
David Cadier, chercheur « sécurité européenne » à l'IRSEM, compare dans Le Collimateur les dirigeants populistes sur la scène internationale pour situer Donald Trump parmi eux. Enregistré à Bruxelles au symposium du Rubicon, l'entretien part de la définition du populisme, vu comme une pratique plutôt qu'une idéologie. À partir surtout du cas polonais, il montre comment les populistes écartent les diplomates, font l'inverse de leurs prédécesseurs et mettent la politique étrangère au service de la politique intérieure, et comment traiter avec eux.
Le populisme, une pratique plus qu’une idéologie
David Cadier, chercheur « sécurité européenne » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), analyse avec Alexandre Jubelin ce que les dirigeants populistes font de la politique étrangère, pour mieux situer Donald Trump parmi eux. L’entretien a été enregistré à Bruxelles le 29 janvier 2025, lors du symposium du Rubicon sur les relations transatlantiques. Le chercheur commence par délimiter la notion, souvent employée pour disqualifier : le populisme n’est ni l’euroscepticisme ni le nationalisme, et il existe des populismes de droite radicale, de gauche radicale ou sans idéologie claire. Il se range parmi ceux qui, à la suite d’Ernesto Laclau, y voient « quelque chose que les populistes font » plutôt que ce qu’ils sont : une manière de structurer la politique par l’opposition entre le peuple et les élites, et d’incarner le peuple, ce qui passe aussi par le langage et le refus des codes. En diplomatie, cela donne selon lui un oxymore : « le diplomate ne dit pas ce qu’il pense et le populiste ne pense pas ce qu’il dit ».
Il rappelle la métaphore des deux tables de Robert Putnam : les populistes misent tout sur la table intérieure et sont prêts à renverser la table internationale, car la politique étrangère est mise au service de la politique intérieure.
Au pouvoir : écarter les diplomates et faire l’inverse du prédécesseur
Arrivés au pouvoir, explique David Cadier, les populistes reprennent en main les ministères des Affaires étrangères, comme en Turquie, en Hongrie, au Brésil ou en Pologne sous le parti Droit et justice entre 2015 et 2023, son principal terrain d’étude. Il y voit trois raisons : la défiance envers des diplomates perçus comme une élite, la politisation de la politique étrangère contre l’opposition, et le goût pour des décisions rapides prises par un cercle restreint. Moins de filtres signifie, selon lui, plus de gaffes : il cite l’affaire des hélicoptères Caracal en 2016, quand le ministre polonais de la Défense a repris au Parlement une information sur la revente des Mistral à l’Égypte que des journalistes ont ensuite remontée à des sites de propagande prorusse. Autre trait commun, la volonté de faire l’inverse de l’administration précédente, comme Donald Trump avec l’accord de Paris ou l’accord sur le nucléaire iranien lors de son premier mandat.
Le chercheur nuance : tous les populistes ne traitent pas leurs diplomates de la même manière, et il n’existe pas de résultat établi sur une préférence pour les militaires.
Pas de politique étrangère populiste, mais une pratique commune
Pour David Cadier, il n’existe pas d’orientation propre à tous les populistes : certains sont multilatéralistes, tous ne sont pas prorusses ni eurosceptiques. Ce qu’ils partagent, c’est le transfert du « nous contre eux » vertical, le peuple contre les élites, vers la scène internationale : Donald Trump présente ainsi les États-Unis comme une victime de la mondialisation. Les études ne montrent pas encore de propension à déclencher des guerres, mais un style peu porté au compromis, plutôt enclin à l’escalade une fois un conflit engagé. Une internationale populiste peine à naître, parce que l’idéologie épaisse, droite radicale ou gauche radicale, finit par diviser ces partis. Il identifie chez Donald Trump deux traits typiques, la politisation de la politique étrangère et la redéfinition des identités, et deux spécificités : une culture du spectacle venue de la télévision et du catch, et le fait d’être à la tête de la première puissance mondiale.
Pour traiter avec un dirigeant populiste, il conseille de ne pas surréagir, de chercher des alliés dans la politique intérieure du pays et de privilégier les négociations à huis clos, où le gouvernement polonais se montrait beaucoup plus conciliant qu’en public.
