
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, docteur en histoire économique et professeur d'économie politique, répond à Guy-Alexandre Le Roux sur une tradition qu'il juge oubliée : celle des penseurs français de l'économie. De Nicolas Oresme à Jacques Rueff, en passant par Boisguilbert, Vauban, Vincent de Gournay, Frédéric Bastiat et Tocqueville, il défend une économie conçue comme philosophie morale et pratiquée par des hommes de terrain, et livre une lecture très personnelle, résolument libérale, de l'histoire économique française.
L’économie, une philosophie morale et une science de l’échange
Dans cette émission de Conflits, Jean-Baptiste Noé, docteur en histoire économique (sa thèse portait sur l’histoire de Total) et professeur d’économie politique, explique à Guy-Alexandre Le Roux pourquoi il enseigne les penseurs économiques français, qu’il estime oubliés. Pour lui, l’économie est essentielle à la géopolitique, à travers l’énergie, l’alimentation et les entreprises, mais elle a été réduite aux mathématiques dans les années 1950 et 1960, alors qu’elle est « fondamentalement de la philosophie morale ». Il rappelle que Xénophon a forgé le mot dans un traité sur la gestion du foyer. L’économie étudie selon lui les échanges entre personnes, matériels comme immatériels, et l’échange est libre par nature : « l’expression libre-échange, c’est un pléonasme ». Il oppose deux écoles, monétariste (à laquelle il se rattache) et keynésienne, qui portent selon lui deux visions de l’homme et de l’État. Il conteste plusieurs idées qu’il juge reçues : selon lui, le New Deal a été un échec, et la révolution de la productivité a commencé en France, et non en Angleterre, à la fin du XVIIe siècle.
Il cite Nicolas Oresme, évêque de Lisieux et auteur au XIVe siècle d’un traité sur la monnaie, puis Pierre de Boisguilbert, dont Adam Smith aurait repris de nombreuses thèses selon lui.
Des praticiens, de Vauban à Jacques Rueff
Jean-Baptiste Noé insiste sur un trait commun : les économistes français étaient des praticiens. Boisguilbert, qui avait une ferme, cherchait à nourrir la population après la grande famine de 1709. Vauban, bâtisseur de forteresses et donc chef d’entreprise selon lui, a calculé combien de cochons un foyer devait élever pour passer l’année et proposé, dans la Dîme royale, un impôt à taux unique payé par tous, noblesse comprise, qu’il présente comme l’ancêtre de la flat tax. Il raconte l’anecdote de Vincent de Gournay répondant à Louis XV : « Sire, si vraiment vous voulez nous aider, surtout ne faites rien », à l’origine de la formule « laissez faire les hommes, laissez passer les marchandises ». Il évoque Frédéric Bastiat, qui a « démythifié » l’interventionnisme et dont la pensée aurait influencé le futur Léon XIII, et Tocqueville, opposé à l’esclavage pour des raisons morales et économiques. Il attribue le recul de cette tradition à la collectivisation de l’entre-deux-guerres et de l’après-1945, dont il situe les origines sous Pierre Laval et Philippe Pétain. Il cite Maurice Thorez et Jean Fourastié sur le rôle libérateur de la machine et du loisir, et Friedrich Hayek et Jacques Rueff contre Keynes.
Il conclut sur l’opposition entre le logos, les lois économiques qui finissent toujours par s’imposer (le blocage des prix mène à la pénurie, dit-il), et le mythe, qu’il illustre par l’épisode biblique des tables de la Loi et du veau d’or.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Xénophon : auteur grec d’un traité sur la gestion du foyer qui a donné son nom à l’économie.
- Nicolas Oresme : évêque de Lisieux, auteur d’un traité sur la monnaie au XIVe siècle.
- Pierre de Boisguilbert : penseur du XVIIe siècle, préoccupé par les famines.
- Vauban : bâtisseur des forteresses de Louis XIV, auteur de la Dîme royale.
