
Stéphane Simonnet, historien et ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen, est l'invité d'Alexandre Jubelin et André Loez dans Le Fil de l'épée, au lendemain des 80 ans du 8 mai 1945. À partir des photographies de l'ECPAD réunies dans son livre, il raconte les poches de l'Atlantique : la stratégie des forteresses voulue par Hitler, le choix d'Eisenhower de les ignorer, la vie des garnisons assiégées, puis les attaques françaises, du bombardement de Royan aux dernières redditions de mai 1945.
Raconter les poches par l’image
Stéphane Simonnet, historien et ancien directeur scientifique du Mémorial de Caen, raconte avec Alexandre Jubelin et André Loez, dans Le Fil de l’épée, l’histoire des poches de l’Atlantique, ces forteresses allemandes de Lorient, Saint-Nazaire, Royan ou La Rochelle qui ont tenu jusqu’après la capitulation du 8 mai 1945. Dix ans après un premier livre, il en publie un nouveau, « Forteresses allemandes dans la France libérée », construit à partir des fonds photographiques de l’ECPAD, le service d’images des armées. Deux regards s’y croisent : celui des photographes français, de l’été 1944 à mai 1945, et celui des compagnies de propagande allemandes, dont les dernières images datent de décembre 1944. Les premiers montrent des FFI « en sabots », équipés de bric et de broc ; les seconds, du béton coulé dans le grillage, pour prouver que le mur de l’Atlantique tient encore.
L’historien en tire le portrait de deux armées opposées : une armée allemande professionnelle retranchée derrière ses bunkers, et une armée sortie de la clandestinité.
Des forteresses qu’Eisenhower laisse de côté
Le mur de l’Atlantique est lancé en 1941, de la Norvège au Pays basque, avec pour points d’ancrage les grandes bases sous-marines : Saint-Nazaire, Lorient, La Pallice à La Rochelle, Bordeaux, Dunkerque. Celle de Keroman, à Lorient, s’étend sur 30 hectares. En 1944, Hitler ordonne de tenir ces forteresses, défendues surtout par des troupes de la marine, sans unité d’élite ni SS. Début septembre, Eisenhower renonce à les prendre : le siège de Brest a coûté environ 2000 hommes aux Américains, et les ports de Cherbourg et d’Anvers suffisent. Les poches ne sont pas hermétiques : trêves organisées avec la Croix-Rouge pour évacuer les civils, échanges de prisonniers, ravitaillement entre poches, raids pour piller le bétail des villages voisins. À La Rochelle, une convention signée en octobre 1944 entre l’amiral Schirlitz et le capitaine de vaisseau Hubert Meyer préserve la ville. Stéphane Simonnet y voit « un peu une drôle de guerre », cette fois du côté allemand.
Pour de Gaulle, en revanche, ces poches offrent l’occasion d’un fait d’armes français, au moment où les FFI sont versés dans une armée nouvelle.
Royan, Oléron et la fin des poches
L’offensive française, reportée plusieurs fois, notamment par l’offensive allemande des Ardennes, commence par Royan, la poche la plus petite et la moins défendue. Le 5 janvier 1945, par un enchaînement de malentendus, le volet aérien d’une opération annulée est maintenu : 1700 tonnes de bombes rasent la ville, faisant selon l’historien 450 morts dans une ville qui comptait alors 2000 habitants, pour une quarantaine d’Allemands tués. En avril, l’assaut reprend avec 200 blindés de la 2e DB prélevés à contrecœur par Leclerc, et le napalm est utilisé à grande échelle. Suit un débarquement sur l’île d’Oléron, en barges, avec des chars sur des pontons. Après le 7 mai, les Allemands, qui estiment ne pas avoir été vaincus sur le terrain, traînent avant de se rendre ; les dernières redditions ont lieu les 10 et 11 mai. La libération révèle aussi les violences de l’été 1944, comme les 69 résistants fusillés près de Lorient.
Les bases sont récupérées en état de marche, et celle de Lorient devient le point de départ de la puissance sous-marine française.
Les références de l’épisode
- « Forteresses allemandes dans la France libérée », livre de Stéphane Simonnet coédité par Allary et le ministère des Armées.
- ECPAD, établissement d’images des armées dont les photographies illustrent le livre, consultables sur le site Images Défense.
- Mémorial de Caen, dont l’invité a été directeur scientifique.
- Mur de l’Atlantique, ligne de fortifications allemandes lancée en 1941.
- Base sous-marine de Keroman, à Lorient, la forteresse la plus puissante selon l’invité.
- Bombardement de Royan du 5 janvier 1945.
- 2e division blindée, engagée à Royan en avril 1945.
Au fil de l’épisode
- 00:01:11 : au lendemain des 80 ans du 8 mai 1945, des poches encore allemandes
- 00:02:26 : un livre construit à partir des archives photographiques de l’ECPAD
- 00:05:49 : deux armées, deux identités visuelles
- 00:06:57 : la stratégie hitlérienne des forteresses
- 00:09:55 : qui défend les poches
- 00:12:52 : pourquoi Eisenhower renonce à les prendre
- 00:14:53 : l’enjeu des poches pour de Gaulle
- 00:17:05 : l’organisation des forteresses
- 00:19:49 : ravitaillement, raids et évacuation des civils
- 00:25:38 : une drôle de guerre et la convention de La Rochelle
- 00:28:56 : les attaques françaises, sans cesse reportées
- 00:30:41 : le bombardement de Royan
- 00:33:25 : Leclerc et la 2e DB à Royan
- 00:37:51 : Oléron et la variété des opérations
- 00:43:25 : des redditions jusqu’au 11 mai
- 00:46:29 : Lorient, la forteresse la plus puissante
FAQ
Qu’est-ce que les poches de l’Atlantique ?
Ce sont des forteresses allemandes bâties autour des bases sous-marines de la côte atlantique, comme Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle ou Royan. Selon Stéphane Simonnet, leurs garnisons ont tenu après la libération du reste de la France, jusqu’aux redditions des 10 et 11 mai 1945.
Pourquoi les Alliés n’ont-ils pas attaqué les poches de l’Atlantique ?
D’après l’historien, Eisenhower décide début septembre 1944 que ces ports ne l’intéressent pas : le siège de Brest a coûté environ 2000 hommes, et la logistique passe par Cherbourg puis Anvers. Il laisse une division américaine et les FFI assiéger les poches pendant qu’il marche vers l’Allemagne.
Pourquoi Royan a-t-elle été bombardée en janvier 1945 ?
Stéphane Simonnet décrit une suite de malentendus : l’opération terrestre est annulée, mais le volet aérien est maintenu, et les bombes tombent sur la ville plutôt que sur le nord et le sud de la poche. Le 5 janvier 1945, 1700 tonnes de bombes font environ 450 morts.
Quelle était la forteresse allemande la plus puissante sur l’Atlantique ?
Pour Stéphane Simonnet, c’est Lorient, avec la base sous-marine de Keroman, ses trois grands blocs bétonnés sur 30 hectares et ses batteries d’artillerie, dont une sur l’île de Groix. La poche de Saint-Nazaire était la plus vaste, avec 120 000 civils enfermés.
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