Podcast Défense.
Conflits, géopolitique13 mars 202637 min

Dubaï : des haillons aux millions

avec Tigrane Yégavian

Tigrane Yégavian, géopolitique de Dubaï et des Émirats arabes unis

Tigrane Yégavian, membre du comité de rédaction de la revue Conflits, retrace avec Jean-Baptiste Noé, depuis Dubaï, comment une côte de pêcheurs de perles est devenue en un demi-siècle un hub mondial. Il explique pourquoi la fédération des Émirats arabes unis a tenu là où les projets d'union arabe ont échoué, comment Dubaï s'est imposée en ville comptoir entre l'Europe et l'Asie, et ce qui menace ce modèle : une population nationale très minoritaire, l'eau dessalée et l'instabilité régionale.

Une fédération née sous une tente

Dans cette émission de la revue Conflits enregistrée à Dubaï, Jean-Baptiste Noé reçoit Tigrane Yégavian, membre du comité de rédaction de la revue, pour comprendre ce qui fonde la puissance de Dubaï et des Émirats arabes unis, au-delà du pétrole et de l’image des influenceurs. Tigrane Yégavian rappelle que la côte, rebaptisée « côte de la Trêve » par les Britanniques, était un point de passage sur la route des Indes, sous protectorat britannique du milieu du XIXe siècle à la fin des années 1960. Quand Londres annonce en 1968 le retrait de ses troupes à l’est de Suez, les émirats sont fragiles : le pétrole découvert à Abu Dhabi en 1958 y est concentré, tandis que Dubaï, port d’environ 40 000 habitants dans les années 1960, vivait du commerce de l’or vers l’Inde après l’effondrement de la perle, concurrencée par la perle de culture japonaise. Le cheikh Zayed, à Abu Dhabi, et le souverain de Dubaï font le choix de fédérer plutôt que de fusionner : en 1971, les émirats s’unissent sur une répartition de la rente et une large autonomie, Abu Dhabi gardant la diplomatie, le renseignement et le pouvoir régalien, Dubaï devenant la capitale économique. Le Qatar et Bahreïn restent à l’écart. Pour Tigrane Yégavian, cette fédération a réussi là où l’union entre l’Égypte et la Syrie (1958-1961), qui était en réalité une annexion, a échoué. La jeune fédération doit composer avec l’Iran, qui annexe trois îlots stratégiques au moment de l’indépendance, et avec l’Arabie saoudite.

Jean-Baptiste Noé souligne la capacité de Dubaï à se réinventer : de la perle à l’or, puis à la finance, jusqu’à capter une partie de l’activité de Genève, de Monaco ou de Hong Kong. Il cite un entrepreneur français : « Je fais à Dubaï ce que je ne pourrais pas faire en France. »

Ville comptoir, ville monde

Dubaï profite d’une position à six heures de vol de l’Europe comme de l’Asie, de zones franches sans impôt qui accueillent sièges sociaux, usines et chantiers navals, et d’un aéroport parmi les premiers au monde. Les Émirats comptent environ 11 millions d’habitants et à peu près 200 nationalités, dont 4,55 millions d’Indiens et de Pakistanais selon Tigrane Yégavian, avec une immigration de travail sur contrats courts. Le nombre de nationaux reste un tabou ; il évoque aussi un taux de mariages consanguins estimé à 50 % et un écart croissant de formation entre femmes et hommes émiratis. La puissance émiratie se projette en Afrique (Soudan, Corne de l’Afrique, ports en Afrique subsaharienne) et au Yémen, jusqu’à l’île de Socotra qui verrouille le détroit de Bab el-Mandeb, et entre en rivalité avec l’Arabie saoudite. Sa grande fragilité est l’eau : si une usine de dessalement était frappée par un missile venu du Yémen ou d’Iran, l’autonomie ne serait, croit-il, que de 48 heures. En 2008, Dubaï, surendettée par le chantier de la Burj Khalifa, a dû être renflouée par Abu Dhabi : « Dubaï c’est la cigale et Abu Dhabi c’est la fourmi. » Jean-Baptiste Noé y voit l’attrait intact du mode de vie occidental, sans adhésion à l’universalisme occidental.

Les deux intervenants évoquent enfin le récit émirati de la tolérance (maison d’Abraham, accords d’Abraham, huit vols quotidiens entre Dubaï et Tel-Aviv), la relation étroite avec la France depuis Jacques Chirac (base d’Abu Dhabi, Louvre, Sorbonne, Rafale), et la compagnie Emirates, créée en 1993. Pour Jean-Baptiste Noé, Dubaï illustre la géopolitique possibiliste : c’est l’homme qui fait les paysages.

