Podcast Défense.
Le Collimateur6 février 202678 min

L’arme fatale #1 : Le Spitfire [Le Fil de l’épée #48]

avec Jean-Christophe Noël

Jean-Christophe Noël, le Spitfire, chasseur britannique de la Seconde Guerre mondiale

Jean-Christophe Noël, ancien pilote de chasse, rédacteur en chef de Vortex et chercheur associé à l'Ifri, inaugure avec Alexandre Jubelin et André Loez « L'arme fatale », la nouvelle série du Fil de l'épée sur les armes emblématiques. Il a choisi le Spitfire. De sa naissance chez un constructeur d'hydravions à ses derniers combats en 1948, il explique ce qui fait la force et les faiblesses de l'avion, avec un regard de pilote sur l'aérodynamique, le moteur, les tactiques et les hommes qui l'ont piloté.

Un avion né des courses d’hydravions

Pour inaugurer « L’arme fatale », nouvelle série du Fil de l’épée consacrée aux armes emblématiques de l’histoire militaire, Alexandre Jubelin et André Loez reçoivent Jean-Christophe Noël, ancien pilote de chasse, rédacteur en chef de Vortex et chercheur associé à l’Ifri, pour parler du Spitfire, l’avion de chasse britannique de la Seconde Guerre mondiale. L’invité explique d’abord pourquoi cet appareil est devenu une icône : son efficacité militaire, de la première à la dernière journée de la guerre, une forme de romantisme, et une abondante littérature de pilotes. Il raconte ensuite sa genèse chez Supermarine, constructeur d’hydravions qui remporte trois fois de suite le trophée Schneider, course d’hydravions créée en 1912, en 1927, 1929 et 1931. Au milieu des années 1930, explique-t-il, les bombardiers monoplans vont presque aussi vite que les chasseurs biplans : la Royal Air Force (RAF) réclame un monoplan rapide armé de huit mitrailleuses. Deux avions en sortent, le Hurricane, dernier héritier des biplans, et le Spitfire. Ce dernier doit beaucoup à son aile elliptique, très fine, qui réduit la traînée et prévient le décrochage, et à son moteur Merlin, refroidi au glycol, alimenté par une essence à indice d’octane 100 importée des États-Unis et sans cesse amélioré au fil des 24 versions de l’avion. Mais cette aile est si complexe qu’elle demande trois fois plus de temps à construire que celle du Messerschmitt 109, ce qui ralentit les livraisons.

Le concepteur de l’avion meurt prématurément en 1937, et son équipe poursuit le travail.

La bataille d’Angleterre et au-delà

Selon Jean-Christophe Noël, le Spitfire est d’abord un intercepteur : il grimpe à environ 8 000 mètres en dix minutes, au-dessus des bombardiers, et tourne plus court que le Messerschmitt 109 dans le plan horizontal. Son point faible apparaît en piqué : son carburateur à flotteur coupe l’alimentation du moteur en facteur de charge négatif, ce dont les pilotes allemands, dotés d’un système d’injection, profitent pour décrocher. L’invité rappelle aussi les limites de l’armement initial, huit mitrailleuses de petit calibre face au canon de 20 mm de l’adversaire, et le retard tactique d’une RAF qui vole encore par trois quand les Allemands combattent par paires. Pendant la bataille d’Angleterre, Spitfire et Hurricane se partagent le travail : les seconds, plus nombreux, s’occupent des bombardiers, les premiers des chasseurs. Il souligne que la victoire est celle de tout un système de défense, dont le Spitfire est « la pointe ultime ». L’avion s’illustre ensuite à Malte en 1942, livré par porte-avions, puis contre les V1 en 1944 : les pilotes basculent l’engin du bout de l’aile pour dérégler son gyroscope. Un pilote français y laisse la vie en tirant sur un V1 qui explose.

La formation est longue, mais les premiers pilotes apprennent l’avion presque sur le tas, sans biplace, et décrivent en vol « un lévrier » face au « bulldog » qu’est le Hurricane.

Défauts, rivaux et derniers combats

Le grand défaut du Spitfire, explique l’ancien pilote, est son rayon d’action. Le centre de gravité doit rester devant le foyer aérodynamique de l’aile : ajouter du carburant ou des charges à l’arrière rend l’avion instable. Il ne peut donc ni emporter beaucoup de bombes ni escorter les bombardiers jusqu’en Allemagne à partir de 1943, rôle qui revient au P-51 Mustang, équipé du même moteur. Côté allemand, l’appareil inspire l’estime : un pilote allemand dit avoir du mal à en dire du mal après avoir été abattu quatre fois par lui. L’invité raconte ensuite comment l’arrivée du Focke-Wulf, plus puissant et plus robuste, renverse l’équilibre jusqu’au Spitfire Mark IX, version préférée des pilotes. Le raid de Dieppe en 1942 marque à ses yeux le moment de plus nette supériorité allemande, avec 106 avions britanniques abattus dont 70 Spitfire, contre 48 avions allemands. Après la guerre, le Spitfire sert encore en Indochine, en Malaisie, et en 1948 au Proche-Orient, où des Spitfire israéliens affrontent des Spitfire égyptiens puis britanniques.

Il note que l’avion reste aussi un formidable appareil de reconnaissance, grâce à une aile dédiée et à des réservoirs placés à l’avant.

