Podcast Défense.
Le Collimateur18 avril 202559 min

Février 2022 : évacuer l’ambassade de Kiev [Dans le viseur #73]

Un officier du GIGN raconte l'évacuation de l'ambassade de France à Kiev en février 2022

Le lieutenant-colonel Xavier, gendarme à l'École de guerre, commandait en 2022 la force sécurité-protection du GIGN. Dans Le Collimateur, il raconte à Alexandre Jubelin sa mission à l'ambassade de France à Kiev, où il arrive le 16 février pour préparer une crise que personne n'imagine aussi vaste. Du réveil sous les bombes le 24 février à la sortie d'un convoi de 110 personnes entre les lignes russes et ukrainiennes, il décrit une gestion de crise faite de préparation, de choix sous incertitude et de gestion des personnes.

Un gendarme du GIGN dans une ambassade qui n’était pas en crise

Le lieutenant-colonel Xavier, gendarme à l’École de guerre, raconte à Alexandre Jubelin l’évacuation de l’ambassade de France à Kiev en février 2022. Il commandait alors la force sécurité-protection du Groupe d’intervention de la Gendarmerie nationale (GIGN), qui appuie notamment le ministère des Affaires étrangères. Mi-février, la direction de la sécurité diplomatique l’envoie conseiller l’ambassadeur et le premier conseiller en gestion de crise. Il arrive seul le 16 février, en costume, avec un binôme du centre de crise et de soutien chargé de mettre à jour la liste des Français présents. L’Ukraine n’est pas alors considérée comme un poste à risque : les agents y vivent en famille, sans formation particulière, et seuls trois gendarmes assurent la sécurité quotidienne. Son premier travail est de rassurer : un homme du GIGN qui arrive, explique-t-il, c’est pour l’ambassadeur le « monsieur sécurité » qui veut tout fermer. Il cite l’ambassadeur américain à Saïgon en 1975, Graham Martin, qui refusait jusqu’au bout d’évoquer une évacuation. Il interroge diplomates, services et expatriés, et échange avec les responsables de sécurité d’autres ambassades, avec qui « on a un dialogue beaucoup plus vrai ». Le scénario jugé le plus probable est alors une offensive limitée autour du Donbass, accompagnée de cyberattaques : il reconnaît qu’il était « complètement à côté de la plaque ».

Il relève les failles d’un poste non préparé, comme un serveur qui tomberait avec le groupe électrogène, et fait constituer des réserves, louer des véhicules et des toilettes chimiques, en pensant à ce qu’avait vécu l’ambassade de France à Kaboul.

Le 24 février, cinquante personnes enfermées dans l’ambassade

Voyant la situation se dégrader, il obtient l’envoi en avance de phase d’une petite équipe : sept opérationnels de la force sécurité-protection, un médecin, un transmetteur et un technicien. Ils viennent par la route, pour éviter les contraintes du transport aérien sur les matières dangereuses et emporter leurs propres véhicules, dont un blindé, et arrivent le 23 février vers 21 heures après trente heures de route. Le lendemain à 4 heures, « on est réveillé par les bombes ». Les familles avaient été rapatriées et le lycée français fermé, mais une cinquantaine de personnes se retrouvent enfermées dans l’ambassade, dont des employés ukrainiens. La consigne venue du plus haut niveau de l’État est de garder le poste ouvert. Il organise la vie « comme à l’armée », par groupes, et ses équipes sortent observer la ville, où apparaissent combats et checkpoints improvisés, et récupérer de la nourriture dans les logements des agents ; l’ambassadeur de Belgique et une partie de son équipe les rejoignent. Il décrit trois lignes d’opération menées de front : l’urgence immédiate, le lendemain et la sortie de crise.

Il prépare aussi le pire : si des Russes se présentaient, c’est lui, et non l’ambassadeur, qui irait négocier, pour éviter que la France soit humiliée.

Cent dix personnes entre les lignes jusqu’en Roumanie

Après l’annulation d’une évacuation partielle prévue le 28 au matin, l’ordre d’évacuer totalement tombe ce jour-là, à l’issue du Conseil de défense. L’équipe brûle des tonnes de documents dans des barils achetés à l’avance, retire le drapeau, les Marianne et le portrait du président, pour un départ « en bon ordre et pas de fuite ». Le convoi part vers 17h45 : 42 véhicules, environ 110 personnes de cinq nationalités, belges, japonaises, polonaises et italiennes en plus des Français, dont une femme enceinte proche du terme et des enfants, encadrées par huit gendarmes du GIGN. Faute de carburant pour rejoindre la Pologne, il faut viser la Moldavie. Le renseignement le plus fiable vient alors d’Instagram et de TikTok, et un ultimatum russe expire le 29 au matin. Il faut six à sept heures pour faire 30 kilomètres, sous les roquettes, et le blindé part seul en tête lorsque des Russes apparaissent trois kilomètres après le dernier checkpoint ukrainien. Des notes verbales validées par l’Élysée avaient annoncé l’itinéraire aux deux camps. Le convoi gagne la Roumanie en trois jours ; le 2 mars, un appel du ministère russe de la Défense lui demande si tout va bien.

