aux moyens chinois, la communauté française du renseignement compte selon lui une vingtaine de milliers de personnes et quelque deux milliards d’euros de budget. Après le Covid et avec la stratégie indo-pacifique, Paris tente de reconstruire un dispositif de renseignement en Asie.

Le tout dans une France qui, jusqu’en 2022, voyait dans la Chine bien plus que dans la Russie sa principale menace d’espionnage.

Le raté russe

L’invasion de l’Ukraine en février 2022 est l’un des grands échecs du renseignement français décrits dans la série. Les journalistes avancent plusieurs explications : des effectifs absorbés par la lutte antiterroriste, une coopération passée avec la Russie dans ce domaine, une phase de négociation qui conduisait à ne pas braquer tous les capteurs sur le Kremlin, et une culture interne marquée, selon Pierre Gastineau, moins par une passion prorusse que par un fort antiaméricanisme. Antoine Izambard évoque des sensibilités prorusses documentées dans certains milieux de l’armée de Terre et à la Direction du renseignement militaire, mais rarement à des niveaux de décision, et fait plutôt le procès d’une partie de la diplomatie, convaincue qu’on pouvait tout régler en parlant à Vladimir Poutine. Les invités y voient aussi le malaise d’une génération formée aux dividendes de la paix et confrontée au retour du tragique. La première réaction élyséenne, une liste de 200 personnalités russes à sanctionner, a été ramenée à une cinquantaine de noms, faute de pouvoir se passer de certains fournisseurs.

Les journalistes relèvent enfin un déséquilibre rapporté par des patrons de service : un chef de service qui manque un attentat est menacé, beaucoup moins celui qui laisse passer une opération d’espionnage russe ou chinoise.

Têtes nouvelles et chantiers de fin de mandat

La série raconte aussi la disgrâce de Bernard Émié à la tête de la DGSE, sur fond de coups d’État au Sahel, de jeux de cour et de restructuration interne. Diplomate, ancien ambassadeur au Liban et en Algérie, il incarnait le « diplomate espion », jusqu’à rencontrer personnellement Hassan Nasrallah à Beyrouth dans des conditions dignes d’un roman d’espionnage, selon le récit des journalistes. Son successeur, le préfet Nicolas Lerner, camarade de promotion d’Emmanuel Macron, a reçu pour mandat de « tenir la boutique » et de produire davantage de renseignement brut et opérationnel, signe d’une préférence présidentielle pour les préfets plutôt que les diplomates. Les invités dressent aussi le portrait de Paul Soler, ancien du 13e régiment de dragons parachutistes devenu émissaire du président sur les crises, de la Libye au Golfe, qu’ils comparent aux missi dominici carolingiens et aux envoyés spéciaux de Donald Trump. Restent les chantiers de fin de quinquennat : la lutte informationnelle, avec Viginum, service rattaché au SGDSN dont les moyens interrogent avant la présidentielle de 2027, et l’éventuelle création d’un Conseil de sécurité nationale à l’Élysée, sujet d’une note de Jonathan Guiffard pour l’Institut Montaigne.

Une telle structure, concluent-ils, pourrait mieux répondre à des menaces hybrides qui touchent tous les ministères, et servir de garde-fou en cas d’alternance, dans une Ve République qui offre peu de contre-pouvoirs au président.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « Macron, maître espion » : série de sept articles d’Intelligence Online sur le renseignement sous Emmanuel Macron.
  • Intelligence Online : média en ligne consacré au renseignement, dirigé par Pierre Gastineau.
  • Bulletin quotidien du renseignement : synthèse remise chaque soir au président par la coordination et les services.
  • CNRLT : coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, renforcée à partir de 2017.
  • Plan national d’orientation du renseignement de 2018 : document classifié qui faisait de la Chine une priorité.
  • Photonis : PME de vision nocturne dont l’État a bloqué la vente à l’américain Teledyne.
  • Viginum : service de lutte contre les ingérences numériques étrangères rattaché au SGDSN.
  • Note de Jonathan Guiffard pour l’Institut Montaigne : réflexion sur la création d’un Conseil de sécurité nationale en France.
  • 13e régiment de dragons parachutistes : unité de renseignement des forces spéciales dont est issu Paul Soler.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:15 : présentation d’Antoine Izambard et de Pierre Gastineau
  • 00:01:58 : pourquoi centrer la série sur Emmanuel Macron
  • 00:03:36 : le bulletin quotidien du renseignement et les retours du président
  • 00:04:27 : le président du retour de l’histoire
  • 00:06:16 : l’acculturation au renseignement, de l’Élysée à Bercy
  • 00:10:45 : le goût du secret et les conseils de défense sans téléphone
  • 00:12:33 : le renouvellement des chefs de service en 2017
  • 00:15:21 : la part de récit politique
  • 00:18:34 : les premières priorités, du terrorisme au renseignement économique
  • 00:21:22 : l’affaire Photonis
  • 00:23:32 : la Chine, priorité du plan d’orientation de 2018
  • 00:27:48 : une guerre du renseignement asymétrique
  • 00:28:46 : le retour vers l’Indo-Pacifique
  • 00:31:51 : l’échec face à l’invasion russe
  • 00:39:14 : le rôle de la diplomatie dans le retard français
  • 00:42:37 : la liste des sanctions réduite
  • 00:47:00 : la disgrâce de Bernard Émié
  • 00:51:44 : Nicolas Lerner à la tête de la DGSE
  • 00:53:09 : la rencontre avec Hassan Nasrallah
  • 00:56:55 : Paul Soler, l’émissaire du président
  • 01:03:36 : les chantiers de fin de quinquennat
  • 01:04:31 : la lutte informationnelle et Viginum
  • 01:06:52 : vers un Conseil de sécurité nationale ?
  • 01:11:13 : répondre aux menaces hybrides
  • 01:13:57 : une structure garde-fou en cas d’alternance

