Podcast Défense.
Le Collimateur14 octobre 202589 min

Retours d’Ukraine : études sur un pays en guerre

Recherche de terrain en Ukraine : société, front et innovation en 2025

Dans Le Collimateur, Alexandre Jubelin réunit Anna Colin Lebedev, sociologue de la société ukrainienne, et Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'Ifri, tous deux de retour d'Ukraine à l'automne 2025. Conditions d'enquête, état d'esprit d'un pays en guerre depuis 2014, forces morales, zone de mort qui s'étend sur le front, formation des civils, innovation par la compétition et frontière poreuse entre civils et militaires : leurs regards se croisent sur une guerre qui s'installe dans la durée.

Deux chercheurs de retour de Kiev

Alexandre Jubelin reçoit dans Le Collimateur deux chercheurs rentrés d’Ukraine à l’automne 2025 : Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Nanterre, qui étudie la société ukrainienne et sa mobilisation, autrice de « La force des faibles », et Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri, qui suit les capacités militaires ukrainiennes. Ils confrontent leurs observations sur la société, l’armée et l’écosystème d’innovation d’un pays en guerre depuis 2014. Avant le fond, ils racontent le métier. Elie Tenenbaum signe là son troisième terrain depuis le début de la guerre, essentiellement dans la région de Kiev, monté avec un partenaire néerlandais, le Hague Center for Strategic Studies, et un think tank ukrainien ; il plaide pour un observatoire du conflit en Ukraine qui n’existe pas encore en France. Anna Colin Lebedev, qui connaît le pays depuis 2008 et y a vécu jusqu’en 2012, part sans ordre de mission depuis 2014-2015, l’université calquant ses règles sur le zonage du ministère des Affaires étrangères. Elle n’est retournée en Ukraine qu’en 2023, pour ne pas être « une charge » de plus à protéger. Tous deux décrivent un terrain d’accès facile, une société numérisée et horizontale où l’on obtient un rendez-vous par texto, mais qui crée une bulle dont il faut sortir.

Anecdote d’Elie Tenenbaum : un VTC de Kiev le localise au Pérou, effet du brouillage des signaux de navigation contre les drones russes.

Une force tranquille et une guerre qui s’installe

Sur l’état d’esprit, Anna Colin Lebedev observe que l’installation de la guerre dans la durée change tout : la vie politique doit retrouver du débat et du désaccord sans briser l’unité, comme l’ont montré les manifestations de l’été 2025, surtout portées par des jeunes, contre une réforme limitant les instances anticorruption. Le recrutement reste le nœud : il faut réformer la mobilisation tout en maintenant le rythme, « réparer le moteur alors que la voiture roule à toute vitesse ». Elie Tenenbaum, qui s’attendait à une ambiance dégradée au vu de la multiplication des frappes de drones sur les villes, dit avoir trouvé « pas d’effondrement, pas de panique », de la lassitude mais une forme de « force tranquille ». Il évoque la création des corps d’armée, nouvel échelon de commandement, et des forces de systèmes sans équipage. La sociologue propose ensuite de « sociologiser » la notion de forces morales, très en vogue en France. Selon elle, la capacité des Ukrainiens à trouver leur place dès la nuit de l’invasion tient à des structures bâties par le bas depuis 2014 : groupes de proches, de collègues, ONG. L’année 2022 serait « une mise à l’échelle », pas un basculement. Elie Tenenbaum cite Comeback Alive, ONG créée en 2014 qui a levé 200 millions d’euros en 2025, sur un milliard pour l’ensemble des ONG qui soutiennent l’armée.

Des volontaires non mobilisables patrouillent même pour abattre les drones les plus simples et laisser l’armée se concentrer sur les missiles.

Une zone de mort qui s’étend

Elie Tenenbaum décrit l’évolution de la létalité sur la ligne de contact. Un officier d’un bataillon d’assaut lui montre une vidéo tournée deux ans plus tôt, où ses hommes sortent de la tranchée pour contre-attaquer : aujourd’hui, dit-il, ce serait impossible, car « au moment où on sort du blindage », un drone repère et un autre frappe. La zone de mort s’étend désormais jusqu’à 10 ou 20 kilomètres, contre 3 à 5 l’année précédente, les drones à fibre optique échappent au brouillage, et le ravitaillement des positions avancées passe de plus en plus par des robots terrestres. Les Ukrainiens débattent de l’utilité de garder des hommes sur ces positions. Plus loin, bombes planantes, unités russes spécialisées dans les drones et nouvelle génération de drones à réaction menacent la logistique, l’artillerie et la défense aérienne. Côté société, Anna Colin Lebedev s’intéresse au chemin du civil vers la guerre : ceux qui avaient une expérience militaire sont déjà au front, et l’écart avec les nouveaux recrutés grandit. Des écoles associatives, souvent tenues par d’anciens combattants, forment les civils aux premiers secours et au maniement des armes, et permettent une acculturation progressive. Le recrutement ciblé sur profil de poste, né d’initiatives civiles, gagne les brigades. La brigade Azov, rencontrée sur place, ne recrute que des volontaires sous contrat, attirés selon eux par « des chefs compétents » et une bonne prise en charge des blessés.

D’après les échos rapportés à l’antenne, la cible de recrutement tourne autour de 30 000 incorporations par mois.

