
Frédéric Grare, chercheur au National Security College de Canberra, est l'invité du Collimateur pour parler de l'Inde, puissance économique et démographique prise entre la Russie, la Chine et les États-Unis. Il explique pourquoi l'armement russe recule sans disparaître, ce que la guerre aérienne de 2025 contre le Pakistan a révélé, pourquoi Delhi refuse toute alliance et ce que pèse la France, dont l'Inde a lancé l'export du Rafale. Un entretien qui s'achève sur la démographie et la jeunesse indienne.
Un héritage russe qui s’érode
Frédéric Grare, chercheur au National Security College de Canberra et spécialiste du sous-continent indien, analyse dans Le Collimateur la puissance militaire de l’Inde, ses partenaires et ses fragilités, au micro d’Alexandre Jubelin et du co-animateur venu du Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri. Point de départ : la Russie, partenaire de premier plan « essentiellement en raison de l’histoire ». Le stock d’armements hérité de l’URSS reste considérable (chars T-72 et T-90, avions MiG, systèmes antiaériens S-400 rachetés après leur usage pendant l’opération Sindoor), mais selon le chercheur les flux d’achats baissent sans interruption depuis 2014, de près de 25 %, et le codéveloppement s’est tourné vers les Européens. L’Inde garde la relation comme levier et pour les matériels que personne d’autre ne lui vend. Sur l’Ukraine, il invite à prendre au sérieux la ligne du ministre des Affaires étrangères Jaishankar, qui parle d’équilibrer intérêts et principes : l’Inde n’a aucun intérêt à voir légitimée une violation de frontière, à cause du Pakistan et de la Chine. Il revient aussi sur le pétrole russe acheté à bas prix, que l’Occident a laissé faire parce que cela « arrangeait clairement tout le monde ».
Le vrai sujet d’inquiétude, pour Delhi, est le rapprochement entre Moscou et Pékin : en trente ans, la Russie est passée d’aucune vente d’armes à la Chine à des plateformes de même niveau que celles vendues à l’Inde.
La Chine, le Pakistan et la guerre de mai 2025
Face à la Chine, Frédéric Grare préfère parler de posture défensive que de rivalité. Il rappelle les affrontements de juin 2020 à la frontière himalayenne, où 20 soldats indiens ont été tués sans armes à feu, et compare les budgets : environ 75 milliards de dollars et 1,9 % du PIB pour l’Inde en 2025, 266 milliards et 1,7 % pour la Chine. Dans l’océan Indien, l’Inde garde selon lui l’avantage de la connaissance du terrain ; ce qu’elle craint, ce sont surtout les navires d’observation chinois, et la présence de Pékin sur toute sa périphérie, du Bangladesh au Népal jusqu’au port sri-lankais de Hambantota, concédé pour 99 ans. La guerre aérienne avec le Pakistan, au printemps 2025, a révélé la dépendance quasi totale de l’armée pakistanaise envers l’armement chinois. Après un premier jour difficile et une forte campagne d’amplification autour du missile chinois PL-15, l’Inde a, selon lui, repris le dessus, frappé où elle voulait et obtenu une victoire stratégique, ce sont les Pakistanais qui ont demandé le cessez-le-feu. L’annonce de Donald Trump s’attribuant ce cessez-le-feu a heurté Delhi, qui refuse toute ingérence, surtout sur le Cachemire.
Avec Washington, le rapprochement engagé depuis la visite de Bill Clinton en 2000 se heurte à une constante : l’Inde refuse toute alliance, non par refus du partenariat mais par refus « du caractère obligatoire d’engagement dans un conflit ».
Indigéniser l’armement, avec la France en partenaire
L’Inde veut produire ses armes, mais ses grands programmes ont souvent déçu. Les intervenants citent le char Arjun, jugé globalement comme un échec après trente à quarante ans d’efforts, et le char léger Zorawar, plus modeste, à la caisse indienne et à la tourelle belge, méthode jugée plus efficace parce que progressive. Selon Frédéric Grare, 70 à 75 % du budget de défense 2026-2027 doit aller à des entreprises locales. Il décrit les trois axes de la modernisation voulue par Narendra Modi : réduire le poids des salaires et pensions au profit de l’équipement, intégrer la technologie occidentale, mieux coordonner les armées. Israël, dont l’Inde absorbe 34 % des exportations d’armement, fournit radars, avionique et drones. Pour la France, l’Inde a déclenché l’export du Rafale : 36 avions, puis 26 Rafale Marine, et une négociation pour 114 de plus, sans compter les sous-marins Scorpène et la coopération entre Safran et la Defence Research and Development Organisation (DRDO), l’organisme public de recherche de défense indien. Le chercheur souligne la lenteur des contrats, bloqués souvent au ministère des Finances.
