Podcast Défense.
Le Collimateur26 mai 2026111 min

Que seront les limites de l’IA militaire ?

IA militaire : aide à la décision, armes autonomes et limites juridiques en débat

Alexandre Jubelin reçoit dans Le Collimateur Laure de Roucy-Rochegonde, directrice du centre de géopolitique des technologies de l'Ifri, et Louis Perez, chercheur postdoctorant au centre Thucydide de l'Université Panthéon-Assas, pour une discussion de près de deux heures sur les limites de l'intelligence artificielle militaire. De l'aide au ciblage à Gaza et en Iran aux drones autonomes en Ukraine, du différend entre Anthropic et le département de la guerre américain aux négociations de Genève sur les systèmes d'armes létaux autonomes, ils examinent qui fixe les règles, et lesquelles.

Définir l’IA militaire, sans fantasme

Dans cet épisode du Collimateur, Alexandre Jubelin interroge Laure de Roucy-Rochegonde, directrice du centre de géopolitique des technologies de l’Ifri et autrice de « La guerre à l’âge de l’intelligence artificielle », et Louis Perez, qui a soutenu une thèse en droit sur la régulation internationale de l’IA militaire, sur les limites à donner à ces technologies. Louis Perez préfère parler de « systèmes d’IA » plutôt que « d’une IA », pour éviter l’anthropomorphisme, et propose une définition normative : des systèmes au service d’intérêts humains. Laure de Roucy-Rochegonde rappelle que la définition est elle-même un enjeu, certains acteurs la poussant pour passer sous le seuil d’une régulation, et que les usages vont de la logistique au ciblage en passant par le renseignement et la santé des armées. Tous deux soulignent les contraintes propres au militaire : la confiance dans le système, la sensibilité des données et la dépendance européenne à des fournisseurs américains, ou encore la nécessité de faire tourner des modèles au plus près du terrain, quand les communications sont brouillées.

Pour Laure de Roucy-Rochegonde, cette IA embarquée permet des systèmes peu coûteux, dont la partie logicielle se reproduit facilement.

Ce que l’IA fait déjà sur le champ de bataille

Louis Perez place en tête l’aide à la décision, du ciblage à la gestion des détenus, puis les usages cyber, évoquant le modèle Mythos d’Anthropic, présenté comme redoutable pour trouver des vulnérabilités. Laure de Roucy-Rochegonde met en premier l’autonomie des systèmes d’armes : en Ukraine, selon elle, la guerre électronique empêche souvent de garder un humain dans la boucle. Elle cite la cadence des frappes à Gaza après le 7 octobre 2023 et en Iran, « près de 1000 frappes en 12 heures », impossible sans IA d’après elle, et voit dans l’IA agentique et les essaims de drones la prochaine bascule. Alexandre Jubelin nuance : des missiles comme le Brimstone choisissaient déjà leurs cibles, et l’écosystème des start-up pousse à promettre avant de livrer.

Louis Perez rappelle les « hivers de l’IA », ces cycles où les promesses non tenues font refluer les financements.

Le cas Anthropic : qui fixe les règles ?

Les intervenants reviennent sur le différend entre Anthropic, qui produit Claude, et le département de la guerre américain. Selon leur récit, l’entreprise voulait ajouter deux lignes rouges au contrat (pas de surveillance de masse, pas d’armes entièrement autonomes) quand l’administration jugeait suffisante la formule « for all legal purposes » ; elle a été désignée « supply chain risk », un outil d’abord pensé contre les entreprises chinoises, avec des décisions de justice divergentes, puis remplacée par OpenAI. Laure de Roucy-Rochegonde y voit un camouflet pour l’administration, Claude ayant été utilisé dans l’opération Epic Fury en Iran peu après. Alexandre Jubelin juge l’argument inverse défendable : ce n’est pas à une entreprise privée de fixer les règles de la guerre dans une démocratie. Louis Perez estime que les États se sont piégés en déléguant des fonctions régaliennes, puisque le droit appliqué « by design » déplace la norme vers le concepteur. Ils évoquent aussi l’inversion du cycle de l’innovation, désormais civile, le poids des ingénieurs, la fronde des salariés de Google contre le projet Maven en 2018, les positions de Palantir et la tension entre ces géants et la démocratie.

Laure de Roucy-Rochegonde plaide pour maintenir une recherche publique, afin qu’une capacité décisive ne reste pas entre les mains d’un seul dirigeant d’entreprise.

