
Dans une émission de Conflits, Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue, revient sur Paul Vidal de la Blache, l'un des pères fondateurs de la géographie française, auteur du Tableau de la géographie de la France. Science de la combinaison, milieu, genre de vie, paysage, pays, habitat, centre et périphérie : il montre comment ces notions, nées il y a plus d'un siècle, permettent de faire de la géopolitique autre chose qu'un commentaire de l'actualité internationale.
Un père de la géographie française
Dans cette émission de Conflits, Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue, présente Paul Vidal de la Blache (1845-1918), l’un des pères fondateurs de l’école française de géographie, et explique pourquoi ses concepts servent encore à penser la géopolitique, un mot que le géographe n’a pourtant jamais employé. Il rappelle les cartes murales réalisées avec l’éditeur Armand Colin, présentes dans de nombreuses salles de classe, et le Tableau de la géographie de la France, paru en 1903 en introduction de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse : une histoire aujourd’hui dépassée, selon lui, quand le Tableau se lit toujours, parce que fleuves, montagnes et régions n’ont pas changé. Enregistrée le 24 juin, quelques jours après la mort d’Yves Lacoste, qui avait parrainé le lancement de Conflits en 2014, l’émission défend une idée : la géopolitique n’est pas un commentaire de l’actualité internationale, mais une méthode fondée sur la géographie et le regard porté sur les paysages. Jean-Baptiste Noé détaille les notions clés de Vidal de la Blache : la géographie comme « science de la combinaison », qui refuse la cause unique ; le principe d’unité terrestre, qui appelle une analyse à plusieurs échelles ; le milieu, qui n’est pas une contrainte mécanique, comme le montre selon lui la Camargue ; le genre de vie, qu’il rapproche du soft power et de l’American way of life ; enfin le paysage comme « synthèse vivante » entre nature et culture.
Contre le déterminisme de Ratzel et de la géopolitique allemande, Vidal de la Blache affirme qu’une contrée est « un réservoir où dorment des énergies dont la nature a déposé le germe, mais dont l’emploi dépend de l’homme » : c’est ce que Lucien Febvre baptisera le possibilisme.
Des concepts pour la géopolitique d’aujourd’hui
Jean-Baptiste Noé applique ensuite ces notions au présent. Pour lui, « le milieu est une amorce, pas un destin » : pétrole de schiste, terres rares ou routes de l’Arctique ne font pas la puissance par nature, et la Chine domine les terres rares par la maîtrise du raffinage plus que par ses gisements, comme Taïwan tient sa puissance du savoir-faire de TSMC. Il oppose cette pensée des combinaisons à Mackinder et à la « géopolitique du destin » : un détroit n’est pas un passage naturel mais le produit d’un trafic, de technologies, d’un droit et de rapports de force. Il insiste sur la notion de pays, distincte des frontières d’État (la Beauce, écrit Vidal de la Blache, « n’est pas une circonscription territoriale »), sur la portée politique des noms (Malouines ou Falkland, Saïgon ou Hô Chi Minh-Ville) et sur l’habitat, de la cité de Carcassonne aux unités d’habitation de Le Corbusier. En 1902, Vidal de la Blache voyait déjà dans les docks américains des « documents ethnographiques ». Jean-Baptiste Noé évoque aussi l’âme des lieux, que fixent selon lui Turner pour Londres, Cézanne pour la montagne Sainte-Victoire, Brassaï ou Henri Cartier-Bresson pour Paris, et le couple centre-périphérie, unis par la circulation, comme l’Île-de-France par la Seine.
Il conclut sur la géoéconomie, qu’il définit comme « la science de l’emploi des amorces », et sur les noyaux de cristallisation d’aujourd’hui, de Shenzhen à Dubaï.
Jean-Baptiste Noé nous recommande…
- « Tableau de la géographie de la France », Paul Vidal de la Blache : un parcours illustré de gravures à travers les régions françaises, réédité notamment dans la collection La Petite Vermillon.
- « Histoire du paysage français », Jean-Robert Pitte : pour comprendre comment s’est formé le paysage français et apprendre à le lire en voyageant.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Tableau de la géographie de la France (1903) : introduction de Paul Vidal de la Blache à l’Histoire de France d’Ernest Lavisse.
