
Adrien Fontannelaz, chercheur suisse en histoire militaire, retrace dans Conflits l'histoire de l'armée ukrainienne, de l'indépendance de 1991 à l'invasion à grande échelle de 2022. Une armée héritée de l'Union soviétique, trop grande pour un pays ruiné, réduite pendant vingt ans, puis transformée par le choc de 2014 en Crimée et dans le Donbass. Il explique aussi l'échec russe devant Kiev, la guerre d'attrition, l'essor des drones et ce que les armées européennes peuvent en apprendre.
De l’héritage soviétique au choc de 2014
Adrien Fontannelaz, chercheur suisse en histoire militaire, retrace pour Jean-Baptiste Noé et la revue Conflits l’histoire de l’armée ukrainienne, de l’indépendance de 1991 à l’invasion russe à grande échelle de 2022. Il explique d’abord que cette armée « ne naît pas de rien » : l’Ukraine hérite d’une part considérable des forces soviétiques, puisque le deuxième échelon de l’armée soviétique y était stationné. Il cite environ 6 000 chars et plus de 1 000 avions de combat, ainsi qu’une partie de l’industrie de défense (chars, missiles balistiques, aéronautique). Le paradoxe, selon lui, est une armée trop grande pour un pays en crise économique : tout au long des années 1990, réductions de format et budgets insuffisants se succèdent, au point que la troupe est parfois mal nourrie et ne s’entraîne plus. Le pays renonce à son arsenal nucléaire, faute de pouvoir l’entretenir et sous forte pression occidentale, en échange d’une aide américaine et des garanties de Budapest de 1994 sur son intégrité territoriale. Le rapprochement avec l’OTAN, au tournant des années 2000, reste « largement déclamatoire » : l’armée continue de rétrécir et la conscription est abandonnée en 2013. Le tournant vient en 2014. En Crimée, l’opération russe profite d’un vide politique, d’une partie de l’appareil militaire et du renseignement acquise à Moscou, et d’une confusion telle que les garnisons ukrainiennes ne reçoivent pas d’ordres. Dans le Donbass, l’armée se déploie dans un état de préparation que l’invité juge « déplorable », des milices comblent le vide, puis l’intervention directe de groupes tactiques russes à la fin de l’été renverse une situation que les Ukrainiens étaient sur le point de reprendre en main.
D’où une remontée en puissance après 2014 : budgets en hausse, retour de la conscription et des réserves, synthèse doctrinale entre l’artillerie concentrée à la russe et le commandement par l’intention venu des pays de l’OTAN, et une génération de jeunes officiers aguerris dans le Donbass. Pour les Ukrainiens, rappelle Adrien Fontannelaz, la guerre a commencé en 2014.
Kiev, l’attrition et les leçons pour les armées européennes
En 2022, beaucoup voyaient encore dans l’armée ukrainienne celle de 2014, et s’attendaient à une victoire russe en quelques jours. Adrien Fontannelaz décrit une opération pensée comme un « coup d’État extérieur » : un assaut aéroporté sur un aéroport de la banlieue de Kiev, des groupes de forces spéciales déjà présents dans la ville, des frappes sur la défense antiaérienne, du brouillage et des cyberattaques. Le plan déraille parce que des unités ukrainiennes « montées au son du canon » rendent l’aéroport inutilisable, et parce que le président ukrainien choisit de rester dans la capitale : « il n’y a pas eu de vide politique ». Suivent le retrait russe du nord du pays fin mars, les contre-offensives ukrainiennes réussies de l’automne 2022, la mobilisation russe de plusieurs centaines de milliers de réservistes, puis l’échec de la contre-offensive ukrainienne de 2023 et une guerre d’attrition où, selon lui, le but russe est d’user l’armée ukrainienne jusqu’à la rupture. Dans les airs, la défense antiaérienne intégrée ukrainienne a interdit la profondeur du territoire à l’aviation russe ; en mer Noire, missiles antinavires et embarcations robotisées pilotées par Starlink ont repoussé la flotte russe. Les drones, explique-t-il, sont nés d’expérimentations à la base, avec le monde associatif et des entreprises informatiques, avant d’être adoptés par l’institution.