- Vincent de Gournay : négociant malouin à qui l’on doit la formule « laissez faire, laissez passer ».
- Frédéric Bastiat : économiste et député mort à Rome en 1850.
- Alexis de Tocqueville : auteur de De la démocratie en Amérique, opposant à l’esclavage.
- Jean Fourastié : économiste qui a montré le lien entre productivité et loisir.
- Jacques Rueff et Friedrich Hayek : critiques de Keynes.
- La Révolte fiscale : ouvrage de Jean-Baptiste Noé et Victor Fouquet, qui s’appuie sur les travaux de Vauban.
Au fil de l’épisode
- 00:01:02 : Jean-Baptiste Noé, historien de l’économie et sa thèse sur Total
- 00:02:10 : le lien entre économie et géopolitique
- 00:03:25 : une économie réduite aux mathématiques, alors qu’elle est philosophie morale
- 00:05:05 : l’échange, matériel et immatériel, libre par nature
- 00:06:51 : monétaristes contre keynésiens
- 00:08:59 : les idées reçues : New Deal et révolution industrielle
- 00:10:38 : de Nicolas Oresme à Boisguilbert
- 00:11:27 : Vincent de Gournay et le « laissez faire, laissez passer »
- 00:13:15 : des économistes praticiens face aux famines
- 00:14:39 : Vauban économiste, le cochon et la Dîme royale
- 00:17:54 : le XVIIIe siècle, la productivité et les inventions
- 00:19:10 : la Révolution, l’Empire et le recul français
- 00:20:46 : Frédéric Bastiat, un grand oublié
- 00:23:25 : Tocqueville, l’économie et l’esclavage
- 00:26:23 : la collectivisation du XXe siècle
- 00:27:15 : aviation et automobile, une industrie française
- 00:29:00 : socialisme et mouvements agrariens contre la modernité
- 00:30:48 : la machine qui libère, selon Maurice Thorez et Jean Fourastié
- 00:32:25 : Keynes et ses critiques
- 00:34:36 : les mutuelles privées et leur nationalisation
- 00:37:08 : logos et mythe, les lois économiques
- 00:39:36 : les tables de la Loi et le veau d’or
FAQ
Qui sont les grands penseurs français de l’économie ?
Jean-Baptiste Noé cite Nicolas Oresme et son traité sur la monnaie au XIVe siècle, Pierre de Boisguilbert, Vauban, Vincent de Gournay, Turgot, Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, Tocqueville et, au XXe siècle, Jacques Rueff. Il estime qu’ils ont été oubliés alors qu’ils ont précédé ou inspiré les économistes anglais.
Pourquoi Vauban est-il aussi un économiste ?
Selon Jean-Baptiste Noé, Vauban gérait ses chantiers de forteresses comme un chef d’entreprise et a constaté la pauvreté des campagnes en parcourant le royaume. Il a calculé combien de cochons un foyer devait élever pour se nourrir toute l’année, mené des recensements et proposé, dans la Dîme royale, un impôt à taux fixe d’environ 20 % payé par tous, noblesse comprise.
D’où vient la formule « laissez faire, laissez passer » ?
Jean-Baptiste Noé l’attribue à Vincent de Gournay, négociant malouin. Selon l’anecdote qu’il raconte, Louis XV lui demanda comment l’aider et Gournay répondit : « surtout ne faites rien ». La formule complète serait « laissez faire les hommes, laissez passer les marchandises », c’est-à-dire réduire les taxes et les tarifs douaniers.
Pourquoi Jean-Baptiste Noé dit-il que l’économie n’est pas des mathématiques ?
Il rappelle qu’à l’origine l’économie était enseignée en faculté de droit et que Xénophon la concevait comme la gestion du foyer. Pour lui, les mathématiques sont un outil, mais l’économie étudie l’action des hommes et leurs échanges : c’est d’abord une philosophie morale, réduite selon lui aux mathématiques dans les années 1950 et 1960.
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