
Paul Charon, directeur du domaine « renseignement, anticipation et stratégies d'influence » à l'IRSEM, explique à Alexandre Jubelin pourquoi la lutte contre la désinformation ne peut pas se limiter au fact-checking ni au comptage des faux comptes. Il propose une grille tirée de la narratologie pour comprendre comment se construisent les récits stratégiques et pourquoi certains fonctionnent, puis l'applique à la renaissance nationale chinoise, au Covid-19, au récit MAGA, aux étoiles de David et aux vidéos Lego iraniennes.
Les angles morts de la lutte informationnelle
Paul Charon, directeur du domaine « renseignement, anticipation et stratégies d’influence » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), propose avec Alexandre Jubelin de lire la désinformation et les récits stratégiques avec les outils des études littéraires. Il reconnaît que la France maîtrise bien l’analyse des acteurs et des réseaux, Viginum servant de modèle à de nombreuses démocraties, mais il pointe quatre limites : l’obsession des fausses informations et du fact-checking, alors que des récits efficaces s’appuient sur des faits vrais et que des mensonges, comme l’opération Infection lancée par le KGB en 1983 sur l’origine du sida, survivent à tous les démentis ; une lecture des opérations à l’unité plutôt qu’en série ; la fascination pour les « tuyaux », comme si l’on faisait l’histoire littéraire en étudiant les librairies sans ouvrir un livre ; enfin, une théorie des relations internationales qui a importé le mot récit sans sa grammaire, la narratologie.
Il retrace la généalogie du concept, du soft power de Joseph Nye aux récits stratégiques d’Alister Miskimmon, Ben O’Loughlin et Laura Roselle, et défend l’idée qu’un récit n’est pas forcément un mensonge.
Une grille de lecture en quatre niveaux
Paul Charon part de la distinction de Gérard Genette entre l’histoire, le récit et la narration : on peut manipuler à chacun de ces niveaux. L’influenceur iShowSpeed, en voyage en Chine, ne montre que du vrai à Shenzhen, mais tout ce qui reste hors du cadre est passé sous silence ; et faire parler un Américain plutôt qu’un média d’État chinois rend le propos plus crédible. Il expose ensuite sa grille : l’architexte, schéma narratif profond comme le bien contre le mal ou la chute et la renaissance ; le métarécit, récit cadre ; les récits ; et le narrathème, notion qu’il a forgée pour désigner la plus petite unité capable d’activer un architexte, comme la date de 1840 pour un public chinois. Il y ajoute la sérialité, inspirée de Matthieu Letourneux, qui éclaire selon lui la force des récits complotistes, capables d’absorber toute contradiction.
Sur l’intentionnalité, il écarte aussi bien l’idée d’un bureau omniscient à Pékin que celle d’une émergence spontanée : les acteurs agissent surtout sur les métarécits, les récits et les narrathèmes.
De la renaissance chinoise au récit MAGA
Paul Charon décortique un paragraphe du discours de Xi Jinping du 1er juillet 2021, pour le centenaire du Parti communiste chinois : une histoire « cinq fois millénaire » résumée en une phrase, la guerre de l’opium de 1840 comme narrathème, la société « semi-coloniale et semi-féodale » comme formule figée, puis la promesse du « grand renouveau », dont le terme est fixé à 2049. Il montre comment Pékin a repris pendant le Covid-19 le récit de Fort Detrick hérité de l’opération Infection, un récit lacunaire qui fonctionne parce que le public comble lui-même les vides. Il observe que le récit MAGA suit la même matrice de grandeur, de chute et de renaissance, mais sans date, ce qui permet à chacun de le placer où il veut et le rend infalsifiable.
Il évoque aussi le rôle des métaphores, à partir des travaux du linguiste George Lakoff, et la formule de Barack Obama sur l’arc moral de l’humanité.
