
Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Camille Grand, distinguished policy fellow à l'ECFR, juste après la clôture du sommet de l'OTAN à La Haye, la conférence de presse et la publication du communiqué final. Camille Grand raconte un sommet préparé dans l'anxiété autour de la venue de Donald Trump, la stratégie de flatterie choisie par le secrétaire général Mark Rutte, puis détaille ce que recouvre réellement l'objectif des 5 % et comment les alliés se répartissent face à cette marche. Il relève aussi ce que le communiqué dit de la Russie et de l'Ukraine.
Un sommet taillé pour Donald Trump
Enregistré à La Haye à l’issue du deuxième jour du sommet de l’OTAN, cet entretien du Collimateur donne la parole à Camille Grand, distinguished policy fellow au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), qui a été secrétaire général adjoint de l’Alliance, comme le rappelle Alexandre Jubelin. Il décrit d’abord « une certaine anxiété » : personne ne savait si Donald Trump viendrait vraiment, et les alliés ont organisé « une chorégraphie qui lui convienne », une seule réunion de travail de trois heures, un dîner autour du roi des Pays-Bas et un message simple sur les dépenses de défense. Il revient sur le SMS très élogieux de Mark Rutte rendu public par Donald Trump sur son réseau social, et sur le « daddy » employé par le secrétaire général lors d’une conférence de presse. Pour Camille Grand, Mark Rutte fait le travail d’un secrétaire général, qui doit s’entendre avec tout le monde et d’abord avec les États-Unis, mais a choisi la flagornerie comme tactique, une tactique qui « a semblé marcher finalement ». Il distingue aussi ce SMS diffusé en direct d’un documentaire présidentiel français sorti des mois après les faits. Le cœur de l’échange porte ensuite sur l’objectif des 5 % : selon lui, il se décompose en 3,5 % de dépenses de défense et 1,5 % d’infrastructures et de cybersécurité, ce qui représente une marche « haute mais pas délirante » depuis les 2 % actuels en moyenne. Il range les alliés en quatre groupes : la Pologne et les pays baltes, déjà au niveau ou au-delà ; les pays nordiques, l’Allemagne, les Pays-Bas et une partie de l’Europe centrale, qui ont planifié un effort rapide ; la France, le Royaume-Uni ou la Grèce, convaincus mais contraints par leur budget ; enfin une petite dizaine de pays qui attendent le rendez-vous de 2029, l’Espagne étant la seule à avoir publiquement contesté l’objectif. Il souligne que les alliés européens dépensent déjà plus de 200 milliards de plus par an qu’en 2014 et que l’Allemagne, longtemps autour de 1 % du PIB, va dépasser 100 milliards par an. Selon lui, le chiffre de 3,5 % correspond aux calculs du commandement militaire allié pour remplir les cibles capacitaires, mais deux difficultés demeurent : la capacité d’absorption (pilotes, équipages, unités, entraînement) et la capacité de l’industrie à livrer à temps. Il se dit plutôt optimiste, citant l’exemple allemand où les besoins accumulés ont permis de dépenser vite et utilement, mais voit dans la réduction annoncée et encore floue de la posture américaine en Europe « l’éléphant dans la pièce ». Sur l’Ukraine, il relève que le communiqué final intègre l’aide à l’Ukraine dans le calcul des dépenses de défense et cite deux surprises positives : une référence explicite à la Russie comme menace de long terme, et l’absence de recul sur la perspective d’un rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN. L’article 5 figure dans la déclaration, et Donald Trump a dit en sortant qu’il y croyait.
Sa conclusion : l’essentiel est sauf et une trajectoire de collision a été évitée, mais les tendances de fond demeurent, une Amérique moins présente en Europe et des Européens appelés à être davantage responsables de leur sécurité. Le sommet est pour lui « le début plutôt positif d’une conversation sur la suite », pas un aboutissement.
