
Henry Laurens, historien spécialiste du monde arabe et professeur au Collège de France, répond aux questions de Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, dans Comprendre le monde. Les dirigeants arabes se désintéressent-ils de la Palestine ? L'historien décrit des « monstres froids » pris entre alliances régionales, lien avec les États-Unis et opinions publiques toujours mobilisées. De l'Arabie saoudite au Koweït, du Maroc à la Tunisie, il passe en revue les stratégies de chaque pays, puis livre une lecture pessimiste de l'avenir du conflit, qu'il résume par la différence entre gérer et régler.
Des monstres froids sous le regard de leurs opinions
Henry Laurens, professeur au Collège de France et spécialiste du monde arabe, est l’invité de Pascal Boniface pour un tour d’horizon des positions arabes face au conflit israélo-palestinien. À l’idée répandue selon laquelle les dirigeants arabes se désintéressent de la Palestine, il oppose une lecture plus nuancée : si les États sont des « monstres froids », leurs dirigeants doivent composer des jeux complexes d’alliances et de contre-alliances tout en tenant compte d’opinions publiques restées très mobilisées. Il explique cette permanence par la proximité entre les peuples, la mémoire religieuse et culturelle, et note que la solidarité dépasse le monde arabe : l’Indonésie, la Malaisie ou l’Afrique du Sud, pays marqués par l’expérience coloniale, se retrouvent dans le dossier palestinien. Il distingue ensuite les pays signataires des accords d’Abraham, comme les Émirats, Bahreïn et le Maroc, dont l’engagement s’explique selon lui par le Sahara occidental et la rivalité avec l’Algérie. Il souligne aussi la méfiance stratégique de l’Égypte et de la Jordanie envers un voisin qu’il décrit comme surarmé, et rapporte que l’Arabie saoudite cherche, dans ses demandes aux États-Unis sur le nucléaire et les F-35, à se protéger de l’Iran comme d’Israël.
Pour l’historien, même dans un régime autoritaire, l’opinion compte : le prince héritier saoudien conditionne ainsi la signature des accords d’Abraham à l’existence d’un État palestinien.
Médiateurs plutôt qu’incendiaires
Sur la question du leadership, Henry Laurens constate une remontée de puissance de l’Arabie saoudite, liée à l’effondrement du régime des Assad en Syrie et à l’affaiblissement du Hezbollah au Liban, mais aucun leader charismatique capable de soulever les foules. Selon lui, le monde arabe se définit aujourd’hui par la télévision satellitaire, Al Jazeera en tête, qui diffuse en direct depuis Gaza et que l’on retrouve des salles d’attente d’aéroport aux chambres d’hôtel. Le jeu politique régional est d’abord un jeu de médiation : chaque État veut exister sur la scène internationale en se posant en « pompier plutôt qu’incendiaire », Oman sur l’Iran et l’Afghanistan, le Qatar sur d’autres dossiers. Il décrit les Émirats arabes unis qui se construisent une sorte de mini-empire en mer Rouge et dans la mer d’Arabie, et un Koweït prudent, marqué par l’expérience de 1990-1991 et attaché à redistribuer la rente à ses citoyens. La Tunisie, elle, affiche un engagement fort pour la Palestine tout en réprimant son opposition, ce que l’historien juge probablement lié.
Sur l’avenir, il se dit d’un pessimisme total : on cherche à gérer le conflit plutôt qu’à le régler, et il ne voit que trois issues, dont seule celle des deux États ou d’une confédération serait pacifique. « Ma seule espérance est de me tromper. »
Pour aller plus loin
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Les références de l’épisode
- Accords d’Abraham : accords de normalisation avec Israël signés notamment par les Émirats, Bahreïn et le Maroc, qui ne les ont pas remis en cause après Gaza.
- Collège de France : l’établissement où Henry Laurens est professeur.
- Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) : l’institut dirigé par Pascal Boniface.
- Al Jazeera : chaîne satellitaire qui, selon l’invité, unifie l’opinion arabe et diffuse en direct depuis Gaza.
- Guerre du Yémen : une expérience que l’invité juge catastrophique pour l’Arabie saoudite, engagée essentiellement par l’aviation.
- Sahara occidental : la question qui explique en partie, selon l’invité, la normalisation marocaine avec Israël.
Au fil de l’épisode
- 00:00:09 : Les dirigeants arabes se désintéressent-ils de la Palestine ?
- 00:01:55 : Une solidarité qui dépasse le monde arabe, jusqu’à l’Afrique du Sud
- 00:02:45 : Les signataires des accords d’Abraham et le cas du Maroc
- 00:03:54 : Égypte, Jordanie, Arabie saoudite : la méfiance stratégique envers Israël
- 00:05:53 : Le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite
- 00:07:39 : Arabie saoudite, Émirats et Qatar après le blocus
- 00:08:10 : La Tunisie, entre répression et engagement pour la Palestine
- 00:09:38 : Le conflit dans la relation entre l’Algérie et le Maroc
- 00:11:57 : Y a-t-il encore un leader dans le monde arabe ?
- 00:12:48 : Al Jazeera et les télévisions satellitaires
- 00:14:51 : Une diplomatie de médiation
- 00:16:35 : Le mini-empire émirien en mer Rouge
- 00:17:42 : Le Koweït, prudent depuis 1990-1991
- 00:19:20 : Gaza après le cessez-le-feu, un conflit devenu routinier
- 00:21:51 : Gérer ou régler, et les trois avenirs possibles
FAQ
Qui est Henry Laurens ?
Henry Laurens est historien et universitaire, spécialiste du monde arabe et professeur au Collège de France. Dans cet entretien de Comprendre le monde, il analyse pour Pascal Boniface la façon dont les États arabes se positionnent face au conflit israélo-palestinien, entre intérêts nationaux, alliances régionales et pression de leurs opinions publiques.
Pourquoi le Maroc a-t-il signé les accords d’Abraham ?
Selon Henry Laurens, le Maroc s’est engagé dans la perspective du Sahara occidental et de son opposition avec l’Algérie. Face à une Algérie mieux dotée par la rente pétrolière, il cherche à compenser par du matériel militaire de haute qualité fourni par Israël, ce qu’Alger perçoit comme une menace. L’opinion publique marocaine reste pourtant très favorable à la Palestine.
Qui exerce le leadership dans le monde arabe aujourd’hui ?
D’après l’historien, l’Arabie saoudite connaît une remontée de puissance depuis l’effondrement du régime des Assad en Syrie et l’affaiblissement du Hezbollah au Liban. Mais il n’existe plus de leader charismatique capable de soulever les foules. Le jeu politique arabe est surtout un jeu de médiation, où chaque État cherche à exister en apaisant les crises.
Quels avenirs Henry Laurens envisage-t-il pour le conflit israélo-palestinien ?
Il distingue trois options : deux États ou une confédération, seule issue pacifique, envisageable à la fin des années 1990 mais de plus en plus lointaine ; l’élimination de l’un des deux peuples, que la communauté internationale ne peut accepter ; et une situation d’apartheid durable. Il se dit d’un pessimisme total et espère se tromper.
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