
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, raconte depuis les bords du Grand Canal comment une poignée de réfugiés installés dans une lagune hostile a bâti l'une des puissances les plus durables de la Méditerranée. Comptoirs plutôt qu'empire, Arsenal et galères, victoire de Lépante, rivalité avec Trieste, monnaie scripturaire née sur le pont du Rialto : il défend l'idée d'une « puissance contenue », fondée sur le commerce, et en tire des leçons, très personnelles, pour la France d'aujourd'hui.
La lagune, refuge devenu levier de puissance
Enregistré à Venise, sur les bords du Grand Canal, cet épisode de Conflits donne la parole à Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, qui lit l’histoire de la cité des Doges comme un cas d’école de géopolitique. Pour lui, rien ne destinait ce site à accueillir une ville : au Moyen Âge, le littoral est une zone répulsive, insalubre et exposée aux attaques. Les populations de la plaine lombarde se réfugient pourtant dans la lagune aux VIIIe et IXe siècles pour échapper aux invasions, puis font de ce terrain meuble, soumis aux marées, le socle de leur puissance. Il cite le sol inégal de la basilique Saint-Marc et les clochers qui penchent pour montrer combien la maîtrise du terrain fut un défi permanent, et voit dans Venise « la géopolitique chimiquement pure », illustration du débat entre déterminisme et possibilisme cher à l’école française.
Il insiste aussi sur la pluralité de la ville, en écho au livre de Paul Morand : des quartiers aux fonctions distinctes (Murano et le verre, l’Arsenal et ses ouvriers, les palais du Grand Canal) et des strates historiques superposées, du byzantin au XVIIIe siècle.
Une cité-entreprise qui sait se contenir
Selon Jean-Baptiste Noé, Venise est « la cité entreprise par excellence » : un doge élu à vie pour limiter le pouvoir politique, des associations marchandes pour le sel, les céréales et le commerce entre Orient et Occident. Il refuse le mot d’empire : Venise aurait bâti des comptoirs, à Chypre, en Crète ou en mer Noire, sans chercher à imposer sa culture, et s’en serait séparée quand ils cessaient d’être rentables, pour se replier sur la plaine lombarde jusqu’à l’arrivée de Bonaparte. Commerçante, la cité fut aussi une puissance militaire : il évoque l’Arsenal et son savoir-faire naval, les galères, le rôle de Venise dans la victoire de Lépante en 1571 contre les Turcs, et recommande le musée d’histoire navale. L’entretien, conduit par un interlocuteur de la revue, retient la formule de « puissance contenue » : une ville à taille humaine, limitée par sa lagune et par le poids que supporte son sol, qui aurait duré parce qu’elle a échappé à l’hubris.
La suite élargit le propos : la rivalité avec Trieste, port de la Mitteleuropa, la foi catholique comme instrument d’indépendance face à Byzance, le tourisme qui, d’après lui, a sauvé la ville, la naissance de la monnaie scripturaire sur le pont du Rialto, et les leçons qu’il en tire pour la France, avec des positions personnelles assumées sur le capitalisme et le rôle de l’État.
Jean-Baptiste Noé nous recommande…
- « Venises », Paul Morand : un recueil de textes écrits entre 1905 et 1971, qui montre selon lui la pluralité de la ville.
- « L’esthétique de la liberté », Philippe Nemo : un livre qu’il cite pour relier prospérité marchande et beauté.
- Le livre de Jean-Paul Kauffmann sur Venise : l’auteur y part à la rencontre des églises fermées de la ville ; il dit en avoir oublié le titre.
- « Albertine disparue », Marcel Proust : pour les pages consacrées à Venise.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Basilique Saint-Marc : église de style byzantin dont le sol épouse les mouvements du terrain.
- Arsenal de Venise : quartier de la construction navale, « cœur battant » de la cité selon l’invité.
- Bataille de Lépante (1571) : victoire d’une coalition contre les Turcs, où Venise joue un rôle essentiel.
- Trieste : port de l’Adriatique, ancien port austro-hongrois, rival de Venise.
- Santa Maria della Salute : église bâtie en remerciement après une épidémie de peste.
- Pont du Rialto : pont des marchands où serait née la monnaie scripturaire.
- Biennale de Venise et musée Guggenheim : exemples de la ville qui se réinvente au XXe siècle.
- Vivaldi et Claudio Monteverdi : musiciens cités pour la musique religieuse vénitienne.
- Jean XXIII : ancien patriarche de Venise.
Au fil de l’épisode
- 00:01:06 : présentation de l’émission enregistrée au bord du Grand Canal
- 00:02:32 : la lagune, un refuge contre les invasions devenu levier de puissance
- 00:04:26 : Venise au pluriel, des quartiers et des strates historiques
- 00:06:22 : la cité-entreprise et le rôle limité du doge
- 00:09:19 : des comptoirs plutôt qu’un empire, de la Crète à la mer Noire
- 00:13:17 : une puissance commerçante et militaire, l’Arsenal et Lépante
- 00:15:40 : la notion de puissance contenue
- 00:17:30 : la rivalité avec Trieste, port de la Mitteleuropa
- 00:20:54 : la foi et l’Église dans l’histoire vénitienne
- 00:24:51 : l’esthétique de Venise, de la ville de la mort à la ville de la vie
- 00:28:29 : le pont du Rialto et la monnaie scripturaire
- 00:29:36 : les leçons de Venise pour la France
FAQ
Pourquoi Venise s’est-elle installée dans une lagune ?
D’après Jean-Baptiste Noé, les habitants de la plaine lombarde se sont réfugiés dans la lagune aux VIIIe et IXe siècles pour se protéger des invasions qui pillaient la plaine. Le site cumulait pourtant les handicaps : terrain meuble, marées, eaux stagnantes. Les Vénitiens en ont fait ensuite le levier de leur puissance.
Qu’est-ce que la « puissance contenue » de Venise ?
C’est l’idée, reprise par Jean-Baptiste Noé, que Venise a duré du XIe au XVIIIe siècle parce qu’elle n’a jamais cherché à s’étendre sans limite. Bornée par sa lagune et par un sol qui interdit les bâtiments trop lourds, la ville reste à taille humaine et échappe à l’hubris, ce qui expliquerait sa longévité.
Venise avait-elle un empire ?
Jean-Baptiste Noé juge le terme impropre. Venise possédait des comptoirs à Chypre, en Crète ou en mer Noire, mais sans projet de contrôle politique ni volonté d’imposer sa culture. Quand ces possessions ne sont plus rentables face à l’avancée turque, elle s’en sépare et se réorganise vers la plaine lombarde, comme une entreprise gère son portefeuille.
Qu’est-ce que la monnaie scripturaire inventée à Venise ?
C’est une monnaie écrite plutôt que faite de pièces et de billets, comme un solde sur un compte bancaire. Selon Jean-Baptiste Noé, les marchands vénitiens l’ont inventée sur le pont du Rialto, ce qui a sécurisé les échanges à grande échelle et transformé le commerce méditerranéen et la comptabilité européenne.
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