Singularité, droit de la guerre et prospective

Sur l’intelligence artificielle générale, Laure de Roucy-Rochegonde juge sincères les craintes de chercheurs comme Yoshua Bengio ou Geoffrey Hinton et décrit un accélérationnisme répandu dans la Silicon Valley ; Louis Perez y voit surtout une diversion qui détourne l’attention d’usages bien réels, et cite le dilemme de Collingridge : une technologie devenue indispensable est beaucoup plus difficile à réguler. Côté droit, le règlement européen sur l’IA exclut les systèmes exclusivement militaires, mais pas les systèmes duaux ; la convention-cadre du Conseil de l’Europe rappelle que le droit international s’applique. À Genève, dans le cadre de la Convention sur certaines armes classiques, les discussions sur les systèmes d’armes létaux autonomes avancent difficilement, les États les plus utilisateurs s’opposant à toute norme selon Laure de Roucy-Rochegonde. Tous insistent sur un principe : l’humain reste seul responsable, alors que l’IA favorise une déresponsabilisation morale et une déshumanisation, que Louis Perez oppose à la vocation du droit international humanitaire.

À deux et dix ans, ils redoutent des dysfonctionnements et des escalades, l’accès d’acteurs non étatiques à des capacités cyber, le poids accru des grandes entreprises et une perte de contrôle progressive ; Laure de Roucy-Rochegonde appelle la France et l’Europe à porter une IA ambitieuse mais responsable.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « La guerre à l’âge de l’intelligence artificielle », Laure de Roucy-Rochegonde (PUF, 2024).
  • Anthropic et Claude : entreprise et modèle au cœur du différend avec le département de la guerre américain.
  • Mythos : modèle d’Anthropic présenté comme très puissant pour les opérations cyber, encadré par le projet Glasswing.
  • Projet Maven : projet d’IA du département de la Défense américain, contesté en 2018 par des salariés de Google.
  • Règlement européen sur l’IA : texte qui exclut les systèmes utilisés exclusivement à des fins militaires.
  • Convention-cadre du Conseil de l’Europe sur l’intelligence artificielle, les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit.
  • Convention sur certaines armes classiques (1980) : cadre des discussions de Genève sur les systèmes d’armes létaux autonomes.
  • Dilemme de Collingridge et loi de Gabor : notions citées sur la difficulté de réguler une technologie installée.
  • John McCarthy : logicien à l’origine de l’expression « intelligence artificielle ».

Au fil de l’épisode

  • 00:01:21 : présentation des invités et du sujet
  • 00:04:30 : essais de définition de l’IA militaire
  • 00:08:30 : la définition comme enjeu de pouvoir
  • 00:12:12 : les contraintes propres à l’usage militaire : confiance, données, souveraineté
  • 00:16:14 : centralisation ou IA embarquée sur le terrain
  • 00:18:33 : l’état des déploiements : aide à la décision, cyber, autonomie
  • 00:21:41 : la cadence des frappes à Gaza et en Iran
  • 00:22:47 : l’IA agentique et les essaims de drones
  • 00:26:34 : les relations entre l’État et les entreprises de l’IA
  • 00:31:11 : le différend entre Anthropic et le département de la guerre
  • 00:38:42 : qui doit fixer les règles, l’État ou l’entreprise ?
  • 00:45:12 : OpenAI, Google et le revirement des géants vers le militaire
  • 00:50:28 : IA, grandes entreprises et démocratie
  • 00:52:28 : la course à l’intelligence artificielle générale
  • 01:00:34 : scepticisme sur la singularité et dilemme de Collingridge
  • 01:08:27 : l’état des réglementations : règlement européen et Conseil de l’Europe
  • 01:13:47 : le lobbying des géants et l’effet Bruxelles
  • 01:23:01 : les grands principes : contrôle humain, transparence, robustesse
  • 01:24:59 : le droit international humanitaire et la Convention sur certaines armes classiques
  • 01:32:16 : l’humain, seul responsable
  • 01:35:19 : déresponsabilisation et déshumanisation
  • 01:42:47 : un exercice de prospective à deux et dix ans

FAQ

Qu’est-ce que l’IA militaire aujourd’hui ?

Pour les invités du Collimateur, il s’agit de systèmes algorithmiques utilisés dans tout le spectre militaire : logistique, renseignement, santé, aide à la décision, ciblage, cyber et autonomie des armes. Louis Perez place en tête l’aide à la décision ; Laure de Roucy-Rochegonde met en avant l’autonomie des systèmes d’armes, observée en Ukraine, et le ciblage à Gaza et en Iran.

Pourquoi Anthropic s’est-il opposé au département de la guerre américain ?

Selon le récit fait dans l’épisode, Anthropic voulait inscrire deux lignes rouges dans son contrat : pas de surveillance de masse et pas d’armes entièrement autonomes, quand l’administration jugeait suffisante la mention « for all legal purposes ». L’entreprise a été désignée « supply chain risk », avec des décisions de justice divergentes, puis remplacée par OpenAI.

