
Fatou Élise Ba, chercheuse à l'IRIS et responsable du Programme Sécurité humaine, répond à Pascal Boniface sur l'offensive du 25 avril 2026 au Mali. Un groupe djihadiste affilié à Al-Qaïda et les indépendantistes touareg du Front de libération de l'Azawad se sont alliés contre l'armée malienne et Africa Corps, ont pris Kidal et tué le ministre de la Défense. Elle explique ce que cette alliance de circonstance dit des fragilités de la junte, du rôle de la Russie et des risques de fragmentation du pays.
Deux agendas, un ennemi commun
Dans cet entretien de Comprendre le monde, Pascal Boniface reçoit Fatou Élise Ba, chercheuse à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), spécialiste des questions de développement et de l’Afrique, pour analyser les attaques du 25 avril 2026 au Mali. Elles ont opposé les Forces armées maliennes (FAMa), soutenues par l’organisation paramilitaire russe Africa Corps, à une alliance inédite : le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, organisation djihadiste affiliée à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), indépendantiste touareg. Selon la chercheuse, les deux groupes n’ont pas le même projet : le premier veut imposer la charia au-delà des frontières héritées de la colonisation, le second porte un agenda séparatiste dans le nord du pays. Elle y voit une alliance de circonstance contre l’État central, nourrie par un esprit de revanche après la reprise de Kidal par l’armée malienne et les paramilitaires russes, et par les morts civils des frappes de drones. Elle s’étonne de l’armement de ces deux factions, rappelle le recyclage de matériel après l’intervention occidentale en Libye de 2011, et décrit des frontières sahéliennes poreuses où les communautés vivent une « double loyauté ». Pour elle, la Russie est venue avec une promesse sécuritaire et un partenariat minier, sans compréhension suffisante du contexte, un défaut qu’elle prête aussi à la France.
La chercheuse n’exclut ni une partition en deux États ni une fragmentation plus large, et juge la légitimité de la junte entamée : promesses de développement non tenues, partis politiques mis à l’écart, société civile muselée, frictions avec l’Algérie et silence relatif du Burkina Faso et du Niger.
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Les références de l’épisode
- Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans : organisation djihadiste affiliée à Al-Qaïda, née selon l’invitée de la fusion de plusieurs groupes du Sahel.
- Front de libération de l’Azawad (FLA) : fusion de groupes indépendantistes touareg du nord du Mali.
- Forces armées maliennes (FAMa) : l’armée malienne, qui avait repris Kidal en 2023.
- Africa Corps : l’organisation paramilitaire russe qui a succédé à Wagner au Mali.
- Sadio Camara : le ministre malien de la Défense, tué lors des attaques.
- Alliance des États du Sahel (AES) : le partenariat du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
- Accords d’Alger : des accords de paix rejetés par le pouvoir à Bamako, faute, selon l’invitée, de stratégie de mise en œuvre.
- Intervention occidentale en Libye de 2011 : à l’origine, selon l’invitée, d’un recyclage d’armes vers le nord du Mali.
Au fil de l’épisode
- 00:00:09 : la crise structurelle du Mali, au nord et au centre
- 00:00:42 : deux groupes armés actifs, le FLA et le groupe affilié à Al-Qaïda
- 00:02:07 : une offensive près de Bamako et des agendas opposés
- 00:02:49 : charia transrégionale contre projet séparatiste touareg
- 00:04:37 : qui pourrait reconnaître un nouvel État ? Le silence des pays de l’AES
- 00:06:04 : une alliance de circonstance et un esprit de revanche
- 00:08:29 : d’où viennent les armes ? L’héritage libyen
- 00:09:30 : la promesse sécuritaire russe trahie
- 00:10:38 : Kidal, une ville au pouvoir instable
- 00:11:09 : frontières poreuses et double loyauté au Sahel
- 00:12:42 : les intérêts russes : sécurité et or
- 00:14:40 : la légitimité de la junte en question
- 00:16:30 : société civile muselée et suspension des aides
- 00:18:56 : rivalité entre l’Algérie et le Maroc, frictions avec Alger
- 00:21:09 : l’inquiétude du Burkina Faso, du Niger et de la sous-région
- 00:22:05 : l’AES, une initiative souverainiste en difficulté
FAQ
Pourquoi des djihadistes et des indépendantistes touareg se sont-ils alliés au Mali ?
Selon Fatou Élise Ba, c’est une alliance de circonstance : les deux groupes ont peu en commun en dehors de leur ennemi, l’État central et la junte. Le groupe affilié à Al-Qaïda vise une gouvernance fondée sur la charia au-delà des frontières, le Front de libération de l’Azawad un projet séparatiste. Un esprit de revanche, après la reprise de Kidal et les frappes de drones, les a rapprochés.
Le Mali peut-il se fragmenter ?
Pour la chercheuse de l’IRIS, si l’un des deux groupes armés ou les deux prenaient le pouvoir, la fragmentation serait probable. Elle juge plausibles deux États, plusieurs États ou le maintien des frontières actuelles. Elle rappelle qu’une même question s’était posée en 2012 et que conquérir une ville est plus facile que d’en garder le contrôle.
Pourquoi Africa Corps n’a-t-il pas défendu Kidal ?
D’après Fatou Élise Ba, le FLA a autorisé Africa Corps à quitter Kidal avant de revendiquer la prise de la ville. Elle rappelle que la Russie était venue au Mali avec une promesse sécuritaire et des intérêts miniers, notamment l’or, et qu’elle s’était posée en grand vainqueur après la reprise de Kidal. Cette promesse, selon elle, n’a pas été tenue.
Qu’est-ce que l’Alliance des États du Sahel ?
L’AES réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Selon Fatou Élise Ba, elle portait une rhétorique panafricaine et souverainiste et devait permettre une réponse solidaire face aux groupes armés. La chercheuse s’étonne pourtant du manque de réaction politique du Burkina Faso et du Niger, qui se limitent à un appui logistique et matériel.
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