Étoiles de David, vidéos Lego et contre-récits
Pour Paul Charon, les étoiles de David peintes au pochoir en octobre 2023 par des Moldaves recrutés par les Russes doivent se lire comme le premier épisode d’une série, suivie des mains rouges en mai 2024 puis des cercueils près de la tour Eiffel en juin 2024 : elle nourrit des récits d’une France divisée et d’un engagement aux côtés de l’Ukraine qui enverrait nos enfants à la mort. Les vidéos Lego diffusées par l’Iran dans les premiers jours de la guerre américano-israélienne dissimulent la voix de leur auteur, passent d’une feintise sérieuse à une feintise ludique assumée et utilisent la satire, arme des faibles contre les forts, une forme déjà employée par la Chine avec Once Upon a Virus.
Face à ces récits, il plaide pour des contre-récits qui sortent du cadre fixé par l’adversaire, incarnés par des parcours concrets, et pour un apprentissage de l’analyse des récits dès le lycée, entre lettres et histoire.
Paul Charon nous recommande…
- « Discours du récit », Gérard Genette, dans Figures III : la référence d’où vient la distinction entre histoire, récit et narration.
- « Fictions à la chaîne », Matthieu Letourneux : une conception élargie de la sérialité qui éclaire la désinformation.
- « Strategic narratives », Alister Miskimmon, Ben O’Loughlin et Laura Roselle : l’ouvrage fondateur du concept de récit stratégique.
- « Les métaphores dans la vie quotidienne », George Lakoff et Mark Johnson : comment les métaphores modèlent nos représentations.
- « Énigmes et complots », Luc Boltanski : une enquête sur les récits d’enquête et de complot.
- « Culture et modes de pensée », Jerome Bruner : la place du mode narratif dans la pensée humaine.
Pour aller plus loin
- L’article de Paul Charon sur le Rubicon
- Le programme de recherche Fabulae mundi
- Le rapport de l’IRSEM sur les opérations d’influence chinoises
- Le discours de Xi Jinping du 1er juillet 2021
- L’épisode avec Pascal Confavreux
- L’émission avec Michel Wakim
- L’épisode avec Dimitri Minic
Les références de l’épisode
- Opération Infection : campagne lancée par le KGB en 1983 pour faire croire que l’armée américaine avait créé le virus du sida.
- Viginum : service français cité comme modèle par la plupart des démocraties pour l’analyse de la désinformation.
- Joseph Nye et le soft power : le cadre de fond sur lequel se sont construits les travaux sur les récits stratégiques.
- Fort Detrick : site américain au cœur du récit repris par la Chine pendant le Covid-19.
- iShowSpeed : influenceur américain dont le voyage en Chine illustre la manipulation par le cadrage.
- Affaire des étoiles de David : opération d’octobre 2023 attribuée aux Russes, suivie des mains rouges et des cercueils près de la tour Eiffel.
- Once Upon a Virus : vidéo Lego chinoise diffusée pendant la pandémie de Covid-19.
- Christian Salmon, « Storytelling » : un livre qui a, selon Paul Charon, fait du tort à la notion de récit en l’assimilant à la manipulation.
