
Patrick Poncet, géographe et cartographe, conçoit avec Séverine Germain les cartes de la revue Conflits. Au micro de Jean-Baptiste Noé, il commente plusieurs de ces cartes pour montrer comment elles se construisent : orientation, projection, couleurs, hachures, légende. Il explique pourquoi la ville résiste à la carte, ce que changent les cartogrammes, et comment une carte peut contredire, ou faire naître, une idée politique.
Projections, couleurs et hachures : le langage de la carte
Dans cette émission du podcast de la revue Conflits, Jean-Baptiste Noé reçoit le géographe et cartographe Patrick Poncet, qui conçoit les cartes de la revue avec Séverine Germain, pour montrer comment une carte se pense et se construit, à partir de plusieurs cartes publiées. Première leçon : la projection et l’orientation ne sont jamais neutres. En tournant la carte de la Corne de l’Afrique d’environ 90 degrés, on donne au lecteur l’impression d’entrer en bateau dans la mer Rouge ; en retournant celle de l’Indonésie, on aligne l’archipel sur la verticale de lecture et on souligne son unité, au point, dit Jean-Baptiste Noé, d’en faire « presque une carte de propagande » pour la République indonésienne. Patrick Poncet rappelle que c’est le texte qui donne un sens à une carte : la Terre peut se regarder dans tous les sens. Il explique ensuite le choix des couleurs : un fond proche d’une vision naturelle (vert pour la végétation, jaune pour les déserts, bistre pour les montagnes) laisse peu de couleurs disponibles, d’où l’usage de hachures rouges et orangées pour figurer les zones de piraterie, en contraste de couleur et de forme. Il préfère un titre qui énonce le message de la carte et une légende réduite au minimum. Avec la carte du Nigeria et de Boko Haram, publiée en couleur puis en noir et blanc pour le livre de Jean-Baptiste Noé Le Déclin d’un monde, il montre que beaucoup de cartes en couleur ne sont que des cartes en noir et blanc « colorisées », fondées sur des dégradés d’une même teinte. Il détaille les quatre moyens d’action graphique du cartographe : la taille, la forme, la couleur et les effets visuels (ombrages, illusions d’optique).
Il prévient que la couleur se manipule mal : un petit territoire colorié en rouge paraît presque noir, et l’on trouve vite peu de teintes perçues comme vraiment distinctes.
La ville, casse-tête du cartographe
Patrick Poncet décrit une « contradiction fondamentale » entre la carte et la ville. La ville, explique-t-il, c’est la densité, la diversité et la mixité des espaces publics, toujours en mouvement ; la carte montre bien au contraire ce qui est étendu, homogène et stable. Sur une carte électorale classique, un département rural peu peuplé pèse visuellement autant qu’une métropole. D’où les cartogrammes, qui grossissent les espaces en proportion de leur population, comme un ballon de baudruche, et rétablissent l’équilibre visuel, à l’image de ses cartes du vote Emmanuel Macron et Marine Le Pen, la « France dorée » et la « France rouillée ». Il commente une carte de l’Eurasie de nuit, artifice qui n’existe pas dans la réalité, où les lumières servent de raccourci pour figurer la population : l’Europe de la « banane bleue », le Japon, la Corée du Sud face à la Corée du Nord presque éteinte, l’est de la Chine, le chapelet de villes le long du Transsibérien. Centrée sur le Kazakhstan, la carte fait apparaître un centre presque vide, tendu entre deux bords très lumineux.
Il en tire une règle : le centre géométrique n’est pas forcément le point névralgique d’un espace, ce sont souvent les bords qui comptent, et sur une sphère, il n’existe pas de centre.
Du bloc diagramme à Mackinder
Le cartographe explique ensuite le bloc diagramme, illustré par une montagne générique montrant l’adret, l’ubac et l’étagement : un espace inventé, où les montagnes deviennent des triangles et où la perspective impose un premier plan et un arrière-plan, quand la carte vue d’en haut met tous les espaces à égalité. Il revient enfin sur la carte de Mackinder et la tension entre idée géographique et représentation. Il raconte une commande du secrétariat général du gouvernement sur les investissements d’avenir : des cercles proportionnels aux montants ne montraient que les grandes villes, comme Toulouse ou Grenoble, quand le message voulu était que tous les territoires en profitent ; un symbole de Marianne partout où un projet recevait au moins un euro a donné une carte « égalitaire » à l’échelle du territoire.
