
Au micro de Jean-Baptiste Noé, pour la revue Conflits, Gil Mihaely analyse l'accord militaire de protection mutuelle que viennent de signer le Pakistan et l'Arabie saoudite. Pour lui, ce texte officialise une alliance ancienne plutôt qu'il ne crée une garantie nucléaire. Il y lit surtout un message adressé aux États-Unis et à la région par une monarchie inquiète, et revient sur la rivalité entre Riyad et Téhéran, les intérêts économiques qui lient les deux pays et les questions que l'accord pose à l'Iran.
Un mariage après un long concubinage
Dans cet épisode de Conflits, Jean-Baptiste Noé interroge Gil Mihaely sur l’accord militaire de protection mutuelle signé par le Pakistan et l’Arabie saoudite, enregistré le 22 septembre, jour où la France reconnaît l’État palestinien. Pour l’invité, il s’agit de « l’officialisation d’un mariage » qui couronne une longue relation : des soldats pakistanais sont présents en Arabie saoudite, l’armée pakistanaise est intervenue à La Mecque lors de la prise d’otages de 1979 et des officiers saoudiens sont formés au Pakistan. Il doute que l’accord contienne un parapluie nucléaire : les responsables des deux pays sont restés « très larges et très ambigus », parlant d’assistance militaire mutuelle sans évoquer les armes non conventionnelles. Il rappelle que même l’article 5 de l’OTAN, longtemps tenu pour l’étalon des engagements militaires, peut voir sa valeur changer avec le contexte. Il juge aussi peu crédible que le texte ait été conçu en réponse à la frappe israélienne sur Doha, un tel chantier diplomatique prenant des mois. Selon lui, le message de Riyad et d’Islamabad est que l’époque où l’on pouvait bâtir sa défense sur les garanties américaines est révolue. Il décrit ensuite un échange d’intérêts : d’un côté une armée pakistanaise puissante, dont l’aviation a montré des capacités étonnantes lors des accrochages avec l’Inde en mai, de l’autre un pays très riche où vivent et travaillent 2 à 3 millions de Pakistanais, qui envoient chez eux environ 10 milliards de dollars par an. Le Pakistan, État « presque en faillite », monétise ainsi sa force militaire.
Gil Mihaely rappelle enfin que l’Arabie saoudite entretient aussi de bonnes relations avec l’Inde, et ne cherche pas à en devenir l’ennemie.
Riyad face à Téhéran
Interrogé sur le principal adversaire de l’Arabie saoudite, Gil Mihaely désigne l’Iran : les deux pays évoluent selon lui comme les deux faces d’une même médaille depuis 1979, année à la fois de la révolution iranienne et de la prise d’otages de La Mecque, qui marque aussi la radicalisation du wahhabisme saoudien. Il remonte plus loin, à la prise de La Mecque par les Saoud, qui ont présenté aux Hachémites un islam plus rigoriste : être le gardien des lieux saints de l’islam reste pour lui un intérêt vital du royaume, face à un Iran chiite et non arabe. L’accord, selon l’invité, est d’abord un fait diplomatique : rien n’a changé sur le terrain, mais son officialisation oblige l’Iran à se préparer à une nouvelle configuration. Il rappelle les dossiers sensibles entre le Pakistan et l’Iran, dont un échange de missiles sol-sol il y a environ un an et demi et la question du Baloutchistan, région partagée de part et d’autre de la frontière. Il se demande si Téhéran y verra une raison d’accélérer vers l’arme nucléaire, tout en soulignant que le Pakistan est très loin d’avoir une doctrine nucléaire adaptée à cette alliance.
Selon lui, l’arsenal pakistanais a été construit sur mesure face à l’Inde, et le rendre plus polyvalent demanderait bien plus que quelques mois et coûterait très cher.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- L’accord militaire de protection mutuelle Pakistan-Arabie saoudite : le texte au centre de l’épisode, dont l’invité souligne l’ambiguïté stratégique.
- La prise d’otages de La Mecque en 1979 : au cours de laquelle, selon l’invité, l’armée pakistanaise s’est déployée.
- La révolution iranienne de 1979 : point de départ de la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran.
- L’article 5 de l’OTAN : cité comme référence des engagements de défense, dont la valeur dépend du contexte.
- La frappe israélienne sur Doha : intervenue peu avant la signature, mais sans lien direct avec sa préparation selon l’invité.
- Les accrochages entre l’Inde et le Pakistan de mai : au cours desquels l’aviation pakistanaise a montré ses capacités.
- Le Baloutchistan : région frontalière entre le Pakistan et l’Iran, source de tensions entre les deux pays.
Au fil de l’épisode
- 00:00:57 : présentation de l’accord entre le Pakistan et l’Arabie saoudite
- 00:01:58 : une alliance ancienne enfin officialisée
- 00:04:27 : un parapluie nucléaire peu probable
- 00:05:46 : l’accord est-il une réponse à la frappe israélienne sur Doha ?
- 00:07:21 : l’article 5 de l’OTAN et la valeur des engagements de défense
- 00:09:28 : la fin des garanties américaines au Moyen-Orient
- 00:11:07 : une armée puissante contre un pays riche
- 00:12:25 : pétrole, Inde et message adressé aux États-Unis
- 00:14:50 : l’Iran, adversaire principal de l’Arabie saoudite
- 00:16:02 : La Mecque, les Saoud et le wahhabisme
- 00:18:09 : quelles suites pour l’Iran et la région
- 00:21:06 : l’arme nucléaire pakistanaise, construite face à l’Inde
FAQ
Que contient l’accord entre le Pakistan et l’Arabie saoudite ?
Selon Gil Mihaely, il s’agit d’un accord d’assistance militaire mutuelle formulé de façon très large et très ambiguë. Les responsables des deux pays n’ont pas évoqué les armes non conventionnelles, et l’invité ne pense pas que le texte accorde un parapluie nucléaire pakistanais à l’Arabie saoudite. Il y voit surtout l’officialisation d’une alliance ancienne.
Pourquoi l’Arabie saoudite s’allie-t-elle au Pakistan ?
Pour Gil Mihaely, l’Arabie saoudite est inquiète et ne croit plus pouvoir compter sur les garanties des États-Unis. Elle s’appuie sur une armée pakistanaise puissante, tandis que le Pakistan, en grande difficulté financière, bénéficie de la richesse saoudienne et des quelque 10 milliards de dollars envoyés chaque année par les Pakistanais qui y travaillent.
Qu’est-ce que l’accord change pour l’Iran ?
D’après Gil Mihaely, rien n’a changé sur le terrain, mais l’officialisation de l’alliance oblige Téhéran à se préparer à une nouvelle configuration. Il rappelle les tensions entre le Pakistan et l’Iran, dont un échange de missiles et la question du Baloutchistan, et se demande si l’Iran y trouvera une raison d’accélérer vers l’arme nucléaire.
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