Pour les armées européennes, il retient la question de la masse, l’attrition des équipements, l’innovation permise par la décentralisation et surtout le « complexe reconnaissance-feu », qui relie en temps réel capteurs et tireurs grâce à des réseaux civils. La fin de l’entretien porte sur la vitalité de la recherche militaire en Suisse, qu’il relie au système de milice.
Les références de l’épisode
- L’ouvrage d’Adrien Fontannelaz sur l’armée ukrainienne de 1991 à 2025 : publié aux éditions Infolio, avec cartes, photos et croquis en couleur.
- Les garanties de Budapest (1994) : engagement de respecter l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de son désarmement nucléaire.
- L’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass (2014) : le tournant, selon l’invité, qui considère que la guerre commence alors.
- Le complexe reconnaissance-feu : notion de la terminologie russe, présentée comme la vraie révolution du champ de bataille ukrainien.
- Starlink : connexion satellite utilisée pour piloter des drones à très grande distance.
- Le Centre d’histoire et de prospective militaire : centre suisse dont Adrien Fontannelaz est membre du comité scientifique.
- Le système de milice suisse : base, selon l’invité, de la vitalité de la réflexion stratégique en Suisse.
Au fil de l’épisode
- 00:01:03 : présentation d’Adrien Fontannelaz et de son ouvrage
- 00:02:33 : 1991, une armée héritée de l’Union soviétique
- 00:04:29 : les années 1990, réductions de format et isolement
- 00:06:38 : le renoncement à l’arme nucléaire et les garanties de Budapest
- 00:09:01 : la Russie perçue comme une menace ?
- 00:11:52 : 2014, la prise de la Crimée
- 00:14:56 : l’armée face au Donbass
- 00:19:14 : l’intervention directe de l’armée russe
- 00:21:06 : la remontée en puissance après 2014
- 00:24:05 : 2022, l’échec de l’opération contre Kiev
- 00:30:23 : de la guerre de mouvement à la guerre d’attrition
- 00:34:18 : la défense antiaérienne et les frappes à longue portée
- 00:36:29 : la naissance des drones ukrainiens
- 00:37:38 : la mer Noire
- 00:38:51 : les leçons pour les armées européennes
- 00:41:24 : le complexe reconnaissance-feu
- 00:43:33 : la recherche militaire en Suisse et le système de milice
FAQ
De quoi l’armée ukrainienne a-t-elle hérité en 1991 ?
Selon Adrien Fontannelaz, l’Ukraine reçoit une part considérable de l’armée soviétique, dont le deuxième échelon y était stationné : environ 6 000 chars, plus de 1 000 avions de combat, un arsenal nucléaire et une partie de l’industrie de défense. Une armée trop grande pour l’économie du pays, qui la réduit tout au long des années 1990.
Pourquoi les Ukrainiens disent-ils que la guerre a commencé en 2014 ?
Parce qu’en 2014 la Russie prend la Crimée puis intervient directement dans le Donbass avec ses groupes tactiques. Adrien Fontannelaz explique que, dans l’expression ukrainienne, 2022 n’est pas le début d’une guerre mais l’invasion à grande échelle, l’invasion à petite échelle ayant eu lieu en 2014.
Pourquoi l’offensive russe sur Kiev a-t-elle échoué en 2022 ?
D’après l’invité, le plan reposait sur un assaut aéroporté rapide et la paralysie du pouvoir. Des unités ukrainiennes ont contre-attaqué sans ordre et empêché l’atterrissage d’avions gros porteurs, et le président ukrainien a choisi de rester à Kiev. Il n’y a pas eu de vide politique, et les troupes savaient quoi faire.
Qu’est-ce que le complexe reconnaissance-feu ?
Pour Adrien Fontannelaz, c’est la vraie révolution militaire observée en Ukraine : des drones omniprésents pour la reconnaissance, des logiciels qui partagent l’information en temps réel entre tous les acteurs d’un secteur du front, et des réseaux civils (téléphonie mobile, Starlink) pour déclencher des frappes ou des mouvements. Une capacité autrefois réservée aux armées les plus riches, désormais démocratisée.
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