L’équipe repart aussitôt vers Lviv, où une deuxième équipe du GIGN a installé une ambassade de repli. L’ambassade de Kiev rouvre le 17 avril. Il compare cette mission à l’évacuation du Soudan, face à des milices, et conclut : « on ne fait pas la guerre à 8 contre l’armée russe ».

Les références de l’épisode

  • GIGN et sa force sécurité-protection : l’unité qu’il commandait, chargée notamment de la protection des ambassades.
  • École de guerre : partenaire de l’épisode, où se trouve l’invité.
  • Graham Martin : l’ambassadeur américain à Saïgon en 1975, exemple du déni face à une évacuation.
  • David Martinon : l’ambassadeur de France à Kaboul, dont le livre a été présenté dans un précédent épisode du Collimateur.
  • Colin Powell et les fausses preuves de 2003 : le souvenir qui faisait douter des alertes anglo-saxonnes.
  • Lviv : la ville de l’ouest de l’Ukraine où une ambassade de repli a été installée.
  • Boutcha : l’un des sites où le GIGN a ensuite encadré des experts de police technique et scientifique.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:03 : présentation du lieutenant-colonel Xavier, gendarme à l’École de guerre
  • 00:01:48 : la force sécurité-protection du GIGN et la mission à Kiev
  • 00:02:48 : une ambassade gendarmerie qui n’est pas un poste de crise
  • 00:05:55 : arrivée le 16 février, seul, en costume
  • 00:07:08 : le tour des services et la nécessité de rassurer
  • 00:11:15 : les échanges avec les responsables de sécurité des autres ambassades
  • 00:12:49 : les scénarios envisagés et les trois blocs aux intentions mal comprises
  • 00:20:01 : le premier rapport et les failles du poste
  • 00:24:10 : l’envoi d’une équipe en avance de phase, par la route
  • 00:28:29 : réveillés par les bombes le 24 février
  • 00:32:13 : cinquante personnes enfermées dans l’ambassade
  • 00:33:53 : sortir pour comprendre la situation dans Kiev
  • 00:36:10 : les trois lignes d’opération d’une crise
  • 00:37:47 : l’ordre d’évacuer et la destruction des documents
  • 00:39:05 : le convoi de 42 véhicules et 110 personnes
  • 00:42:40 : sortir de Kiev entre les lignes
  • 00:44:37 : les notes verbales et l’appel venu de Moscou
  • 00:47:17 : une nuit dans une école, puis la Roumanie
  • 00:49:00 : l’ambassade de repli à Lviv et la réouverture de Kiev
  • 00:53:27 : ce qui distingue cette crise de l’évacuation du Soudan
  • 00:55:42 : les scénarios du pire et le départ en bon ordre

FAQ

Comment l’ambassade de France à Kiev a-t-elle été évacuée en 2022 ?

Selon le lieutenant-colonel Xavier, l’ordre est donné le 28 février 2022 après le Conseil de défense. Un convoi de 42 véhicules et d’environ 110 personnes de cinq nationalités quitte l’ambassade vers 17h45, encadré par huit gendarmes du GIGN. Il passe entre les lignes de front pour sortir de Kiev, puis gagne la Moldavie et la Roumanie en trois jours.

Quel est le rôle du GIGN dans les ambassades françaises ?

La force sécurité-protection du GIGN appuie notamment le ministère des Affaires étrangères, pour des missions de protection ou de conseil. À Kiev, explique le lieutenant-colonel Xavier, son rôle était d’aider l’ambassade à se préparer à une crise et à continuer de travailler en environnement dégradé : stocks, communications satellitaires, soin, mobilité, puis évacuation.

Pourquoi l’équipe du GIGN est-elle venue de Paris par la route ?

Le lieutenant-colonel Xavier voulait éviter les contraintes du transport aérien sur les matières dangereuses, comme les batteries au lithium, et anticipait la fermeture de l’espace aérien puis des frontières. La route permettait d’emporter davantage de matériel et ses propres véhicules, dont un blindé. L’équipe a roulé trente heures et est arrivée le 23 février, la veille de l’invasion.

Comment se protéger d’un convoi pris pour une cible ?