L’innovation entre civils et militaires

L’écosystème d’innovation fonctionne par la compétition : le commandant des forces de systèmes sans équipage publie chaque mois un classement des meilleures unités de drones, qui conditionne ressources et recrutement, un « effet Matthieu » assumé. Les brigades occupent l’espace public, organisent des festivals et des campagnes de communication. Dans l’industrie, Elie Tenenbaum passe d’un foisonnement de 200 à 300 producteurs de drones à un millier d’entreprises de technologie militaire, dont des start-up devenues des entreprises qui produisent des missiles de croisière, et s’interroge sur la mise à l’échelle face aux grandes usines russes. Anna Colin Lebedev décrit les statuts hybrides, militaires d’active engagés le week-end dans une ONG, vétérans qui font la navette entre front et arrière, familles qui équipent l’unité d’un proche : une armée faite « de civils d’hier », qui garde la culture de la critique et de la remontée des dysfonctionnements. Elie Tenenbaum termine sur l’aide internationale : peu d’illusions sur l’engagement américain, un financement qui bascule vers les Européens, le modèle danois de commandes passées à l’industrie ukrainienne, et des coentreprises où chacun craint pour sa propriété intellectuelle.

Pour la suite, Anna Colin Lebedev suivra l’autonomie des brigades ; Elie Tenenbaum, la façon dont les armées européennes, et françaises, apprennent ou non de l’Ukraine.

Les références de l’épisode

  • « La force des faibles » : livre d’Anna Colin Lebedev paru au Seuil en 2025.
  • Le Centre des études de sécurité de l’Ifri : dirigé par Elie Tenenbaum, partenaire du podcast.
  • Le Hague Center for Strategic Studies : think tank néerlandais partenaire du voyage d’Elie Tenenbaum.
  • Comeback Alive : ONG ukrainienne de soutien à l’armée créée en 2014.
  • Victory Drones : fondation qui organise des forums de développeurs et forme au pilotage et au montage de drones.
  • La brigade Azov : brigade d’assaut qui ne recrute que des volontaires sous contrat.
  • Le modèle danois : commandes passées par des pays européens à l’industrie de défense ukrainienne pour produire en Ukraine.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:41 : présentation des deux chercheurs et de leurs angles d’étude
  • 00:03:28 : les conditions du voyage d’Elie Tenenbaum, think tank et assurances
  • 00:07:40 : partir sans ordre de mission, le cas de l’université
  • 00:10:45 : fixeurs, introductions et localisation brouillée à Kiev
  • 00:13:12 : ce que les interlocuteurs ukrainiens attendent des chercheurs
  • 00:15:34 : le dispositif d’enquête d’Anna Colin Lebedev
  • 00:21:09 : un terrain facile qui crée ses propres biais
  • 00:22:13 : l’ambiance à l’automne 2025 et la guerre dans la durée
  • 00:23:37 : les manifestations de l’été et la question des élections
  • 00:25:15 : réformer le recrutement sans dégarnir le front
  • 00:26:45 : « pas d’effondrement, pas de panique »
  • 00:29:38 : les corps d’armée et les forces de drones
  • 00:32:46 : la notion de forces morales vue par une sociologue
  • 00:37:04 : des structures de défense bâties par le bas depuis 2014
  • 00:40:33 : les ONG qui font tenir l’armée
  • 00:42:49 : l’extension de la zone de mort sur la ligne de contact
  • 00:44:49 : robots terrestres et drones à fibre optique
  • 00:45:58 : la menace sur les arrières et la défense aérienne
  • 00:49:34 : l’innovation décentralisée et Victory Drones
  • 00:51:40 : les volontaires civils qui abattent les drones
  • 00:53:53 : du civil au combattant, la distance qui grandit
  • 00:55:42 : les écoles associatives de formation des civils
  • 00:58:04 : le recrutement ciblé sur profil de poste
  • 01:01:45 : pourquoi rejoindre une brigade d’assaut
  • 01:02:52 : objectifs de recrutement et aptitude des recrues
  • 01:04:22 : l’écosystème d’innovation et le classement des unités
  • 01:07:02 : les brigades dans l’espace public
  • 01:10:53 : un millier d’entreprises de technologie militaire
  • 01:13:01 : les statuts hybrides entre civil et militaire
  • 01:18:28 : l’aide internationale après le retour de Trump
  • 01:22:58 : le modèle danois et les coentreprises
  • 01:26:08 : ce que chacun va suivre désormais

FAQ

Comment des chercheurs français travaillent-ils en Ukraine en guerre ?

Elie Tenenbaum monte des missions de think tank, sans financement dédié, avec des partenaires néerlandais et ukrainiens et une aide de l’ambassade, en payant des assurances spécifiques. Anna Colin Lebedev part sans ordre de mission depuis 2014-2015, l’université refusant les zones classées orange ou rouge, et s’appuie sur son réseau et sur des contacts trouvés en ligne.

Qu’est-ce que la zone de mort sur le front ukrainien ?

C’est la bande proche de la ligne de contact où toute personne à découvert est aussitôt repérée et frappée par des drones. Selon Elie Tenenbaum, elle s’étend désormais jusqu’à 10 ou 20 kilomètres, contre 3 à 5 un an plus tôt. Les positions avancées, très isolées, sont de plus en plus ravitaillées par des robots terrestres.

Comment les civils ukrainiens se préparent-ils à la mobilisation ?

Par des écoles souvent associatives, tenues par d’anciens combattants, qui enseignent les premiers secours, la pose du garrot puis le maniement des armes. Anna Colin Lebedev y observe un cheminement individuel : une formation basique, puis une plus technique, jusqu’à être prêt à être mobilisé. Le recrutement ciblé sur profil de poste prolonge cette acculturation progressive.

Quel rôle jouent les ONG dans la défense de l’Ukraine ?

Nées pour beaucoup après 2014, elles financent et fournissent du matériel, des chaussures aux drones et aux blindés, développent des logiciels de commandement ou forment des pilotes de drones. Elie Tenenbaum cite Comeback Alive, qui a levé 200 millions d’euros en 2025, et un milliard pour l’ensemble du secteur.

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