
L'historien Gil Mihaely, docteur en histoire, répond aux questions de Jean-Baptiste Noé pour la revue Conflits sur une notion aussi courante qu'insaisissable : la nation. Est-elle ancienne ou née avec la modernité ? Pourquoi les territoires se vendaient-ils encore au XIXe siècle ? Pourquoi n'existe-t-il pas de nation européenne ? Du millet ottoman au Liban, de l'Algérie à l'Ukraine, il expose les grandes thèses et montre le rôle de l'État dans leur construction.
Un objet impossible à définir
L’historien Gil Mihaely, docteur en histoire, répond aux questions de Jean-Baptiste Noé sur une notion que tout le monde emploie et que personne ne parvient à définir : la nation. Pierre angulaire des relations entre États, elle n’a pourtant aucune définition juridique. Il en dégage un noyau commun (un territoire, un groupe qui partage langue, culture et passé, parfois un projet d’avenir) et rappelle que le mot, issu du latin, évoque en Occident une origine commune, au point que la nation se vit comme une immense famille qui exige une loyauté suprême. Ailleurs, le sens diffère : en turc, le mot millet désignait il y a deux ou trois siècles une communauté religieuse, comme les orthodoxes ou les juifs de l’Empire ottoman. Il souligne aussi qu’au XIXe siècle les territoires se vendaient encore, quand la Russie cédait l’Alaska, alors qu’il est aujourd’hui impensable que la France cède un centimètre carré de son sol.
Pour lui, rien n’est naturel dans une nation : l’État a imposé une langue, une école et une histoire, et il suffit, dit-il, de demander aux Bretons.
Origines, invention ou entre-deux
Gil Mihaely distingue trois visions. La première situe la nation très loin dans le passé, de l’Angleterre de la guerre de Cent Ans à la Chine. La deuxième, celle de Benedict Anderson, Ernest Gellner et Eric Hobsbawm, la fait naître aux XVIIIe et XIXe siècles avec l’urbanisation, l’alphabétisation, l’industrie et l’imprimé : il prend l’exemple des Espagnols installés depuis des générations en Argentine, qui finissent par lire les mêmes journaux et se distinguer des Espagnols d’Espagne, et celui des campagnes françaises décrites par Eugen Weber. La troisième, portée par Anthony Smith, admet le rôle de la modernité mais estime qu’on ne crée rien à partir de rien. L’échec d’une nation européenne, et donc d’un État européen, lui donne raison selon l’historien.
Il passe ensuite par le Liban, l’Algérie, la Jordanie, la guerre en Ukraine et le sionisme pour montrer que les nations « naissent vieilles », se définissent souvent face à un adversaire et que l’État peut précéder la nation, comme en France, ou la suivre.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Benedict Anderson : auteur en 1983 d’un livre sur les communautés imaginées, figure de la thèse de l’invention de la nation.
- Ernest Gellner et Eric Hobsbawm : autres tenants de la thèse selon laquelle les nations naissent avec la modernité.
- Anthony Smith : historien britannique, principal représentant de la position intermédiaire.
- Eugen Weber, « Peasants into Frenchmen » : étude des campagnes françaises entre le Second Empire et la Première Guerre mondiale.
- Le Journal des débats : exemple d’un journal coûteux réservé, vers 1820, à une minorité de lecteurs.
- Le millet : terme turc qui désignait une communauté religieuse dans l’Empire ottoman.
Au fil de l’épisode
- 00:01:06 : présentation du sujet et de Gil Mihaely
- 00:03:08 : nation, État et peuple, un objet impossible à définir
- 00:05:47 : l’origine du mot nation et l’idée de grande famille
- 00:07:13 : le millet ottoman, une nation religieuse
- 00:09:55 : quand les territoires s’achetaient et se vendaient
- 00:13:30 : la Belgique et la langue flamande
- 00:14:29 : l’État, l’école et la langue imposée
- 00:16:17 : le Nigeria, un État plus qu’une nation
- 00:16:48 : la thèse des origines
- 00:18:24 : la thèse de l’invention
- 00:19:10 : l’exemple des Espagnols d’Amérique latine
- 00:21:04 : l’imprimé et les journaux
- 00:22:36 : les campagnes françaises vues par Eugen Weber
- 00:24:38 : l’uniformisation par les médias et la consommation
- 00:27:10 : individualisation et solidarités claniques
- 00:29:42 : la position intermédiaire d’Anthony Smith
- 00:30:46 : l’échec d’une nation européenne
- 00:32:10 : le nationalisme, une anthropologie plutôt qu’une idéologie
- 00:33:16 : le Liban et les États faillis
- 00:34:45 : les légendes des origines
- 00:36:59 : la construction de l’Algérie
- 00:39:14 : la nation face à l’adversaire, l’exemple ukrainien
- 00:40:03 : sionisme et identité palestinienne
- 00:42:13 : la Jordanie
- 00:43:21 : l’État, outil qui précède ou suit la nation
FAQ
Qu’est-ce qu’une nation selon Gil Mihaely ?
Pour l’historien, c’est un objet sans définition juridique, mais dont on peut dégager un noyau : un territoire, un groupe qui partage une langue, une culture et un passé, parfois un projet d’avenir. Elle se vit de manière intuitive comme une très grande famille qui exige de chacun une loyauté suprême lorsque la patrie est menacée.
La nation est-elle naturelle ou inventée ?
Gil Mihaely présente trois réponses : la thèse des origines, qui la fait remonter à des siècles ; celle de l’invention, de Benedict Anderson, Ernest Gellner et Eric Hobsbawm, qui la lie à la modernité ; et celle d’Anthony Smith, pour qui la modernité retravaille des éléments déjà présents. Il juge qu’une nation n’est jamais naturelle.
Pourquoi n’existe-t-il pas de nation européenne ?
Selon Gil Mihaely, les pères fondateurs de l’Europe espéraient dépasser les nations, mais on ne crée pas une nation à partir de rien. Sans nation européenne, il n’y a pas d’État européen possible, et l’Europe de la défense restera très limitée. Il ajoute que le nationalisme n’est pas une idéologie qu’on réfute, mais un phénomène anthropologique.
Pourquoi dit-on que les nations naissent vieilles ?
Parce que, explique Gil Mihaely, une nation se raconte toujours une généalogie très ancienne dès qu’elle apparaît. Il prend l’exemple de l’Algérie, née selon lui de la présence française après 1830, dont un jeune citoyen peut aujourd’hui raconter une histoire qui réunit saint Augustin, Rome, l’islam et l’arabité.
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