Le lieutenant-colonel Xavier raconte que des notes verbales validées par l’Élysée avaient informé Russes et Ukrainiens de l’itinéraire et des horaires, avec un numéro à appeler. La nuit, les véhicules étaient garés sous les arbres pour réduire leur signature. En cas de tirs, la consigne était de ne pas riposter et de faire comprendre une méprise, par exemple avec un drapeau blanc.

Le Collimateur

Retrouver également dans le podcast

Tous les épisodes ›
Luftwaffe et à sang. 1944, la bataille pour le ciel allemand [Le Fil de l’épée #63]6 Nov
Le Collimateur · Jean-Charles Foucrier
6 Nov · 70 min · Allemagne
Grammaire de la cyberguerre3 Nov
Le Collimateur · Stéphane Taillat
3 Nov · 70 min · Innovation, cyber et menaces nouvelles
Super-soldats #4 : le Sergent Apone dans « Aliens » (1986)30 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
30 Oct · 22 min · Stratégie et défense
Le fond des mers et ses usages stratégiques27 Oct
Le Collimateur · Cédric Chetaille
27 Oct · 96 min · Armées et forces
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]23 Oct
Le Collimateur · Nicolas Mariot
23 Oct · 64 min · Mémoire, histoire et témoignages
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]20 Oct
Le Collimateur
20 Oct · 76 min · Allemagne
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)18 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
18 Oct · 22 min · Mémoire, histoire et témoignages
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]16 Oct
Le Collimateur · Olivier Schmitt
16 Oct · 29 min · Stratégie et défense
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre13 Oct
Le Collimateur
13 Oct · 93 min · Armée ukrainienne
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui9 Oct
Le Collimateur · Christophe Maresca
9 Oct · 131 min · Sécurité intérieure et renseignement
Comment cartographier la guerre en Ukraine6 Oct
Le Collimateur · Clément Molin
6 Oct · 74 min · Conflit russo-ukrainien
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)4 Oct
Le Collimateur · Simon Riaux
4 Oct · 30 min · Mémoire, histoire et témoignages
Conflit russo-ukrainien

Dans la même thématique

La thématique ›
Russie – Ukraine : une guerre sans fin ? Avec Arnaud Dubien | Entretiens géopo4 Nov
Comprendre le monde, par Pascal Boniface · Arnaud Dubien
4 Nov · 27 min · Armée russe
GUERRE EN EUROPE : Ce que nos armées ne vous disent pas (Révélations d’un ancien militaire)20 Oct
Classé Secret Défense · Guillaume Ancel
20 Oct · 67 min · Conflit russo-ukrainien
Combattants africains en Ukraine : enquête auprès de prisonniers12 Oct
Le Monde selon l'Ifri · Thierry Vircoulon
12 Oct · 24 min · Armée russe
Trump, Poutine, OTAN, Sabotage : Ce que l’on vous cache6 Oct
Classé Secret Défense · Samantha de Bendern
6 Oct · 51 min · Conflit russo-ukrainien
Pierre Lévy : « La Russie est toujours forte de nos faiblesses, divisions, errements »7 Sep
Les Lundis de l'IHEDN · Pierre Lévy
7 Sep · 20 min · Conflit russo-ukrainien
Guerre en Iran : Amazon visé28 Juil
Conflits, géopolitique
28 Juil · 9 min · Conflit russo-ukrainien
Reportage – Eurosatory, au coeur de l’industrie de la défense23 Juin
Conflits, géopolitique
23 Juin · 11 min · Conflit russo-ukrainien
OTAN, défense européenne : quel avenir ? Jean-Dominique Merchet12 Juin
Conflits, géopolitique · Jean-Dominique Merchet
12 Juin · 48 min · Conflit russo-ukrainien
Elsa Vidal : « Dans les élites russes, le parti du silence est majoritaire »7 Mai
Les Lundis de l'IHEDN · Elsa Vidal
7 Mai · 12 min · Conflit russo-ukrainien
Mer Noire : un espace de tensions28 Avr
Conflits, géopolitique
28 Avr · 19 min · Conflit russo-ukrainien
Guerre moderne : ce qui a changé16 Avr
QUARTIER LIBRE · Colonel Reicher
16 Avr · 65 min · Armées et forces
La guerre en Iran vue de Russie et d’Ukraine. Avec Hugues Pernet | Entretiens géopo11 Mar
Comprendre le monde, par Pascal Boniface · Hugues Pernet
11 Mar · 27 min · Conflit russo-ukrainien
Février 2022 : évacuer l’ambassade de Kiev [Dans le viseur #73]Le Collimateur
0:00
58:54