
Marc Julienne, directeur du Centre Asie de l'Institut français des relations internationales (Ifri), revient de missions de recherche en Chine et à Taïwan. Au micro de Marc Hecker, directeur exécutif de l'Ifri, il reprend les jalons de la fin de l'été : le sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai à Tianjin, la parade militaire du 3 septembre à Pékin, le sommet Union européenne-Chine. Il explique ce que révèle le soutien chinois à la Russie, comment Taïwan regarde le second mandat de Donald Trump, et comment la société taïwanaise se prépare à l'hypothèse d'une crise.
Pékin au centre du Sud global
Directeur du Centre Asie de l’Institut français des relations internationales (Ifri), Marc Julienne répond aux questions de Marc Hecker, directeur exécutif de l’Ifri, à son retour de Chine et de Taïwan. Le chercheur nuance d’abord la lecture du 25e sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), tenu à Tianjin et présenté comme « l’acte de naissance du Sud global ». Il juge ce Sud global difficile à définir, hétérogène et peu institutionnalisé : l’OCS, fondée en 2001, compte aujourd’hui 10 membres, mais son organisation interne, centrée sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme, a peu évolué. Il prend en revanche « très au sérieux » la volonté de contestation d’un ordre jugé pro-occidental, et retient surtout du sommet l’affirmation de la centralité chinoise, avec une vingtaine de pays représentés en plus des membres, dont le Premier ministre indien. Sur la parade militaire du 3 septembre, où Xi Jinping est apparu aux côtés de Vladimir Poutine et de Kim Jong-un, il voit une « coalition des leaders autoritaires » et une démonstration de capacités « extrêmement impressionnante » : missiles balistiques hypersoniques et manœuvrants, drones sous-marins qui pourraient combler les lacunes chinoises dans la guerre sous-marine, armes à énergie dirigée, chars plus légers. Selon lui, l’ensemble paraît cohérent avec une guerre régionale de haute intensité, « on a tous Taïwan en tête ». Il revient aussi sur les paradoxes de la relation entre l’Inde et la Chine, entre l’affrontement frontalier meurtrier de 2020, l’apaisement amorcé en 2024 et le conflit de mai entre l’Inde et le Pakistan, où des armes chinoises de l’armée pakistanaise ont abattu des avions indiens, dont des appareils de conception française comme le Rafale. Les tarifs punitifs imposés par Washington à l’Inde pour ses achats de pétrole russe et l’intervention de Donald Trump dans ce conflit ont, selon lui, poussé New Delhi à afficher sa proximité avec Pékin et Moscou.
Le sommet Union européenne-Chine, tenu à Pékin fin juillet, est pour Marc Julienne un « dialogue de sourds » : aucune piste pour réduire un déficit commercial d’environ 300 milliards d’euros, pas de communiqué conjoint, et une Chine qui use du commerce comme d’une arme, du cognac aux produits laitiers en passant par les véhicules électriques.
Ukraine, Washington et la résilience taïwanaise
Le chercheur commente la phrase prêtée au ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, selon laquelle la Chine « ne peut pas se permettre une défaite de la Russie ». Pas surprenante sur le fond, elle marque à ses yeux une rupture dans la forme. Il rappelle que la Chine ne veut pas que la Russie perde, « ce qui ne veut pas dire que la Chine veut que la Russie gagne », et estime que sa neutralité affichée s’arrête là où elle rend les Européens, les Américains et l’OTAN responsables du conflit. La relation sino-russe lui paraît stable, fondée sur une opposition commune aux États-Unis et aux démocraties libérales, mais marquée par une méfiance mutuelle et une intégration militaire limitée. À Taïwan, ses interlocuteurs du gouvernement et de la communauté stratégique restent plutôt confiants dans le soutien américain, parce que Washington a besoin des semi-conducteurs taïwanais et de l’île dans son dispositif de la première chaîne d’îles. L’opinion publique est plus partagée, et les autorités peinent à trouver des interlocuteurs stables à la Maison-Blanche.
