
Clément Renault, chercheur à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire (IRSEM), spécialiste du renseignement et de ses liens avec le politique, analyse dans Le Collimateur les deux premiers mois du second mandat de Donald Trump. Il revient sur la défiance du président envers ses services, les nominations de Tulsi Gabbard, John Ratcliffe et Kash Patel, les purges en cours, puis sur ce que risquent les alliés européens, de l'alliance des Five Eyes à la coupure du renseignement fourni à l'Ukraine.
Une défiance née du premier mandat
Clément Renault, chercheur « renseignement, guerre et stratégie » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), analyse dans Le Collimateur, au micro d’Alexandre Jubelin, ce que deux mois de second mandat de Donald Trump changent pour le renseignement américain et pour ses alliés. Il explique d’abord comment étudier un domaine secret : la littérature historique et universitaire, les entretiens, et aux États-Unis un journalisme de sécurité nationale très actif. Il distingue ensuite trois niveaux de défiance de Donald Trump envers les services : une méfiance générale envers les agences fédérales et ce qu’il appelle « l’État profond », un rejet du travail bipartisan des analystes et du désaccord, et un ressentiment personnel né des enquêtes sur l’ingérence russe. Il rappelle les épisodes du premier mandat : le limogeage du directeur du FBI James Comey, les désaccords avec la CIA de Gina Haspel sur les programmes nucléaires iranien et nord-coréen, une source israélienne compromise lors d’un échange avec Sergeï Lavrov, les documents classifiés retrouvés à Mar-a-Lago.
Pendant le mandat de Joe Biden, l’entourage de Donald Trump s’est préparé, notamment au sein de la Heritage Foundation, avec un programme qui privilégie les opérations et le renseignement humain contre l’analyse, en réaction à la réforme de la CIA conduite en 2015 par John Brennan.
Nominations et purges
Le chercheur passe en revue les nouvelles têtes. Tulsi Gabbard, ancienne élue démocrate ralliée à Donald Trump, devient directrice du renseignement national, un poste qui tient le budget de toute la communauté et produit les National Intelligence Estimates ; il lui reproche une expérience faible du renseignement et un profil d’abord loyal. John Ratcliffe, nommé à la CIA, connaît le milieu mais a contribué au programme de la Heritage Foundation et aurait demandé à associer l’agence aux coupes du DOGE d’Elon Musk. Au FBI, Kash Patel inquiète les équipes qui ont enquêté sur l’assaut du Capitole, le contre-espionnage russe et la criminalité financière. Clément Renault s’alarme surtout de l’envoi, par des moyens non classifiés, d’une liste partielle de recrues récentes de la CIA, qui pourrait permettre à des services étrangers d’identifier des agents.
Pour lui, ces gestes témoignent d’une désinvolture complète vis-à-vis des informations classifiées, avec des risques de contre-espionnage et de sécurité des opérations.
Ce que risquent les alliés
Le cœur de l’entretien porte sur l’interconnexion des services occidentaux. L’alliance des Five Eyes, née du renseignement d’origine électromagnétique entre les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, est si intégrée, par le matériel, les logiciels et les officiers de liaison, qu’on ne peut pas la « débrancher ». Les autres coopérations sont bilatérales et varient selon les sujets : contre-terrorisme, Chine, Russie, contre-prolifération. Selon le chercheur, les échanges continuent pour l’instant, car l’interdépendance sert aussi la sécurité américaine. La coupure du renseignement fourni à l’Ukraine, qui a duré environ cinq jours, a pourtant montré la difficulté de distinguer ce qui est américain de ce qui est britannique dans des capacités communes, au regard du principe selon lequel le service d’origine garde la main sur la diffusion.
Il voit dans la routine bureaucratique et les liens entre professionnels la meilleure protection, mais craint que l’incertitude ralentisse les décisions et décourage les opérations complexes. « Good intelligence is boring », résume-t-il.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Trump 2 : quelles conséquences sur les coopérations de renseignement transatlantiques ? : l’analyse prospective publiée par l’invité sur Le Rubicon en décembre.
