
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, consacre cette émission non à l'actualité iranienne mais aux fondements de la révolution de 1979. En s'appuyant sur les livres de Camille Alexandre, arabophone et connaisseur de l'Iran, il retrace les penseurs qui ont nourri Khomeini et son entourage, l'alliance de circonstance qui renverse le chah, puis l'épuration qui laisse le clergé chiite seul au pouvoir. Une émission pour comprendre d'où vient le régime de la République islamique d'Iran.
Les sources intellectuelles d’une révolution
Dans cette émission de Conflits, Jean-Baptiste Noé revient sur les fondements de la révolution iranienne de 1979 en s’appuyant sur deux livres de Camille Alexandre, parus chez Odile Jacob, dont Le Régime iranien à livre ouvert. Camille Alexandre, retenu en Iran, n’a pas pu participer ; le directeur de la revue précise qu’il reprend les éléments démontrés dans l’ouvrage. Selon cette lecture, la contestation de 1978 contre le chah s’inscrit dans le bouillonnement intellectuel des années 1970, porté par des marxistes, des démocrates et des laïcs, dont le point commun est le rejet de l’occidentalisation voulue par le souverain. Le sociologue Ali Chariati, influencé par Karl Marx et Jean-Paul Sartre, associe islam et marxisme autour de la lutte de l’opprimé contre l’oppresseur, et fait du chiisme une pensée par essence révolutionnaire. Un écrivain de gauche forge le concept d’« occidentalite », la maladie de l’Occident dont il faudrait guérir l’Iran. Troisième influence : les Frères musulmans égyptiens, dont le livre majeur a été traduit en persan par celui qui est aujourd’hui le guide suprême.
Jean-Baptiste Noé ajoute une réflexion personnelle, qu’il distingue du livre : l’opposition entre nationalismes fondés sur la victoire et nationalismes fondés sur le martyre, dont relèverait la pensée chiite révolutionnaire.
Une révolution dans la révolution
La seconde partie décrit la prise de pouvoir. Jean-Baptiste Noé la rapproche de la Russie de 1917 : plusieurs mouvements unis par la haine du dirigeant renversent l’ancien régime, puis le plus déterminé élimine ses alliés. Réfugié dans les Yvelines, Khomeini n’est alors qu’« un parmi d’autres », entouré de démocrates et de libéraux, et tient un double discours : la démocratie et la liberté des femmes devant les Occidentaux, l’inverse sur les cassettes diffusées en Iran. Une fois au pouvoir, il écarte les laïcs, les marxistes, les Kurdes démocrates, le clergé qui lui est hostile et jusqu’à son bras droit, emprisonné. L’émission rappelle aussi l’intérêt propre du clergé chiite : la Révolution blanche lancée par le chah à partir de 1963 (réforme agraire, écoles dans les campagnes, droits des femmes) menaçait ses ressources et son emprise sur la population.
Viennent ensuite l’interdiction de l’alcool, le vêtement imposé aux femmes, d’abord dans l’administration puis dans la rue, et la doctrine exposée par Khomeini dans Le gouvernement islamique : la souveraineté n’émane que de Dieu.
Jean-Baptiste Noé nous recommande…
« Le Régime iranien à livre ouvert », Camille Alexandre : une étude du régime iranien que l’animateur présente comme ce qu’il a lu de mieux sur l’Iran, un travail d’analyse plutôt qu’un jugement moral.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Le Régime iranien à livre ouvert », Camille Alexandre (Odile Jacob) : l’ouvrage sur lequel repose l’émission.
- « Le Proche-Orient iranien, 1er février 1979, 7 octobre 2023 », Camille Alexandre (Odile Jacob) : l’étude de l’Iran au Proche-Orient de 1979 au 7 octobre 2023.
- Ali Chariati : philosophe et sociologue qui associe islam et marxisme, mort en 1977.
- Les Frères musulmans : mouvement égyptien fondé en 1928, troisième source d’influence des révolutionnaires iraniens.
- La Révolution blanche : réformes de modernisation du chah à partir de 1963.
- « Le gouvernement islamique », Khomeini : l’ouvrage où il expose sa doctrine.
- La guerre Iran-Irak (1980-1988) : période où la figure du martyr est réactualisée.
Au fil de l’épisode
- 00:02:05 : revenir aux fondements de la révolution de 1979 plutôt qu’à l’actualité
- 00:02:43 : les deux livres de Camille Alexandre
- 00:04:56 : le plan de l’émission et la comparaison avec la Russie de 1917
- 00:06:10 : la contestation des années 1970 et le rejet de l’occidentalisation
- 00:08:26 : Ali Chariati, entre islam et marxisme
- 00:10:48 : nationalisme de la victoire et nationalisme du martyre
- 00:14:19 : un écrivain de gauche et le concept d’occidentalite
- 00:16:36 : l’influence des Frères musulmans et du Caire
- 00:19:40 : Khomeini en exil, un parmi d’autres
- 00:20:43 : le double discours face aux Occidentaux
- 00:21:35 : l’épuration des alliés de la première heure
- 00:23:04 : la Révolution blanche et les intérêts du clergé chiite
- 00:25:16 : la révolution morale et le vêtement imposé aux femmes
- 00:25:44 : « Le gouvernement islamique » et la souveraineté de Dieu
- 00:26:56 : de la Perse à la République islamique d’Iran
FAQ
Quels penseurs ont influencé la révolution iranienne de 1979 ?
Selon l’émission, qui s’appuie sur le livre de Camille Alexandre, trois influences ont structuré la pensée des révolutionnaires : le sociologue Ali Chariati, qui associe islam et marxisme, un écrivain de gauche qui décrit l’Iran comme malade de l’Occident, et les Frères musulmans égyptiens, dont le livre majeur a été traduit en persan par l’actuel guide suprême.
Pourquoi le clergé chiite s’est-il opposé au chah ?
D’après l’émission, la Révolution blanche engagée par le chah à partir de 1963 menaçait directement le clergé : la réforme agraire touchait sa principale source de richesse, les écoles d’État concurrençaient ses écoles, et l’égalité entre hommes et femmes contredisait sa vision. Le clergé devait soit accepter d’être laminé, soit renverser le chah.
Comment Khomeini a-t-il pris seul le pouvoir en Iran ?
Jean-Baptiste Noé décrit une révolution dans la révolution : Khomeini renverse le chah avec des démocrates, des libéraux, des marxistes et des Kurdes, puis les élimine un à un, ainsi que le clergé qui lui est hostile et son propre bras droit, emprisonné. Il compare ce processus à celui des bolcheviques en Russie en 1917.
Qu’est-ce que l’occidentalite dans la pensée révolutionnaire iranienne ?
C’est, selon l’émission, le concept forgé dans les années 1970 par un écrivain iranien de gauche : l’Iran serait malade de l’Occident, victime d’une infiltration politique et culturelle dont il faudrait le guérir. Jean-Baptiste Noé y voit la matrice du rejet des États-Unis et d’Israël par le régime actuel.
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