
Dans Le Casque et la plume, le format débat du Collimateur, Alexandre Jubelin reçoit Rym Momtaz, rédactrice en chef de Strategic Europe, et Elie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité de l'IFRI. Ils analysent le Livre blanc publié par la Commission européenne le 19 mars 2025 : un premier document européen centré sur la défense collective, des priorités capacitaires, la mobilité militaire, une Ukraine associée au marché de défense, de nouveaux instruments financiers, mais aussi des silences sur les États-Unis.
Un premier texte européen sur la défense de l’Europe
Rym Momtaz, rédactrice en chef de Strategic Europe, la plateforme de Carnegie Europe, et Elie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité de l’IFRI, débattent avec Alexandre Jubelin du Livre blanc sur la défense publié par la Commission européenne le 19 mars 2025, un document de 23 pages qui affirme que « le moment est venu pour l’Europe de se réarmer ». Pour Elie Tenenbaum, ce premier texte du premier commissaire européen à la défense, Andrius Kubilius, rédigé en cent jours, « coche les cases et pose les vraies questions » : contrairement à la boussole stratégique de 2022, qu’il juge « un peu hors-sol », il traite pour la première fois de défense collective, en laissant à l’OTAN le cadre mais en assignant à l’Union européenne un rôle de préparation, sous l’horizon « Readiness 2030 ». Rym Momtaz se dit « agréablement surprise » : la Commission semble avoir réglé son complexe vis-à-vis de l’OTAN et se pose en facilitatrice, sur les normes, la bureaucratie et l’argent. Le document liste sept priorités capacitaires, de la défense antimissile et antiaérienne aux munitions, drones, mobilité militaire, cyber, guerre électronique et intelligence artificielle. Elie Tenenbaum critique ce mélange : l’artillerie relève d’un problème industriel et financier, alors que la frappe dans la profondeur ou l’IA posent d’autres défis. Rym Momtaz pointe l’absence de planification commune réelle et le manque de confiance entre alliés, qui ne partagent pas même l’état de leurs stocks.
Selon Elie Tenenbaum, l’enjeu est que les 23 membres de l’Union également membres de l’OTAN se coordonnent pour mieux fournir ce que l’Alliance demande, ce qui suppose de rapprocher les processus capacitaires de l’Agence européenne de défense et de l’OTAN.
Mobilité militaire et Ukraine, deux leviers concrets
Alexandre Jubelin retient la mobilité militaire, compétence propre de l’Union : le document prévoit quatre corridors multimodaux et recense 500 points à traiter, tunnels à élargir ou lourdeurs administratives, alors que 95 % des infrastructures utilisées par les armées sont civiles. Il rappelle qu’une coopération structurée permanente existe sur le sujet depuis 2017. Elie Tenenbaum cite l’état-major des armées : il y a six mois encore, il fallait 60 jours pour qu’un convoi parti de Mourmelon arrive en Roumanie. Rym Momtaz observe qu’une quinzaine de pays envisagent désormais de déployer des troupes ensemble sur le flanc est ou en Ukraine. Sur l’Ukraine, Elie Tenenbaum salue sa place de « défense avancée de l’Europe », qui fixe selon lui 400 000 à 600 000 soldats russes. Alexandre Jubelin juge « très malin » de l’associer aux achats communs et aux programmes de défense européens : l’aide devient moins coûteuse politiquement, l’Europe profite du retour d’expérience ukrainien et affirme sa sphère d’influence sans les États-Unis. Elie Tenenbaum y voit peut-être le signal stratégique le plus fort adressé à la Russie depuis 2014, quand l’agression russe a suivi le projet d’accord d’association avec l’Union.
Rym Momtaz invite les Européens à aider dès maintenant la société ukrainienne à se protéger des manipulations électorales, et salue l’ouverture de partenariats avec la Turquie, la Norvège, le Canada ou la Corée du Sud, devenue en deux ou trois ans un partenaire industriel majeur.
Financer le réarmement sans se tromper de cible
Alexandre Jubelin s’attarde sur le changement de mandat de la Banque européenne d’investissement et du Fonds européen d’investissement, longtemps fermés à la défense, alors que ce sont surtout des fonds américains qui investissent dans les entreprises européennes du secteur. Elie Tenenbaum rappelle les ordres de grandeur : 326 milliards d’euros de dépenses de défense dans l’Union, dont environ 100 milliards d’investissement, contre 3 000 milliards pour le commerce de détail. Rym Momtaz décrit la peur d’une bulle chez les financiers et plaide pour une union des marchés de capitaux. Sur les 800 milliards annoncés, Elie Tenenbaum détaille l’instrument SAFE, 150 milliards d’emprunts au taux de l’Union, et une dérogation au pacte de stabilité qui risque selon lui de faire étiqueter « défense » des dépenses qui n’augmenteront pas les capacités. Rym Momtaz regrette une phrase appelant à approfondir les chaînes de valeur transatlantiques : « il faut que ça dérisque ». Elie Tenenbaum préfère utiliser le poids du marché européen pour renégocier avec Washington, par exemple sur la réglementation ITAR ou les conditions d’emploi du F-35.
Tous s’accordent sur la fragmentation de l’industrie : Alexandre Jubelin estime qu’à Paris, il faudra accepter que Dassault, KNDS ou Naval Group ne mènent pas tous les programmes européens. En fin d’épisode, chacun livre un coup de cœur et un coup de gueule, des réunions européennes sur l’Ukraine aux déboires australiens du partenariat AUKUS.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Livre blanc sur la défense européenne : document de la Commission européenne publié le 19 mars 2025.
