
Josep Borrell, président du CIDOB à Barcelone, ancien haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, répond à Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, sur la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Il la juge illégale et évitable, salue le refus de l'Espagne d'y participer et s'inquiète d'une Union européenne qui condamne la Russie mais se tait face à ses alliés. Une sélectivité qui, selon lui, ruine la crédibilité stratégique et morale de l'Europe auprès du reste du monde.
L’Espagne seule à dire que la guerre est illégale
Josep Borrell, président du CIDOB (Barcelona Center for International Affairs), ancien haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et ancien vice-président de la Commission européenne, analyse avec Pascal Boniface, directeur de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. Pour lui, elle était évitable : d’après les participants aux négociations, dont le ministre omanien, les discussions progressaient quelques jours avant les premiers bombardements. « Quels que soient les reproches que l’on puisse faire au régime iranien, cette guerre est bien illégale », affirme-t-il. Ce qui l’inquiète, c’est que le droit ne semble pas compter davantage pour certains dirigeants européens, le chancelier allemand ou la présidente de la Commission. Seule l’Espagne l’a dit clairement et a refusé l’usage des bases américaines sur son sol. Les deux hommes comparent avec la guerre d’Irak de 2003, quand José María Aznar avait suivi George W. Bush avant que José Luis Rodríguez Zapatero ne retire les troupes espagnoles, et quand Dominique de Villepin s’opposait à la guerre au Conseil de sécurité : Josep Borrell juge « tout à fait correcte » l’idée que l’Espagne tient aujourd’hui le rôle de la France d’alors. Il explique la passivité européenne par des dirigeants « viscéralement » atlantistes, la peur que les États-Unis abandonnent l’Ukraine, notamment en coupant le renseignement satellitaire, et le soutien de certains pays à Israël « quoi qu’Israël fasse ». Il dénonce une Europe qui parle de « guerre illégale » pour l’Ukraine mais de « crise » pour l’Iran, et qui demande à l’Iran seul d’arrêter les bombardements. Cette « sélectivité », dit-il, « nous affaiblit » : personne dans le monde ne croirait plus que l’Europe s’intéresse au droit humanitaire. Il évoque aussi le décalage entre gouvernements et opinions publiques sur Gaza, l’isolement de l’Espagne avec l’Irlande, la Belgique et la Slovénie, et les bénéfices que la Russie tire de la hausse du pétrole.
Il voit enfin se dessiner une contestation de l’ordre bâti par les vainqueurs de 1945, portée par des pays qui étaient alors des colonies : « Le problème c’est de savoir si ça va se faire avec nous ou sans nous. » Faute de politique étrangère réellement commune, regrette-t-il, l’Europe reste spectatrice.
Pour aller plus loin
- Trump déclare la guerre au droit international, par Pascal Boniface
- Israël – Palestine : Trump réinvente le droit international, par Pascal Boniface
- « À l’image du monde, un Moyen-Orient de plus en plus sombre », par Didier Billion
- « Quelle place pour l’Europe sur le grand échiquier du monde ? », par Frédéric Mauro
- Analyses du Programme Europe, Union européenne, OTAN de l’IRIS
- Pascal Boniface sur Twitter
Les références de l’épisode
- CIDOB : centre d’analyse géopolitique de Barcelone que préside Josep Borrell.
- Guerre d’Irak de 2003 : point de comparaison, quand une partie de l’Europe refusait de suivre les États-Unis au nom du droit international.
- Discours de Dominique de Villepin au Conseil de sécurité : opposition de la France à la guerre en 2003, rôle que l’Espagne tiendrait aujourd’hui.
- Charte des Nations unies : texte qui interdit l’usage de la force entre États, sauf légitime défense face à une attaque imminente.
- Guerre du Liban : épisode où, selon Josep Borrell, le président Reagan a menacé Israël de couper son aide pour faire cesser les bombardements.
- Discours de Mark Carney à Davos : cité par Pascal Boniface comme une piste de rapprochement avec le Canada.
Au fil de l’épisode
- 00:00:39 : Josep Borrell, du CIDOB à la diplomatie européenne
- 00:01:05 : une guerre évitable et illégale
- 00:02:14 : la réaction frileuse des dirigeants européens et le refus espagnol
- 00:02:50 : le précédent de la guerre d’Irak
- 00:04:53 : les raisons de la passivité européenne
- 00:06:37 : ce qu’il ferait aujourd’hui à la tête de la diplomatie européenne
- 00:07:47 : l’Espagne dans le rôle de la France de 2003
- 00:08:48 : « guerre » pour l’Ukraine, « crise » pour l’Iran
- 00:10:58 : la crédibilité stratégique et morale de l’Europe
- 00:11:56 : gouvernements et opinions publiques face à Gaza
- 00:14:18 : un échec stratégique pour Donald Trump ?
- 00:16:42 : la Russie, grande bénéficiaire de la guerre
- 00:18:40 : le renseignement satellitaire américain et l’Ukraine
- 00:19:17 : la Chine face au droit international
- 00:21:30 : le Canada et une possible coalition du droit
- 00:22:34 : un monde qui se fragmente et une Europe observatrice
FAQ
Pourquoi Josep Borrell juge-t-il la guerre en Iran illégale ?
Josep Borrell rappelle que la Charte des Nations unies interdit l’usage de la force entre pays, sauf légitime défense face à une attaque imminente. Il juge difficile de croire que l’Iran s’apprêtait à frapper Israël, l’Europe ou les États-Unis avec des armes nucléaires, et souligne que les négociations progressaient avant les bombardements.
Quelle est la position de l’Espagne sur la guerre en Iran ?
Selon Josep Borrell, l’Espagne est le seul pays européen à avoir dit clairement que cette guerre est illégale et à refuser d’y contribuer, jusqu’à interdire l’usage des bases américaines sur son territoire. Il approuve la comparaison avec le rôle joué par la France en 2003 contre la guerre d’Irak.
Pourquoi l’Union européenne réagit-elle si peu selon Josep Borrell ?
Il avance trois raisons : des dirigeants européens très atlantistes, la peur que les États-Unis abandonnent l’Ukraine, en particulier en coupant le renseignement issu de leurs satellites, et le soutien de certains pays européens à Israël quoi qu’il fasse. Le Conseil statuant à l’unanimité, l’Union ne peut pas adopter de position claire.
En quoi la guerre en Iran profite-t-elle à la Russie ?
D’après Josep Borrell, la hausse des prix du pétrole profite aux producteurs, dont la Russie, d’autant que Donald Trump a levé des sanctions et autorisé l’achat de pétrole russe. Les Européens, engagés contre la Russie en Ukraine, ne s’opposent pas vraiment à une guerre qui la renforce.
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