Il se demande si des théoriciens comme Mackinder n’ont pas tiré leurs idées des cartes qu’ils avaient sous les yeux, où ils se voyaient au centre du monde.
Les références de l’épisode
- Revue Conflits : revue de géopolitique dirigée par Jean-Baptiste Noé, dont Patrick Poncet conçoit les cartes.
- Séverine Germain : cartographe qui conçoit les cartes de Conflits avec Patrick Poncet.
- « Le Déclin d’un monde », Jean-Baptiste Noé : livre pour lequel la carte du Nigeria a été reprise en noir et blanc.
- Vidal de la Blache : géographe dont les atlas anciens en noir et blanc sont cités.
- Boko Haram et État islamique en Afrique de l’Ouest : groupes dont les zones d’action figurent sur la carte du Nigeria et du lac Tchad.
- Banane bleue : l’axe urbain européen qui va de l’Angleterre à l’Italie du Nord.
- Mackinder : géopoliticien dont la théorie du bloc central est rapprochée de la carte qu’il avait sous les yeux.
- Investissements d’avenir : programme du gouvernement français dont Patrick Poncet a cartographié les projets financés.
Au fil de l’épisode
- 00:01:06 : une émission sur la façon dont on construit une carte
- 00:02:00 : Patrick Poncet, cartographe des cartes de Conflits
- 00:02:26 : la Corne de l’Afrique et le changement de projection
- 00:04:59 : le fond de carte oriente l’interprétation
- 00:05:47 : hachures et zones de piraterie
- 00:06:12 : les couleurs du fond de carte
- 00:08:43 : titrer avec le message et limiter la légende
- 00:10:30 : l’Indonésie retournée et l’unité de l’archipel
- 00:16:11 : la même carte en couleur et en noir et blanc
- 00:17:33 : le camaïeu et les cartes colorisées
- 00:20:04 : les quatre moyens d’action graphique
- 00:23:24 : effets visuels et illusions d’optique
- 00:24:30 : population et superficie, le piège des cartes électorales
- 00:26:03 : densité, diversité, mixité : la ville contre la carte
- 00:28:55 : les cartogrammes
- 00:30:54 : l’Eurasie vue de nuit
- 00:34:48 : le Kazakhstan, un centre vide
- 00:38:23 : centre et périphérie
- 00:41:07 : le bloc diagramme de la montagne
- 00:44:16 : perspective et carte vue d’en haut
- 00:46:57 : Mackinder et le déterminisme
- 00:49:04 : la carte des investissements d’avenir
- 00:52:21 : quand les idées naissent des cartes
FAQ
Pourquoi changer l’orientation d’une carte ?
Selon Patrick Poncet, l’habitude de placer le nord en haut est une convention, et l’orienter autrement déstabilise la lecture pour faire voir autre chose. Retourner la carte de l’Indonésie aligne l’archipel sur la verticale de lecture et souligne son unité ; tourner celle de la Corne de l’Afrique donne l’impression d’entrer dans la mer Rouge.
Qu’est-ce qu’un cartogramme ?
Un cartogramme modifie le fond de carte en grossissant chaque espace en proportion de sa population, comme un ballon qu’on gonfle, et en écrasant les espaces peu peuplés. Patrick Poncet le juge très adapté aux cartes électorales, car un centimètre carré y représente partout le même nombre d’habitants, ce qui évite de surestimer le poids visuel des campagnes.
Quels sont les moyens graphiques dont dispose un cartographe ?
Patrick Poncet en distingue quatre : la taille des objets, comme les cercles proportionnels ; leur forme, qui exprime des différences de nature ; la couleur, au sens large des gradations et des mélanges ; et les effets visuels, comme les ombrages ou les illusions d’optique. Il insiste sur la nécessité de toujours vérifier le résultat final.
Comment cartographier les investissements d’avenir sans fausser le message ?
Des cercles proportionnels aux montants investis faisaient surtout ressortir les grandes villes, comme Toulouse, Grenoble ou la région parisienne. Pour montrer que tous les territoires en bénéficiaient, Patrick Poncet a placé un symbole de Marianne partout où un projet recevait au moins un euro, obtenant une carte qui couvre à peu près toute la France.
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