- Andrius Kubilius : premier commissaire européen à la défense.
- Boussole stratégique : document européen de 2022, jugé plus abstrait par les participants.
- Readiness 2030 : objectif de préparation de l’Europe à se défendre d’ici 2030.
- Strategic Europe : plateforme en ligne de Carnegie Europe dirigée par Rym Momtaz.
- Centre des études de sécurité de l’IFRI : centre dirigé par Elie Tenenbaum, partenaire du podcast.
- Coopération structurée permanente sur la mobilité militaire : projet européen lancé en 2017.
- Banque européenne d’investissement et Fonds européen d’investissement : institutions dont les mandats s’ouvrent à la défense.
- SAFE : instrument d’emprunt commun de 150 milliards d’euros pour la défense.
- Pacte de stabilité et de croissance : règle des 3 % de déficit dont la dépense de défense serait exclue.
- ITAR : réglementation américaine sur l’exportation des technologies de défense.
- AUKUS : partenariat qui a conduit l’Australie à rompre son contrat de sous-marins avec Naval Group.
Au fil de l’épisode
- 00:01:38 : le Livre blanc de la Commission publié le 19 mars
- 00:02:26 : « le moment est venu pour l’Europe de se réarmer »
- 00:03:34 : un document rédigé en cent jours, comparé à la boussole stratégique
- 00:05:12 : la défense collective, pour la première fois dans un texte européen
- 00:06:59 : une Commission réconciliée avec l’OTAN
- 00:08:23 : l’horizon Readiness 2030
- 00:09:59 : les sept priorités capacitaires
- 00:10:57 : artillerie, frappe dans la profondeur et IA, des défis différents
- 00:12:28 : l’absence de planification commune et le manque de confiance
- 00:15:15 : la Commission comme facilitatrice
- 00:16:29 : la mobilité militaire, compétence européenne
- 00:17:40 : des infrastructures à 95 % civiles
- 00:19:45 : des chars français bloqués par les normes routières allemandes
- 00:20:38 : une coopération structurée permanente depuis 2017
- 00:21:41 : 60 jours pour un convoi vers la Roumanie
- 00:22:45 : des pays prêts à déployer des troupes ensemble
- 00:23:42 : l’Ukraine, défense avancée de l’Europe
- 00:25:09 : associer l’Ukraine au marché européen de la défense
- 00:28:03 : un signal stratégique adressé à la Russie
- 00:28:57 : l’adhésion à l’Union et les calculs russes
- 00:30:38 : protéger la société ukrainienne des manipulations électorales
- 00:31:27 : partenariats à géométrie variable, Turquie et Canada
- 00:33:46 : la Chine et Taïwan dans le cadrage géopolitique
- 00:34:52 : la Corée du Sud, partenaire industriel
- 00:36:51 : les nouveaux mandats de la BEI et du FEI
- 00:39:43 : les fonds américains rachètent les technologies européennes
- 00:41:23 : la taille réelle du marché de la défense
- 00:43:04 : la peur d’une bulle chez les financiers
- 00:46:46 : marché unique de la défense et union des marchés de capitaux
- 00:48:34 : trop d’optimisme sur les États-Unis
- 00:51:16 : renégocier ITAR et les conditions d’emploi du F-35
- 00:53:21 : les 800 milliards et l’instrument SAFE
- 00:54:44 : la dérogation au pacte de stabilité et ses effets d’aubaine
- 00:56:18 : pas de calendrier pour l’Ukraine, 2 millions d’obus par an
- 00:57:20 : une industrie fragmentée et la question des champions européens
- 01:00:08 : coups de cœur et coups de gueule
FAQ
Que contient le Livre blanc de la Commission européenne sur la défense ?
Publié le 19 mars 2025, ce document de 23 pages fixe l’objectif d’une Europe prête à se défendre d’ici 2030. Selon les participants, il traite pour la première fois de défense collective, identifie sept priorités capacitaires, prévoit des corridors de mobilité militaire, associe l’Ukraine aux programmes européens et propose de nouveaux instruments de financement, dont l’emprunt commun SAFE.
Pourquoi la mobilité militaire est-elle un enjeu européen ?
D’après les participants, 95 % des infrastructures utilisées par les armées sont civiles et relèvent de règles nationales ou locales différentes. Le Livre blanc prévoit quatre corridors et 500 points à traiter. Elie Tenenbaum cite l’état-major des armées : il fallait encore récemment 60 jours pour qu’un convoi militaire parti de Mourmelon arrive en Roumanie.
Comment l’Union européenne veut-elle financer le réarmement ?
Elie Tenenbaum explique que les 800 milliards annoncés combinent l’instrument SAFE, 150 milliards d’emprunts au taux de l’Union, et une dérogation au pacte de stabilité pour les dépenses de défense. Il craint que des États qualifient de défense des dépenses sans effet sur les capacités. Les participants insistent aussi sur l’ouverture de la BEI et du FEI au secteur.
Quelle place l’Ukraine occupe-t-elle dans la défense européenne ?
Pour Elie Tenenbaum, le Livre blanc présente l’Ukraine comme la défense avancée de l’Europe, qui fixe des centaines de milliers de soldats russes. Le document lui ouvre l’accès aux programmes et aux achats communs de défense européens, ce qu’Alexandre Jubelin juge habile : l’Europe profite du retour d’expérience ukrainien et affirme son influence sans dépendre des États-Unis.
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