Pour aller plus loin
- Article de recherche cité en bibliographie (Springer)
- Article de recherche cité en bibliographie (Oxford Academic)
- Analyse de Chatham House sur la politique étrangère populiste
Les références de l’épisode
- Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) : où David Cadier est chercheur, et dont l’antenne IRSEM Europe a accueilli l’enregistrement à Bruxelles.
- Ernesto Laclau : théoricien du populisme comme frontière entre le peuple et les élites.
- Benjamin Moffitt : auteur cité pour l’idée du populisme comme incarnation du peuple.
- Robert Putnam : sa métaphore du jeu à deux tables, intérieure et internationale.
- Droit et justice (PiS) : le parti populiste au pouvoir en Pologne de 2015 à 2023.
- Affaire des hélicoptères Caracal : le contrat avec Airbus rompu par la Pologne en 2016.
- Bâtiments Mistral : vendus à la Russie puis revendus à l’Égypte, objet d’une fausse information reprise par un ministre polonais.
- Mouvement 5 étoiles : exemple italien de populisme sans idéologie claire.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : un épisode enregistré avant le discours de J.D. Vance à Munich
- 00:01:45 : présentation de David Cadier
- 00:02:27 : le symposium du Rubicon à Bruxelles
- 00:03:55 : définir le populisme, une idéologie mince
- 00:06:28 : la frontière entre le peuple et les élites
- 00:08:38 : l’incarnation du peuple
- 00:11:30 : les populistes et les codes de la diplomatie
- 00:14:26 : la politique étrangère au service de la politique intérieure
- 00:16:12 : qui sont les populistes au pouvoir
- 00:17:06 : le conflit avec les diplomates de carrière
- 00:20:17 : le département d’État sous le premier mandat de Donald Trump
- 00:23:30 : des ministères diversement investis, de l’Italie à la Pologne
- 00:26:15 : gaffes diplomatiques et propagande russe
- 00:31:10 : les populistes et les militaires
- 00:32:39 : faire l’inverse du prédécesseur
- 00:37:07 : pas d’orientation commune à tous les populistes
- 00:39:18 : l’ennemi intérieur associé à l’étranger
- 00:41:04 : le « nous contre eux » transposé à l’international
- 00:43:41 : les populistes et la guerre
- 00:47:02 : une internationale populiste
- 00:53:17 : ce qui est typiquement populiste chez Donald Trump
- 00:57:03 : les spécificités de Donald Trump
- 01:02:23 : comment traiter avec un dirigeant populiste
FAQ
Qui est David Cadier ?
David Cadier est chercheur « sécurité européenne » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Spécialiste des politiques étrangères des pays européens, il enseigne au Collège d’Europe de Bruges et à Sciences Po Paris, et travaille sur l’influence des mouvements populistes sur la politique étrangère, notamment en Pologne.
Existe-t-il une politique étrangère populiste ?
Selon David Cadier, il n’existe pas de programme populiste en politique étrangère : certains populistes sont multilatéralistes, d’autres non, tous ne sont pas prorusses ni eurosceptiques. Ce qu’ils partagent est une pratique : mettre la politique étrangère au service de la politique intérieure et transposer à l’international l’opposition entre le peuple et les élites.
Pourquoi les dirigeants populistes écartent-ils les diplomates ?
David Cadier avance trois raisons : les diplomates sont perçus comme une incarnation des élites, la politique étrangère devient une arme contre l’opposition intérieure, et les populistes préfèrent des décisions rapides prises par un cercle restreint de conseillers venus de l’extérieur. Il cite notamment l’exemple de la Pologne sous le parti Droit et justice.
Comment négocier avec un dirigeant populiste comme Donald Trump ?
David Cadier conseille de ne pas surréagir à des déclarations surtout destinées à la scène intérieure, de chercher des alliés dans la politique intérieure du pays concerné et de privilégier les négociations à huis clos. En Pologne, il a constaté que le gouvernement populiste, très confrontationnel en public, se montrait bien plus conciliant derrière les portes fermées.
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