Les références de l’épisode

  • Revue Conflits : revue de géopolitique dirigée par Jean-Baptiste Noé ; Tigrane Yégavian y a publié un article intitulé « Des haillons aux millions ».
  • Côte de la Trêve : nom donné par les Britanniques à l’actuelle côte des Émirats, sous protectorat jusqu’à la fin des années 1960.
  • Union entre l’Égypte et la Syrie (1958-1961) : citée comme contre-exemple d’une fusion ratée.
  • Burj Khalifa : la plus haute tour du monde, dont le chantier a contribué au surendettement de Dubaï en 2008.
  • Accords d’Abraham : les Émirats y ont normalisé leurs relations avec Israël.
  • Île de Socotra : relais stratégique émirati qui verrouille le détroit de Bab el-Mandeb.
  • Emirates et Etihad : les compagnies aériennes de Dubaï et d’Abu Dhabi.
  • Louvre et Sorbonne d’Abu Dhabi : instruments du rayonnement français aux Émirats.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:02 : une émission enregistrée à Dubaï, du désert aux gratte-ciel
  • 00:02:30 : le monde arabe des années 1950-1960 et le choix des Émirats
  • 00:03:34 : la côte de la Trêve et le protectorat britannique
  • 00:04:36 : le retrait britannique, le pétrole d’Abu Dhabi et le port de Dubaï
  • 00:05:36 : la fin de la perle et une économie fragile
  • 00:06:09 : deux souverains et le choix de fédérer
  • 00:07:42 : le Qatar et Bahreïn restent à l’écart
  • 00:08:08 : 1971, l’indépendance face à l’Iran et à l’Arabie saoudite
  • 00:09:01 : pourquoi la fédération tient
  • 00:11:36 : Abu Dhabi, ville de services, et Dubaï, ville de la démesure
  • 00:12:15 : de l’or à la finance, une économie de comptoir
  • 00:13:11 : à mi-chemin entre l’Europe et l’Asie, les zones franches
  • 00:14:31 : chantiers navals et ville multiethnique
  • 00:15:55 : main-d’œuvre immigrée et contrats de travail
  • 00:17:00 : la question démographique et le tabou des nationaux
  • 00:18:28 : la projection émiratie en Afrique et au Yémen
  • 00:19:26 : le dessalement, grande vulnérabilité
  • 00:20:52 : gratte-ciel, occidentalisation et rejet de l’universalisme
  • 00:23:09 : la cigale et la fourmi, la crise de 2008
  • 00:25:13 : la rivalité avec l’Arabie saoudite
  • 00:27:15 : le récit de la tolérance et les accords d’Abraham
  • 00:30:08 : la politique arabe de la France
  • 00:32:19 : le récit du bonheur et de la pensée positive
  • 00:34:08 : Emirates et les compagnies du Golfe
  • 00:35:36 : l’autobiographie du souverain de Dubaï
  • 00:36:59 : une illustration de la géopolitique possibiliste

FAQ

Qui est Tigrane Yégavian ?

Tigrane Yégavian est membre du comité de rédaction de la revue de géopolitique Conflits, dirigée par Jean-Baptiste Noé, et y travaille comme chercheur. Dans cet épisode enregistré à Dubaï, il retrace l’histoire des Émirats arabes unis et analyse la puissance émiratie, sujet sur lequel il a écrit l’article « Des haillons aux millions ».

Pourquoi la fédération des Émirats arabes unis a-t-elle réussi ?

Selon Tigrane Yégavian, parce qu’il s’agit d’une vraie fédération et non d’une fusion. Créée en 1971, elle repose sur une répartition pragmatique de la rente et des compétences : Abu Dhabi, qui détient l’essentiel des hydrocarbures, garde le pouvoir régalien et la diplomatie, tandis que Dubaï et les autres émirats conservent une forte autonomie économique et politique.

Qu’est-ce qui fait la puissance économique de Dubaï ?

D’après les deux intervenants, Dubaï s’appuie sur sa position à environ six heures de vol de l’Europe comme de l’Asie, sur des zones franches sans impôt qui attirent sièges sociaux, usines et chantiers navals, sur un aéroport parmi les premiers au monde et sur une capacité constante à se réinventer, de la perle à l’or puis à la finance.

Quelles sont les fragilités des Émirats arabes unis ?

Tigrane Yégavian cite une population nationale très minoritaire, dont le nombre reste tabou, un taux élevé de mariages consanguins et surtout l’eau : les usines de dessalement pourraient être frappées par des missiles venus du Yémen ou d’Iran, avec une autonomie estimée à 48 heures. La crise de 2008 a aussi montré le surendettement de Dubaï.

Conflits, géopolitique

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