Pour aller plus loin
- Le communiqué final du sommet de l’OTAN
- La conférence de presse avant le Conseil de l’Atlantique Nord, 25 juin
Les références de l’épisode
- Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) : sommet de La Haye, communiqué final et objectif des 5 %
- Mark Rutte : secrétaire général de l’OTAN, dont la tactique envers Donald Trump est discutée
- Donald Trump : président des États-Unis, présent pour le premier sommet de l’OTAN de son second mandat
- Article 5 : réaffirmé dans la déclaration finale « avec les bons mots », selon Camille Grand, après une déclaration jugée ambiguë de Donald Trump
- Conseil de l’Atlantique Nord : réuni pendant le sommet, précédé d’une conférence de presse
- Zelensky : président ukrainien, dont l’enjeu était que l’Ukraine ne disparaisse pas de l’agenda de l’OTAN
Au fil de l’épisode
- 00:01:45 : l’anxiété avant le sommet et la chorégraphie organisée pour Donald Trump
- 00:03:13 : le SMS de Mark Rutte rendu public par Donald Trump
- 00:04:48 : la flagornerie comme tactique du secrétaire général
- 00:06:39 : fuites et secret des échanges diplomatiques
- 00:09:00 : ce que recouvrent les 5 % : 3,5 % de défense et 1,5 % d’infrastructures
- 00:09:34 : les quatre groupes d’alliés face à l’objectif
- 00:11:59 : la hausse des dépenses depuis 2014 et le cas allemand
- 00:13:21 : transformer l’argent en capacités : absorption et industrie
- 00:15:54 : la réduction annoncée de la posture américaine en Europe
- 00:16:50 : l’Ukraine et l’article 5 dans le communiqué
- 00:18:16 : la Russie désignée comme menace de long terme
- 00:21:25 : l’Europe, théâtre de moins en moins prioritaire pour Washington
- 00:22:27 : un sommet qui a évité la collision, le début d’une conversation
FAQ
Que recouvre l’objectif des 5 % fixé au sommet de l’OTAN de La Haye ?
Selon Camille Grand, les 5 % se décomposent en 3,5 % du PIB de dépenses de défense et 1,5 % de dépenses d’infrastructures, notamment critiques, et de cybersécurité, qui n’étaient pas comptées auparavant. La vraie marche consiste donc à passer de 2 % en moyenne à 3,5 %, un saut qu’il juge haut mais pas délirant.
Pourquoi Mark Rutte a-t-il flatté Donald Trump pendant le sommet ?
Camille Grand estime que le secrétaire général fait son travail en ménageant les États-Unis, mais qu’il a choisi la flagornerie comme tactique, en saluant les frappes américaines en Iran et la hausse des dépenses de défense. Cette approche a selon lui semblé fonctionner, puisque le sommet a évité la catastrophe redoutée par les alliés.
Tous les alliés peuvent-ils atteindre les 3,5 % de dépenses de défense ?
Non, d’après Camille Grand, qui distingue quatre groupes : les pays déjà au niveau comme la Pologne et les pays baltes, ceux qui ont planifié un effort rapide comme l’Allemagne, ceux qui sont convaincus mais contraints budgétairement comme la France, et une petite dizaine de pays qui attendent le rendez-vous de 2029.
Que dit le communiqué final du sommet sur l’Ukraine et la Russie ?
Le communiqué indique que les aides concourant directement à la défense de l’Ukraine entrent dans le calcul des dépenses de défense des alliés. Camille Grand y voit aussi une surprise positive : la Russie y est explicitement désignée comme une menace de long terme, et la perspective d’un rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN n’est pas remise en cause.
Super-soldats #4 : le Sergent Apone dans « Aliens » (1986)
30 Oct
Le fond des mers et ses usages stratégiques
27 Oct
Anatomie de la violence de masse [Le Fil de l’épée #62]
23 Oct
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]
20 Oct
Super-soldats #3 : John Rambo et James Braddock dans « First Blood » (1982) et « Portés disparus » (1984)
18 Oct
Qu’est-ce qu’un centre de gravité ? [Penser la guerre #2]
16 Oct
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre
13 Oct
Penser le maintien de l’ordre en France aujourd’hui
9 Oct
Comment cartographier la guerre en Ukraine
6 Oct
Super-soldats #2 : le Sergent instructeur Hartman dans « Full Metal Jacket » (1987)
4 Oct
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]
2 Oct
Yémen/mer Rouge : aux racines de la machine houthie
29 Sep
Tsars et tsarines de Russie – Anna Moretti
30 Oct
Le Japon face au défi Trump. Avec Robert Dujarric | Entretiens géopo
28 Oct
Sauver le yen, servir les États-Unis ?
28 Oct
Arnaud Attia : « L’Europe n’est pas éternellement vouée à subir les assauts des Américains et des Chinois »
26 Oct
Ebola, Covid, peste : le monde au risque des pandémies
26 Oct
Brésil : victoire de Lula
26 Oct
Inde-Pakistan : quels équilibres stratégiques après l’opération Sindoor ?
23 Oct
Le Vatican insolite – Caroline Pigozzi
23 Oct
La Hongrie : Entre continuités stratégiques et changement politique
22 Oct
La Roumanie : État pivot du flanc sud-est de l’OTAN
22 Oct
Gaza : dialogue entre un humanitaire et une rabbine. Avec Jean-François Corty et Nava Hefetz | Entretiens géopo
21 Oct
Géopolitique de Paris
20 Oct
