
Michel Wakim, chef de bureau au centre de crise sanitaire de la Direction générale de la Santé et doctorant en sciences politiques, retrace avec Alexandre Jubelin une histoire dont on parle peu : celle des armes biologiques, de la variole détournée au XVIIIe siècle aux programmes d'État du XXe siècle. Il explique pourquoi une maladie se prête mal à l'usage militaire, comment le droit international s'est construit, et ce qui encadre aujourd'hui les laboratoires. Sa conclusion déplace la question : le vrai enjeu est une politique de sécurité sanitaire, parce que les épidémies arriveront de toute façon.
Deux sciences que l’on confond souvent
Michel Wakim, chef de bureau au centre de crise sanitaire de la Direction générale de la Santé et doctorant en sciences politiques, est reçu par Alexandre Jubelin dans le Collimateur pour une histoire longue des armes biologiques. Il commence par séparer ce que le sigle NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique) rassemble : la chimie est la science de la matière inerte, la biologie celle du vivant. De cette différence, explique-t-il, découle tout le reste : une zone attaquée chimiquement est contaminée de façon identifiable, alors que le vivant échappe à celui qui le manipule.
Il rappelle aussi pourquoi on a longtemps dit « guerre bactériologique » : c’est l’époque où l’on découvre les bactéries et le lien entre une bactérie et une maladie.
La variole, fil rouge de quatre siècles
L’entretien suit une maladie plutôt qu’une doctrine. Michel Wakim raconte comment la variole, arme involontaire de la conquête des Amériques, devient au XVIIIe siècle, pendant la guerre de Sept Ans et la guerre d’indépendance américaine, une maladie que l’on cherche délibérément à porter chez l’adversaire, notamment contre des tribus amérindiennes. Il explique le statut particulier de ce virus : une mortalité d’environ 30 %, des marques visibles, un effet psychologique durable, et un paradoxe depuis son éradication, puisque plus personne n’est immunisé. Les souches ne sont plus conservées que dans deux grands laboratoires, aux États-Unis et en Russie, après une décision internationale.
« On sait que dès lors qu’on touche des cadavres varioleux, on a une forme de contamination croisée qui se met en place », résume-t-il à propos de cette époque d’empirisme, antérieure à la compréhension des mécanismes.
Du gaz d’Ypres aux laboratoires de la guerre froide
La Première Guerre mondiale fait basculer l’affaire du côté chimique : Michel Wakim évoque l’offensive allemande à Ypres, les suffocants, l’hypérite, et surtout le choc d’avoir à craindre l’air que l’on respire, dont il retrouve la trace jusque dans les affiches pédagogiques d’un musée. Dans l’entre-deux-guerres, la France ouvre un programme biologique, porté par un chimiste convaincu que l’avenir est là, et arrêté dès 1939-1940. Très vite apparaît la limite que l’invité tient pour décisive : une maladie ne se conduit pas comme une munition, son effet est lent, incertain, et peut revenir sur celui qui l’emploie. Le droit s’en mêle dès 1925 à Genève, puis en 1972 avec la convention sur les armes biologiques.
Deux pages sombres occupent le cœur de l’épisode. En Mandchourie occupée, l’unité 731 du Japon impérial mène des expérimentations sur des prisonniers chinois, derrière une façade de recherche sur les épidémies ; Michel Wakim rappelle que les chercheurs ont obtenu l’immunité après 1945 en échange de leurs résultats, récupérés par les États-Unis, et qu’une mémoire en reste vive en Chine. Puis, après la convention de 1972, l’URSS lance un programme d’une ampleur que l’Occident ne découvre qu’à sa chute, avec des milliers de chercheurs et un accident survenu en 1979 près d’un laboratoire, parfois comparé à un Tchernobyl biologique.
Le vrai enjeu de demain : la sécurité sanitaire
La dernière partie quitte l’histoire. Michel Wakim décrit l’encadrement actuel : classes d’agents biologiques de 1 à 4, laboratoires de niveau 3 et 4, contrôle de l’accès aux souches, formation des chercheurs, en France la réglementation sur les micro-organismes et toxines et les inspections de l’Agence nationale du médicament. Il insiste sur la distinction entre programme d’armement et recherche médicale, et sur la responsabilité éthique des chercheurs eux-mêmes, dans la ligne d’une conférence où des spécialistes avaient entrepris, dès les années 1970, de cadrer leur propre discipline. Interrogé sur le bioterrorisme, il rappelle que les lettres à l’anthrax de 2001 aux États-Unis étaient le fait d’un Américain, et qu’isoler un tel agent demande des moyens d’État.
Sa conclusion déplace la question : l’intelligence artificielle est un accélérateur de recherche qu’il faudra contrôler, mais l’enjeu principal est une politique intégrée de sécurité sanitaire, car les épidémies arriveront de toute façon. Il note aussi qu’une fausse allégation d’emploi, ou la destruction d’une usine chimique ou d’un barrage, produit des conséquences voisines sans qu’une arme ait été employée.
