
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, revient sur la prise de Kaboul par les talibans en août 2021, cinq ans après. À partir de deux cartes réalisées par des géographes de la revue, dont Daniel Dory, il montre que la défaite américaine se lisait dans les données bien avant le départ, et explique ce que la cartographie décisionnelle apporte à l'analyse géopolitique : distinguer des adversaires, comprendre où ils tiennent le terrain et décider en conséquence.
Une défaite qui se lisait sur les cartes
Dans ce podcast de Conflits, Jean-Baptiste Noé reprend deux cartes publiées par la revue au moment où les talibans entraient dans Kaboul, en août 2021. La première, réalisée par deux géographes membres du comité scientifique de Conflits, dont Daniel Dory, spécialiste du terrorisme, s’appuie sur la Global Terrorism Database et découpe l’histoire afghane en périodes, de 1973 à 2019. Jusqu’en 2000, les actes violents sont presque absents ; entre 2001 et 2005, ils se concentrent dans la zone pachtoune, entre Kaboul et Kandahar ; entre 2006 et 2009, ils s’étendent pour la première fois au nord, chez les Ouzbeks, les Turkmènes et les Tadjiks ; entre 2010 et 2019, le rouge couvre presque tout le pays. Pour lui, les États-Unis ne contrôlaient alors « pas grand-chose » et leur départ était logique.
La seconde carte applique un outil conçu pour choisir l’emplacement des commerces, les enveloppes et les barycentres, aux attaques de l’État islamique et des talibans. Le premier, internationaliste, reste concentré autour de Kaboul ; les seconds, nationalistes, tiennent tous les bassins de vie. Une démonstration de cartographie décisionnelle.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- La revue Conflits : la revue de géopolitique dirigée par Jean-Baptiste Noé, qui a publié les deux cartes en 2021.
- Daniel Dory : géographe spécialiste du terrorisme, coauteur des cartes.
- La Global Terrorism Database (GTD) : la base de données recensant les actes terroristes dans le monde, source des cartes.
- Patrick Poncet : le cartographe de Conflits, invité d’une émission complémentaire sur la conception des cartes.
- Les talibans et l’État islamique : les deux mouvements dont les attaques sont comparées sur la seconde carte.
- Les attentats du 11 septembre 2001 : perpétrés par Al-Qaïda, alors basée notamment en Afghanistan selon l’épisode.
Au fil de l’épisode
- 00:01:30 : août 2021, les talibans entrent dans Kaboul
- 00:02:05 : les auteurs des deux cartes et la Global Terrorism Database
- 00:03:10 : des données fiables, puis savoir les exploiter
- 00:04:14 : de 1973 à 2000, un pays presque sans actes violents
- 00:05:26 : 2001 à 2005, la violence se concentre dans la zone pachtoune
- 00:06:28 : 2006 à 2009, les talibans maîtres du terrain et les premières attaques au nord
- 00:07:24 : 2010 à 2019, un pays embrasé
- 00:08:32 : la cartographie décisionnelle
- 00:10:33 : enveloppes et barycentres, un outil venu du commerce
- 00:13:26 : État islamique et talibans, guérilla et terrorisme
- 00:14:35 : on ne combat pas une guérilla nationaliste comme une guérilla internationaliste
- 00:16:11 : les talibans au centre du pays, une mission impossible pour les Américains
FAQ
La prise de Kaboul par les talibans en 2021 était-elle prévisible ?
Pour Jean-Baptiste Noé, oui. La carte des actes violents entre 2010 et 2019 montre un pays presque entièrement embrasé, de la zone pachtoune au nord ouzbek, turkmène et tadjik. Selon lui, après vingt ans de présence, les États-Unis ne contrôlaient plus grand-chose, et leur départ de 2021 n’était que la concrétisation de cette perte de contrôle.
Qu’est-ce que la cartographie décisionnelle ?
Jean-Baptiste Noé la définit comme l’usage de la carte pour représenter des événements puis prendre des décisions. La carte n’est pas une boule de cristal, dit-il, mais face à la montée des violences en Afghanistan elle pose une alternative : partir, ou rester en fournissant des efforts très importants. Elle suppose de maîtriser à la fois les données et la sémiologie cartographique.
Pourquoi combattre les talibans était-il plus difficile que combattre l’État islamique ?
D’après l’épisode, l’État islamique, internationaliste, commet beaucoup moins d’actes violents et reste concentré autour de Kaboul : on peut couper ses liens extérieurs et concentrer les forces. Les talibans, nationalistes, contrôlent tous les bassins de vie et leur barycentre se situe au centre du pays, ce qui rend leur isolement impossible.
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