FAQ

Quel rapport Emmanuel Macron entretient-il avec le renseignement ?

Selon Pierre Gastineau et Antoine Izambard, d’Intelligence Online, il est le président de la Ve République qui a le plus utilisé le renseignement comme un outil de gouvernement. Il lit chaque soir le bulletin quotidien du renseignement, y renvoie de nombreuses questions, a renforcé la coordination nationale et a nommé lui-même les chefs des services dès 2017.

Pourquoi le renseignement français n’a-t-il pas anticipé l’invasion de l’Ukraine ?

Les journalistes citent des effectifs concentrés sur l’antiterrorisme, une coopération passée avec la Russie, une phase de négociation qui limitait la surveillance du Kremlin, un antiaméricanisme répandu et des sensibilités prorusses dans certains milieux. Antoine Izambard met aussi en cause une partie de la diplomatie, convaincue qu’on pouvait tout régler en parlant à Vladimir Poutine.

Pourquoi Bernard Émié a-t-il quitté la DGSE ?

D’après Intelligence Online, son départ tient moins à sa personne qu’à une relation dégradée entre l’Élysée et la DGSE, sur fond de coups d’État au Sahel et de restructuration interne. On lui reprochait un profil de diplomate espion, éloigné du quotidien du service. Son successeur, Nicolas Lerner, doit « tenir la boutique » et produire plus de renseignement opérationnel.

Qu’est-ce qu’un Conseil de sécurité nationale changerait en France ?

Il réunirait à l’Élysée l’état-major particulier, la cellule diplomatique et la coordination du renseignement en un interlocuteur unique pour le président. Pour ses promoteurs, il permettrait de mieux traiter les menaces hybrides, qui touchent tous les ministères, et de fluidifier des relations souvent rivales entre ces structures. Le budget nécessaire reste un obstacle.

Le Collimateur

Retrouver également dans le podcast

Tous les épisodes ›
Grammaire de la cyberguerre3 Nov
Le Collimateur · Stéphane Taillat
3 Nov · 70 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
Super-soldats #4 : le Sergent Apone dans « Aliens » (1986)30 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
30 Oct · 22 min · Stratégie et défense
Le fond des mers et ses usages stratégiques27 Oct
Le Collimateur · Cédric Chetaille
27 Oct · 96 min · Armées et forces
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]23 Oct
Le Collimateur · Nicolas Mariot
23 Oct · 64 min · Mémoire, histoire et témoignages
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]20 Oct
Le Collimateur
20 Oct · 76 min · Allemagne
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)18 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
18 Oct · 22 min · Mémoire, histoire et témoignages
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]16 Oct
Le Collimateur · Olivier Schmitt
16 Oct · 29 min · Stratégie et défense
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre13 Oct
Le Collimateur
13 Oct · 93 min · Armée ukrainienne
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui9 Oct
Le Collimateur · Christophe Maresca
9 Oct · 131 min · Sécurité intérieure et renseignement
Comment cartographier la guerre en Ukraine6 Oct
Le Collimateur · Clément Molin
6 Oct · 74 min · Conflit russo-ukrainien
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)4 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
4 Oct · 30 min · Mémoire, histoire et témoignages
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]2 Oct
Le Collimateur · Stéphane Malsagne
2 Oct · 66 min · Chine
Renseignement

Dans la même thématique

La thématique ›
Les espions du Président. Le renseignement français sous la présidence MacronLe Collimateur
0:00
74:50