Michel Wakim nous recommande…
« Histoire secrète des guerres biologiques », Patrick Berche, Robert Laffont, 2009 : le livre dont l’animateur dit tenir l’essentiel de ce qu’il sait du sujet, un peu alarmiste selon lui mais recommandé par les deux interlocuteurs.
Les références de l’épisode
- Unité 731 : unité japonaise installée en Mandchourie occupée, dont les expérimentations sur des prisonniers sont évoquées dans l’épisode.
- Offensive d’Ypres : emploi massif de gaz par les Allemands dans cette ville de Belgique pendant la Première Guerre mondiale.
- Convention de Genève de 1925 et convention de 1972 : les cadres juridiques cités pour les armes chimiques et biologiques.
- Center for Disease Control, à Atlanta : l’un des deux lieux où sont conservées les souches de variole.
- Agence nationale du médicament : inspecte en France les laboratoires soumis à la réglementation sur les micro-organismes et toxines.
- Red Team de l’Agence innovation défense et projet Radar : travaux de prospective sur les menaces futures, dont des scénarios biologiques.
- « Histoire secrète des guerres biologiques », Patrick Berche, Robert Laffont, 2009.
Au fil de l’épisode
- 00:03:03 : ce que recouvre le sigle NRBC, et ce qui sépare la chimie de la biologie.
- 00:05:55 : la variole en Amérique, première rencontre entre une épidémie et une conquête.
- 00:07:12 : au XVIIIe siècle, la maladie délibérément portée chez l’adversaire.
- 00:10:02 : pourquoi la variole a laissé une empreinte aussi durable.
- 00:14:06 : la révolution pastorienne et l’industrialisation de la chimie.
- 00:18:15 : Ypres, les gaz et le tabou psychologique de la Première Guerre mondiale.
- 00:20:41 : l’entre-deux-guerres et le programme français, arrêté en 1939-1940.
- 00:23:01 : pourquoi une maladie se prête mal à l’usage militaire.
- 00:36:14 : l’unité 731 en Mandchourie occupée.
- 00:40:19 : l’immunité accordée après 1945 en échange des résultats.
- 00:46:08 : la convention de 1972 et le vaste programme soviétique découvert ensuite.
- 00:54:27 : les lettres à l’anthrax de 2001 et la question du bioterrorisme.
- 01:00:29 : biosécurité, biosûreté et responsabilité éthique des chercheurs.
- 01:09:12 : classes d’agents, laboratoires de niveau 3 et 4, accès aux souches.
- 01:17:22 : la sécurité sanitaire comme enjeu de défense.
- 01:20:34 : les agents que les listes publiques placent au premier rang des risques.
FAQ
Qui est Michel Wakim ?
Michel Wakim est chef de bureau au centre de crise sanitaire de la Direction générale de la Santé et doctorant en sciences politiques. Docteur en pharmacie de formation, il travaille sur les risques et menaces NRBC au sens large, c’est-à-dire nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques, et il intervient ici sur leur histoire et leur encadrement.
Qu’est-ce que le NRBC ?
Le sigle NRBC, apparu dans la seconde moitié du XXe siècle, désigne les domaines nucléaire, radiologique, biologique et chimique. Michel Wakim souligne que ce sont quatre sciences distinctes : la chimie étudie la matière inerte, la biologie le vivant, et cette différence explique que les conséquences d’un emploi soient bien moins maîtrisables du côté biologique.
Pourquoi la variole revient-elle sans cesse dans l’histoire des armes biologiques ?
Parce qu’elle réunit un taux de mortalité élevé, d’environ 30 % selon l’invité, des symptômes très visibles et une forte charge psychologique. Elle a été éradiquée, ce qui signifie aussi que la population n’est plus immunisée, et ses souches ne subsistent que dans deux grands laboratoires, aux États-Unis et en Russie.
Le bioterrorisme est-il une menace à la portée de n’importe qui ?
Michel Wakim invite à relativiser : les lettres à l’anthrax envoyées aux États-Unis en 2001 étaient le fait d’un Américain, et isoler un tel agent suppose des moyens proches de ceux d’un État. L’accès aux souches, la construction des laboratoires et la formation des chercheurs sont encadrés, même si les technologies nouvelles obligeront à renforcer le contrôle.
Quel est, selon l’invité, le vrai enjeu pour les années à venir ?
Moins l’arme que la préparation sanitaire. Il plaide pour une stratégie intégrée associant santé, recherche, défense et sécurité nationale, dans un contexte de changement climatique et de maladies émergentes. Il note aussi qu’une fausse allégation d’emploi, ou la destruction d’installations civiles, produit des conséquences voisines sans qu’aucune arme n’ait été employée.
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