Reste la préparation de la société : formations aux premiers secours, stages de survie portés par des associations, puis un travail gouvernemental sur la coordination entre ministères en cas de crise, testé lors de l’exercice militaire annuel de juillet, qui comprenait cette fois une composante civile.
Pour aller plus loin
- « Trump 2 et l’Asie : le vent se lève… », Politique étrangère
- Le podcast Le monde selon l’Ifri
- Le site de l’Ifri
- L’Ifri sur X
- L’Ifri sur LinkedIn
- L’Ifri sur Instagram
Les références de l’épisode
- Organisation de coopération de Shanghai (OCS) : fondée en 2001, dix membres ; son 25e sommet s’est tenu à Tianjin.
- Parade militaire du 3 septembre : défilé à Pékin en présence de Xi Jinping, Vladimir Poutine et Kim Jong-un.
- Sommet Union européenne-Chine : tenu à Pékin fin juillet, pour le 50e anniversaire des relations diplomatiques.
- Ramses 2026 : rapport annuel de l’Ifri, avec une contribution de Marc Julienne sur la Chine.
- Politique étrangère : revue de l’Ifri, dont le numéro d’automne publie l’article de Marc Julienne sur Trump et l’Asie.
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 : présentation de Marc Julienne, de retour de Chine et de Taïwan
- 00:00:49 : le sommet de l’OCS à Tianjin et la notion de Sud global
- 00:02:37 : la centralité chinoise affirmée
- 00:03:41 : la parade militaire du 3 septembre
- 00:05:28 : missiles, drones sous-marins et armes à énergie dirigée
- 00:06:57 : des capacités pensées pour une guerre régionale
- 00:07:50 : l’Inde entre la Chine, le Pakistan et les États-Unis
- 00:12:39 : le sommet Union européenne-Chine et le déficit commercial
- 00:14:03 : l’offensive de charme qui n’a pas eu lieu
- 00:16:23 : l’arsenalisation du commerce et les véhicules électriques
- 00:17:44 : la phrase de Wang Yi sur la Russie
- 00:20:09 : la neutralité chinoise en question
- 00:21:31 : la relation sino-russe
- 00:23:02 : Taïwan et l’administration Trump
- 00:26:25 : la résilience de la société taïwanaise
FAQ
Le sommet de l’OCS à Tianjin marque-t-il la naissance du Sud global ?
Pas complètement, selon Marc Julienne. Il juge le Sud global hétérogène et peu institutionnalisé. Ce qu’il retient du sommet, c’est l’affirmation de la centralité de la Chine, avec une vingtaine de pays représentés en plus des dix membres, dont le Premier ministre indien, ce qui vaut presque reconnaissance du leadership chinois.
Qu’a montré la parade militaire chinoise du 3 septembre ?
D’après Marc Julienne, la Chine a montré à la fois des progrès dans des domaines qu’elle maîtrisait, comme les missiles balistiques, et des systèmes d’avant-garde, comme les drones sous-marins et les armes à énergie dirigée. L’ensemble lui paraît cohérent avec une guerre régionale de haute intensité, Taïwan en tête.
Pourquoi la Chine ne peut-elle pas se permettre une défaite de la Russie ?
Pour Marc Julienne, la phrase de Wang Yi confirme une position connue : la Chine ne veut pas que la Russie perde ni s’effondre, sans pour autant vouloir qu’elle gagne. Les deux pays partagent une opposition fondamentale aux États-Unis et à l’OTAN, malgré une méfiance mutuelle qui limite leur coordination militaire.
Comment Taïwan se prépare-t-il à une crise avec la Chine ?
Marc Julienne décrit d’abord des initiatives d’associations et de fondations privées : premiers secours, stages de survie, parfois manipulation d’armes. Le gouvernement travaille désormais à la coordination entre ministères en cas de crise, testée lors de l’exercice militaire annuel de juillet, sous le nom de résilience de toute la société.
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