Existe-t-il une grande stratégie indienne ? Frédéric Grare y voit surtout des stratégies sectorielles et beaucoup de réactivité, sur fond de non-alignement né du réalisme. Il termine sur la démographie : les révoltes étudiantes récentes rappellent le risque d’une croissance sans emplois.
Pour aller plus loin
- La note de l’Ifri sur les lance-roquettes multiples
- L’épisode du Collimateur avec Mélissa Levaillant
- L’épisode avec Adrien Fontanellaz sur l’opération Sindoor
- L’intervention du ministre Jaishankar
Les références de l’épisode
- Opération Sindoor : la guerre aérienne entre l’Inde et le Pakistan au printemps 2025.
- Le ministre Jaishankar : ministre indien des Affaires étrangères, cité pour sa défense des achats de pétrole russe.
- S-400 : système antiaérien russe que l’Inde a continué d’acheter.
- PL-15 : missile air-air chinois utilisé par l’aviation pakistanaise en 2025.
- Port de Hambantota : port en eau profonde du Sri Lanka concédé à la Chine pour 99 ans.
- Arjun et Zorawar : le char indien jugé comme un échec, et le char léger plus récent.
- Rafale et Scorpène : les avions et sous-marins français achetés par l’Inde.
- DRDO : l’organisme public indien de recherche et de développement de défense.
- SCAF : le programme d’avion de combat européen, auquel une participation indienne a été évoquée.
- Laboratoire de recherche sur la défense de l’Ifri : partenaire de l’émission.
Au fil de l’épisode
- 00:02:30 : l’héritage du partenariat russe
- 00:14:30 : la conflictualité avec la Chine
- 00:27:30 : le Pakistan et la guerre de 2025
- 00:33:00 : la relation aux États-Unis
- 00:38:00 : les tentatives d’indigénisation de l’armement
- 00:47:30 : la relation aux pays du Moyen-Orient
- 00:52:00 : le partenariat avec la France
- 00:56:00 : y a-t-il une grande stratégie indienne ?
- 01:03:30 : la question démographique
FAQ
Pourquoi l’Inde achète-t-elle encore des armes russes ?
Selon Frédéric Grare, la Russie reste un partenaire de premier plan surtout à cause du stock d’armements hérité de l’URSS, qui impose des achats de pièces et de systèmes. Les flux baissent pourtant depuis 2014. L’Inde se tourne vers Moscou quand personne d’autre ne lui vend un matériel au niveau voulu, comme le système antiaérien S-400.
Qui a gagné la guerre aérienne entre l’Inde et le Pakistan en 2025 ?
Pour Frédéric Grare, la victoire est stratégiquement indienne. Après un premier jour difficile, très amplifié par la communication pakistanaise et chinoise, l’Inde a repris le dessus et frappé où elle le voulait, et c’est le Pakistan qui a demandé le cessez-le-feu. Politiquement, l’intervention de Donald Trump a brouillé cette lecture.
Pourquoi l’Inde refuse-t-elle les alliances militaires ?
D’après Frédéric Grare, l’Inde ne refuse ni le partenariat, ni la convergence stratégique, ni l’action ponctuelle. Elle refuse le caractère obligatoire d’engagement dans un conflit qu’impose une alliance. C’est pourquoi elle multiplie les « partenariats » aux qualificatifs variés, avec la Russie, les États-Unis, la France ou Israël.
Quelle place la France occupe-t-elle dans l’armement indien ?
L’Inde a été le déclencheur des exportations du Rafale, rappelle Frédéric Grare : 36 avions, puis 26 Rafale Marine, et la négociation de 114 appareils supplémentaires. S’y ajoutent les sous-marins Scorpène et une coopération entre Safran et l’organisme indien de recherche de défense. Selon lui, l’armée de l’air indienne n’a jamais remis en cause la fiabilité du Rafale.
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