- Les conditions géographiques des faits sociaux (1902), De l’interprétation géographique des paysages (1908) et Des caractères distinctifs de la géographie (1913) : trois articles de méthode de Vidal de la Blache.
- Les Classiques des sciences sociales : bibliothèque numérique québécoise où ces textes sont accessibles gratuitement.
- Emmanuel de Martonne : géographe, gendre de Vidal de la Blache.
- Yves Lacoste : géographe qui a refondé la géopolitique et parrainé le lancement de Conflits en 2014.
- Lucien Febvre : historien, fondateur de l’école des Annales, qui a nommé le possibilisme en 1922.
- Friedrich Ratzel et Halford Mackinder : tenants d’une géopolitique déterministe auxquels s’oppose la pensée de Vidal de la Blache.
- À la recherche du temps perdu : Jean-Baptiste Noé rapproche le chapitre « Noms de pays : le nom » de Marcel Proust de la notion de pays.
- Oscar Wilde : cité pour l’idée que les brouillards de Londres n’existaient pas avant que l’art, avec Turner, les invente.
Au fil de l’épisode
- 00:01:34 : Paul Vidal de la Blache, père de la géographie française et de la géopolitique malgré lui
- 00:02:14 : les cartes murales et le Tableau de la géographie de la France
- 00:02:46 : Yves Lacoste et le sens du mot géopolitique
- 00:04:16 : deux livres pour apprendre à lire les paysages
- 00:05:52 : éléments biographiques
- 00:06:53 : le Tableau, introduction à l’Histoire de France d’Ernest Lavisse
- 00:07:50 : les articles de méthode et Les Classiques des sciences sociales
- 00:09:51 : la géographie, science de la combinaison
- 00:12:31 : le milieu et le genre de vie
- 00:14:35 : le paysage comme synthèse vivante
- 00:16:11 : contre le déterminisme, le possibilisme
- 00:17:54 : le milieu est une amorce, pas un destin
- 00:20:43 : le pays, les frontières et les représentations
- 00:22:35 : nommer les lieux, un choix politique
- 00:23:43 : l’habitat, de Carcassonne à Le Corbusier
- 00:28:23 : l’âme des lieux, de Turner à Cartier-Bresson
- 00:30:46 : centre et périphérie
- 00:31:55 : l’apport de Vidal de la Blache à la géoéconomie
- 00:34:59 : les noyaux de cristallisation
FAQ
Qui est Paul Vidal de la Blache ?
Paul Vidal de la Blache (1845-1918) est l’un des pères fondateurs de l’école française de géographie. Il est l’auteur du Tableau de la géographie de la France, paru en 1903, d’une géographie universelle et de cartes murales éditées avec Armand Colin. Jean-Baptiste Noé le présente aussi comme un père de la géopolitique, bien qu’il n’ait jamais employé ce mot.
Qu’est-ce que le possibilisme en géographie ?
Le possibilisme, terme forgé par Lucien Febvre en 1922, désigne l’idée de Vidal de la Blache selon laquelle la nature offre des possibilités dont l’emploi dépend de l’homme. Le milieu est une amorce et non un destin : il s’oppose au déterminisme de Ratzel et de la géopolitique allemande, pour qui la géographie dicte la politique.
Qu’est-ce que le genre de vie chez Vidal de la Blache ?
Le genre de vie est la façon dont un groupe humain organise son existence en composant avec les ressources de son milieu. Pour Jean-Baptiste Noé, cette notion reste essentielle en géopolitique : elle englobe la cuisine, l’habillement, la religion ou le rapport à la mort, et éclaire des phénomènes comme le soft power américain.
Pourquoi la géopolitique n’est-elle pas un commentaire d’actualité ?
Selon Jean-Baptiste Noé, réduire la géopolitique au commentaire des relations internationales revient à en utiliser une infime partie. Dans la lignée de Vidal de la Blache, elle est une méthode qui étudie les combinaisons de causes, les paysages, les genres de vie, l’habitat et les représentations, à toutes les échelles.
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