- George Lakoff, « Don’t Think of an Elephant » : l’ouvrage sur la nécessité de sortir du cadre fixé par l’adversaire.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de Paul Charon
- 00:03:31 : ce qui fonctionne et ce qui manque dans la lutte contre la désinformation
- 00:05:25 : les limites du fact-checking et l’opération Infection
- 00:08:52 : une désinformation lue à l’unité et la fascination pour les tuyaux
- 00:10:14 : des récits stratégiques sans narratologie
- 00:13:42 : du soft power aux récits stratégiques
- 00:16:51 : Castells, le constructivisme et Lawrence Freedman
- 00:19:22 : l’homme, un être qui se raconte des histoires
- 00:22:18 : un récit n’est pas forcément un mensonge
- 00:23:32 : déconstruire un récit : la grille de lecture
- 00:24:29 : histoire, récit et narration selon Gérard Genette
- 00:28:01 : le voyage de iShowSpeed en Chine
- 00:30:15 : manipuler la voix qui raconte
- 00:32:38 : visée argumentative et dimension argumentative
- 00:34:27 : l’architexte
- 00:39:22 : une grille à quatre niveaux
- 00:41:15 : le narrathème, déclencheur du récit
- 00:43:24 : la sérialité des récits
- 00:47:28 : le complotisme, un genre sériel
- 00:52:06 : l’intentionnalité des acteurs
- 00:56:12 : les récits dans les régimes autoritaires
- 00:59:30 : raconter la Chine, une politique officielle
- 01:02:18 : le récit de la renaissance nationale chinoise
- 01:03:33 : le discours de Xi Jinping du 1er juillet 2021
- 01:12:32 : Fort Detrick et l’opération Infection
- 01:15:14 : la reprise chinoise du récit pendant le Covid-19
- 01:17:00 : le récepteur qui comble les lacunes du récit
- 01:21:01 : le récit MAGA
- 01:22:03 : l’immigration, un architexte complet
- 01:23:37 : un récit de renaissance non daté
- 01:25:37 : des récits infalsifiables
- 01:28:03 : Barack Obama et l’arc moral
- 01:29:11 : la force des métaphores
- 01:30:33 : l’affaire des étoiles de David
- 01:33:51 : le vrai, le vraisemblable et le mensonge assumé
- 01:36:09 : les vidéos Lego iraniennes
- 01:38:56 : la dissimulation de la voix
- 01:39:53 : feintise sérieuse et feintise ludique
- 01:41:35 : l’humour et la satire
- 01:43:01 : une sérialité de forme, de Once Upon a Virus aux vidéos iraniennes
- 01:44:22 : que faire face aux récits stratégiques ?
- 01:45:21 : sortir du cadre fixé par l’adversaire
- 01:48:00 : incarner les récits
- 01:49:11 : apprendre à décortiquer les récits au lycée
FAQ
Qu’est-ce qu’un récit stratégique ?
C’est un concept forgé à partir de 2013 par Alister Miskimmon, Ben O’Loughlin et Laura Roselle pour expliquer comment circule la puissance douce : un récit porte du sens et oriente les perceptions. Paul Charon leur reproche d’avoir importé le mot récit sans les outils de la narratologie, ce qui empêche de comprendre comment ces récits sont construits et pourquoi certains fonctionnent mieux que d’autres.
Pourquoi le fact-checking ne suffit-il pas contre la désinformation ?
Selon Paul Charon, beaucoup de récits manipulateurs s’appuient sur des faits vrais, parfois exclusivement, et certains mensonges perdurent malgré tous les démentis, comme l’opération Infection sur l’origine du sida. Un récit peut aussi intégrer la réfutation à son histoire : celui qui dément devient la preuve du complot. Il faut donc, selon lui, produire des contre-récits.
Qu’est-ce qu’un narrathème ?
C’est une notion forgée par Paul Charon : la plus petite structure d’un récit capable d’activer un architexte, c’est-à-dire un schéma narratif profond. Une date comme 1840 suffit, pour un public chinois, à convoquer tout le récit du « siècle d’humiliation ». Un narrathème peut aussi être visuel, comme un portrait de Mao ou la casquette rouge du mouvement MAGA.
Comment la Chine construit-elle le récit de sa renaissance nationale ?
Paul Charon l’analyse dans le discours de Xi Jinping du 1er juillet 2021 : une grandeur passée « cinq fois millénaire », une chute datée de la guerre de l’opium en 1840, puis le relèvement avec le Parti communiste en 1949 et la promesse du « grand renouveau » pour 2049. Ce schéma, ajoute-t-il, est aussi proposé aux anciens pays colonisés d’Afrique.
Comment répondre aux récits stratégiques adverses ?
Paul Charon recommande d’abord d’admettre que les faits seuls ne suffisent pas, puis de ne pas débattre dans le cadre fixé par l’adversaire, comme l’explique George Lakoff. Il propose de raconter d’autres histoires, sans mentir, incarnées par des parcours concrets, et d’apprendre dès le lycée à décortiquer les récits avec les outils des lettres et de l’histoire.
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