Où le voir, et comment il a été filmé

Pour voir un Spitfire, Jean-Christophe Noël conseille le musée du Bourget, le musée de la RAF au nord de Londres, et les meetings aériens britanniques où une dizaine d’exemplaires volent encore. En 1938, l’avion coûtait 4 500 livres ; un exemplaire se négocie aujourd’hui autour d’un million d’euros selon lui. Pour la meilleure représentation à l’écran, il cite un téléfilm peu apprécié, « Spitfire », adapté des mémoires « First Light » de Geoffrey Wellum, l’un des plus jeunes pilotes de la bataille d’Angleterre. Il y voit l’envers du décor : un jeune pilote envoyé à Malte qui, après avoir vu ses camarades mourir, finit par ne plus pouvoir voler, épuisé par le combat. Les animateurs évoquent aussi le film « La bataille d’Angleterre » et « Dunkerque » de Christopher Nolan. L’épisode se conclut sur les prochains numéros de Vortex, dont l’un consacré à la guerre aérienne au Vietnam.

La série promet d’autres objets, plus artisanaux, sans devenir, insiste André Loez, un podcast de militaria.

Jean-Christophe Noël nous recommande…

  • « First Light », Geoffrey Wellum (2002) : les mémoires d’un jeune pilote de Spitfire, qui montrent l’usure psychique du combat.
  • « Spitfire » : le téléfilm adapté de ces mémoires, que l’invité a apprécié malgré ses clichés.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Vortex : la revue du Centre d’études stratégiques aérospatiales dont Jean-Christophe Noël est rédacteur en chef, librement disponible en ligne.
  • Supermarine : le constructeur d’hydravions à l’origine du Spitfire.
  • Trophée Schneider : la course d’hydravions créée en 1912, remportée trois fois de suite par Supermarine.
  • Merlin : le moteur Rolls-Royce du Spitfire, dont le bruit marque tous les témoins.
  • Hurricane : l’autre chasseur britannique de la bataille d’Angleterre, plus nombreux dans les escadrons.
  • Messerschmitt 109 et Focke-Wulf : les principaux adversaires allemands du Spitfire.
  • Bataille de Malte : en 1942, des Spitfire livrés par porte-avions défendent l’île contre les raids allemands et italiens.
  • Raid de Dieppe : la grande bataille aérienne de 1942, la plus défavorable aux Spitfire selon l’invité.
  • « La bataille d’Angleterre » : le film de Guy Hamilton (1969), dont des images illustrent l’épisode.
  • « Dunkerque » : le film de Christopher Nolan, où l’on voit voler des Spitfire.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:32 : une nouvelle série consacrée aux armes
  • 00:03:41 : pourquoi le Spitfire est un avion iconique
  • 00:11:33 : de l’hydravion au chasseur, la mise au point
  • 00:18:58 : l’aile elliptique et le moteur Merlin
  • 00:24:30 : les qualités du Spitfire face au Messerschmitt 109
  • 00:30:48 : la bataille d’Angleterre, Malte et les V1
  • 00:40:29 : la formation des pilotes et la prise en main
  • 00:43:57 : le meilleur utilisateur du Spitfire
  • 00:50:18 : les défauts, à commencer par le rayon d’action
  • 00:55:53 : le regard des pilotes allemands
  • 00:58:25 : le Focke-Wulf et le raid de Dieppe
  • 01:01:43 : les dernières utilisations au combat
  • 01:05:31 : où voir un Spitfire, et combien il coûte
  • 01:09:20 : le Spitfire au cinéma
  • 01:14:27 : les prochains numéros de Vortex

FAQ

Pourquoi le Spitfire est-il devenu un avion légendaire ?

Selon Jean-Christophe Noël, pour trois raisons : son efficacité militaire, puisqu’il est présent de la première à la dernière journée de la Seconde Guerre mondiale et tient tête aux avions allemands ; une forme de romantisme nourrie par les pilotes, qui en parlent comme d’une « lady » ; et une abondante littérature de témoignages qui continue de paraître.

Quelle est la particularité de l’aile du Spitfire ?

C’est une aile elliptique, très fine mais assez grande pour loger mitrailleuses et train d’atterrissage. D’après l’invité, elle réduit la traînée induite, ce qui fait gagner en vitesse, et elle a été légèrement modifiée pour que le décrochage commence près du fuselage et avertisse le pilote. Elle était en revanche trois fois plus longue à construire que celle du Messerschmitt 109.

Pourquoi le Spitfire avait-il un faible rayon d’action ?

Jean-Christophe Noël l’explique par l’équilibre de l’avion : son centre de gravité devait rester juste devant le foyer aérodynamique de l’aile. Ajouter du carburant ou des charges à l’arrière le rendait instable. Conçu comme intercepteur, il ne pouvait donc pas escorter les bombardiers jusqu’en Allemagne, rôle confié à partir de 1943 au P-51 Mustang.

Le Spitfire était-il meilleur que le Messerschmitt 109 ?

D’après l’invité, cela dépend du plan de combat. Le Spitfire tourne plus court en virage horizontal, mais son carburateur à flotteur coupe le moteur en facteur de charge négatif, ce qui permet au Messerschmitt, doté d’un système d’injection, de s’échapper en piqué. Le canon de 20 mm allemand était aussi plus efficace que ses huit mitrailleuses initiales.

Où peut-on voir un Spitfire aujourd’hui ?

Jean-Christophe Noël cite le musée du Bourget, qui expose un Spitfire, le musée de la RAF au nord de Londres, qui réunit Spitfire, Hurricane et Messerschmitt 109, et les meetings aériens britanniques où volent encore une dizaine d’exemplaires entretenus. Il recommande aussi les vidéos disponibles en ligne.

Le Collimateur

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