- Bureau du directeur du renseignement national (ODNI) : coordinateur de la communauté du renseignement américaine, qui tient son budget et produit les synthèses remises au président.
- Réforme de la CIA de 2015 : réorganisation conduite par John Brennan en centres de mission et en deux grandes directions, l’analyse et les opérations.
- Heritage Foundation : fondation conservatrice dont le programme pour le second mandat a pesé sur la réforme du renseignement.
- Schedule F : programme visant, selon l’invité, à licencier quelque 50 000 agents fédéraux.
- DOGE : programme de réduction des effectifs fédéraux piloté par Elon Musk.
- Five Eyes : alliance de renseignement entre les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
- Principe de l’originator : règle selon laquelle le service d’origine d’un renseignement garde la main sur sa diffusion.
- Sébastien Lecornu : ministre des Armées, cité pour avoir affirmé que le renseignement français, indépendant, pouvait continuer d’être fourni à l’Ukraine.
Au fil de l’épisode
- 00:01:20 : présentation de l’invité et de son article sur Le Rubicon
- 00:02:49 : comment étudier un sujet secret
- 00:05:59 : Donald Trump et le renseignement pendant le premier mandat
- 00:09:46 : les conflits avec le FBI et la CIA
- 00:13:06 : failles de sécurité et informations divulguées
- 00:16:02 : la préparation des trumpiens pendant le mandat Biden
- 00:17:19 : la réforme Brennan et le retour aux opérations
- 00:23:28 : les premières nominations
- 00:24:35 : Tulsi Gabbard à la tête du renseignement national
- 00:29:11 : John Ratcliffe à la CIA
- 00:32:34 : Kash Patel au FBI
- 00:35:02 : départs volontaires et liste de recrues de la CIA
- 00:39:28 : l’interconnexion des services alliés
- 00:43:47 : coopérations bilatérales et sujets de partage
- 00:45:05 : les alliés vont-ils moins partager ?
- 00:50:53 : la coupure du renseignement fourni à l’Ukraine
- 00:55:11 : la France peut-elle compenser ?
- 00:57:39 : un renseignement bureaucratique face à l’incertitude
FAQ
Qui est Clément Renault ?
Clément Renault est chercheur « renseignement, guerre et stratégie » à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), spécialiste de l’activité de renseignement et de ses liens avec le pouvoir politique. Il a publié sur Le Rubicon une analyse prospective des conséquences du second mandat de Donald Trump sur les coopérations de renseignement transatlantiques.
Pourquoi Donald Trump se méfie-t-il des services de renseignement ?
Selon Clément Renault, cette défiance tient à trois niveaux : une méfiance générale envers les agences fédérales et leurs fonctionnaires jugés insuffisamment loyaux, un rejet du travail d’analyse quand il contredit ses positions, et un ressentiment personnel né des enquêtes sur l’ingérence russe.
Qu’est-ce que l’alliance des Five Eyes ?
C’est l’alliance de renseignement qui unit les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, fondée sur le renseignement d’origine électromagnétique et étendue à l’imagerie. D’après l’invité, matériels, personnels, logiciels et officiers de liaison y sont si imbriqués qu’il est parfois difficile de dire ce qui appartient à qui.
Les alliés des États-Unis vont-ils cesser de partager du renseignement ?
Pas pour l’instant, selon le chercheur. Les échanges se poursuivent parce que l’interdépendance sert aussi la sécurité américaine, sur la Chine ou le contre-terrorisme. Le risque est plutôt une incertitude qui ralentit les décisions et décourage les opérations complexes nécessitant un feu vert politique.
Que s’est-il passé lors de la coupure du renseignement américain à l’Ukraine ?
D’après Clément Renault, la coupure a duré environ cinq jours avant d’être levée. Elle a posé une question inédite : dans des capacités communes aux Américains et aux Britanniques, comment distinguer le renseignement d’origine américaine de celui que Londres pourrait continuer de transmettre à Kiev ?
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