Existe-t-il un droit qui encadre l’IA militaire ?

Pas de texte spécifique, expliquent les invités. Le règlement européen sur l’IA exclut les systèmes exclusivement militaires mais couvre les systèmes duaux, et la convention-cadre du Conseil de l’Europe rappelle que le droit international s’applique. Le droit international humanitaire reste valable, mais les discussions de Genève sur les armes autonomes avancent difficilement.

Qu’est-ce que le dilemme de Collingridge ?

Louis Perez le résume ainsi : quand une technologie n’est pas encore mature, on peut la réguler facilement, mais on en mesure mal les effets ; une fois devenue indispensable, dans la vie quotidienne comme dans les armées, il devient beaucoup plus difficile de l’encadrer ou de la retirer. D’où l’urgence, selon lui, de réguler l’IA militaire dès maintenant.

Le Collimateur

Retrouver également dans le podcast

Tous les épisodes ›
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]23 Oct
Le Collimateur · Nicolas Mariot
23 Oct · 64 min · Mémoire, histoire et témoignages
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]20 Oct
Le Collimateur
20 Oct · 76 min · Géopolitique et relations internationales
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)18 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
18 Oct · 22 min · Stratégie et défense
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]16 Oct
Le Collimateur · Olivier Schmitt
16 Oct · 29 min · Stratégie et défense
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre13 Oct
Le Collimateur
13 Oct · 93 min · Géopolitique et relations internationales
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui9 Oct
Le Collimateur · Christophe Maresca
9 Oct · 131 min · Sécurité intérieure et renseignement
Comment cartographier la guerre en Ukraine6 Oct
Le Collimateur · Clément Molin
6 Oct · 74 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)4 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
4 Oct · 30 min · Stratégie et défense
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]2 Oct
Le Collimateur · Stéphane Malsagne
2 Oct · 66 min · Géopolitique et relations internationales
Yémen/mer Rouge : aux racines de la machine houthie29 Sep
Le Collimateur · Alexandre Lauret
29 Sep · 98 min · Géopolitique et relations internationales
Opération Vivaldi : que s’est-il passé au nord de Lyman ? [Zone d’opérations #24]25 Sep
Le Collimateur · Joseph Henrotin
25 Sep · 60 min · Stratégie et défense
Ce que le Jaguar a dans le ventre22 Sep
Le Collimateur
22 Sep · 65 min · Armées et forces
Innovation, cyber et menaces nouvelles

Dans la même thématique

La thématique ›
De la manette au treillis : la grande alliance du jeu vidéo et de la défense19 Oct
Les Lundis de l'IHEDN
19 Oct · 9 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
#49 – La musique militaire : transmettre, rassembler, faire vivre l’histoire15 Oct
Combats futurs · Thierry Bouzard
15 Oct · 16 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
Lutte contre la désinformation12 Oct
Les Lundis de l'IHEDN
12 Oct · 11 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
#48 – Patrice Franceschi : aventurier, écrivain et soldat1 Oct
Combats futurs · Patrice Franceschi
1 Oct · 19 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
Comment est né le régiment de cyberdéfense ?22 Sep
Defcast · Jean-François Caverne
22 Sep · 23 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
#47 – Drones et hélicoptères de combat : le nouveau visage de l’ALAT15 Sep
Combats futurs · Olivier Hautreux
15 Sep · 19 min · Armées et forces
IA militaire : rupture et conséquences14 Sep
Le Monde selon l'Ifri · Louis Gautier
14 Sep · 47 min · Géopolitique et relations internationales
#46 – Frapper fort, disparaître vite : la mobilité ultra légère au service du combat décentralisé1 Sep
Combats futurs · David Bonne
1 Sep · 34 min · Armées et forces
Les drones : une nouvelle industrie21 Août
Conflits, géopolitique
21 Août · 18 min · Géopolitique et relations internationales
#45 – Essais, précision, fiabilité : un métier méconnu derrière les armes du combattant1 Août
Combats futurs
1 Août · 21 min · Armées et forces
Guerre en Iran : Amazon visé28 Juil
Conflits, géopolitique
28 Juil · 9 min · Géopolitique et relations internationales
« Ce qui tirait les États-Unis vers l’ouverture les pousse désormais vers la fermeture »17 Juil
Les Lundis de l'IHEDN · Mathilde Velliet
17 Juil · 17 min · Géopolitique et relations internationales
Que seront les limites de l’IA militaire ?Le Collimateur
0:00
110:49