
Fabrice Balanche, docteur en géographie et professeur à l'Université de Lyon, revient de plusieurs semaines de terrain en Syrie, qu'il parcourt depuis de nombreuses années. Au micro de Tigrane Yégavian pour la revue Conflits, il dresse un premier portrait du pays dix mois après la chute du régime d'Assad. Il juge les élections législatives de façade, décrit un territoire morcelé entre forces rivales, la peur des Alaouites, des Druzes et des chrétiens, des villes privées d'eau et d'électricité, une agriculture menacée par la sécheresse et une démographie qu'il compare à une bombe à retardement.
Un pouvoir de façade sur un territoire morcelé
Fabrice Balanche, géographe spécialiste de la Syrie et professeur à l’Université de Lyon, rentre d’un mois de septembre passé à Damas, Alep, Homs, Tartous et dans des zones rurales, et répond aux questions de Tigrane Yégavian pour Conflits, en octobre 2025, dix mois après la prise du pouvoir à Damas par l’ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda. Il qualifie d’abord les élections législatives de « farce » : le peuple n’a pas voté, le nouveau pouvoir a nommé des collèges de grands électeurs qui ont choisi les députés, et un tiers des sièges, 70, sera désigné directement par le nouveau président. Il relève environ 3 % d’Alaouites et 3 % de Kurdes parmi les élus, pour des communautés bien plus nombreuses, et très peu de femmes. Selon lui, ce parlement sert surtout de gage aux Occidentaux, comme le gouvernement inclusif formé après les massacres d’Alaouites de mars, d’autant que dans chaque administration un religieux valide les décisions. Il y voit aussi une utilité possible : donner plus de poids à la signature syrienne d’un futur traité de paix avec Israël. Sur le terrain, il décrit un pays morcelé : les Forces démocratiques syriennes, à dominante kurde, tiennent environ 25 % du territoire à l’est de l’Euphrate et 90 % du pétrole, les Druzes contrôlent l’essentiel de leur montagne au sud, et à Alep le pouvoir est aux mains d’une faction soutenue par la Turquie. Le nouveau régime tient les grandes villes et les grands axes, mais les banlieues et les campagnes échappent largement à son contrôle. L’insécurité est forte : il a circulé en transports en commun, accompagné, mais déconseille de sortir seul la nuit, et évoque de nombreux kidnappings, des disparitions et des enlèvements de femmes chez les Alaouites, dont les jeunes, comme les jeunes chrétiens et druzes, veulent partir. Après les massacres de mars, où il estime les morts entre 5 000 et 10 000 contre 2 000 officiellement, le mot qui revient sur la côte est « taqsim », la séparation, mais il doute que les Alaouites puissent l’obtenir faute de force organisée.
Il décrit enfin une rivalité entre l’Arabie saoudite et la Turquie pour l’influence à Damas, la Turquie ayant plus de leviers, et une Israël qui veut imposer rapidement un traité de paix plutôt que de laisser au nouveau pouvoir le temps de se renforcer.
Pénuries, sécheresse et démographie
Dans les villes, raconte Fabrice Balanche, l’électricité publique ne fonctionne qu’environ deux heures par jour, il faut des panneaux solaires ou un abonnement à un générateur de quartier, et l’eau arrive par camion-citerne, non potable. Ces dépenses absorbent selon lui entre 25 et 50 % du revenu officiel d’une famille moyenne, et les ménages survivent en cumulant les emplois et grâce aux envois de la diaspora, qu’il estime à cinq ou six milliards de dollars par an. Les Alaouites, nombreux dans la fonction publique et l’armée, ont été licenciés et vivent dans la misère. Il juge que le régime privilégie l’aéroport de Damas, le tourisme et des projets immobiliers financés par le Golfe plutôt que les services publics, et prévoit des émeutes urbaines. Le géographe s’alarme surtout de l’eau : un réseau d’irrigation des années 1970 qui perd 90 % de l’eau, des barrages turcs et une sécheresse devenue structurelle, des nappes pompées sans contrôle qui sont passées de 50 à plus de 100 mètres de profondeur dans le sud. Les meilleures terres, devenues non rentables, sont vendues pour construire. Sur la démographie, il rappelle que la Syrie compte encore 19 à 20 millions d’habitants, contre 21 millions en 2011, malgré 500 000 morts et des millions de réfugiés, mais que la part des chrétiens est tombée à 1 %, celle des Druzes à 3 % et celle des Alaouites à 7 ou 8 %.
Fermeture des écoles, mariages précoces dès 13 ou 14 ans et logique clanique entretiennent selon lui une forte natalité dans les milieux ruraux arabes sunnites, base sociale du nouveau pouvoir, face à une société citadine qui s’en inquiète : une « bombe à retardement » qui a déjà explosé en 2011.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Forces démocratiques syriennes : forces à dominante kurde qui contrôlent environ 25 % du territoire à l’est de l’Euphrate
- Al-Qaïda : son ancienne branche syrienne a pris le pouvoir à Damas dix mois avant l’enregistrement, selon l’animateur
- Massacres d’Alaouites de mars 2025 : estimés par l’invité entre 5 000 et 10 000 morts
- Daech : l’invité évoque des cellules dormantes dans son ancien fief de Raqqa
- Sanctions dites César : sanctions américaines contre la Syrie, toujours en vigueur
Au fil de l’épisode
- 00:01:03 : un retour de plusieurs semaines de terrain en Syrie
- 00:01:55 : des élections législatives jugées de façade
- 00:03:39 : un parlement pour rassurer les Occidentaux
- 00:05:03 : l’arrière-plan d’un traité de paix avec Israël
- 00:05:55 : qui contrôle quoi en Syrie
- 00:08:54 : banlieues et campagnes hors de contrôle
- 00:09:19 : circuler en Syrie, kidnappings et insécurité
- 00:10:39 : la peur des Alaouites, des chrétiens et des Druzes
- 00:11:43 : sur la côte, l’idée de séparation
- 00:15:03 : rivalité turco-saoudienne et rôle d’Israël
- 00:20:33 : sanctions et vie quotidienne dans les villes
- 00:21:44 : électricité, eau et coût de la survie
- 00:27:02 : irrigation, barrages turcs et sécheresse
- 00:31:31 : la démographie, une bombe à retardement
FAQ
Les élections législatives syriennes de 2025 étaient-elles libres ?
Non, selon Fabrice Balanche, qui parle de « farce ». Le peuple n’a pas voté : le nouveau pouvoir a nommé des collèges de grands électeurs qui ont choisi les députés, et un tiers des sièges sera désigné directement par le président. Il y voit une façade destinée aux Occidentaux et, peut-être, à un futur traité avec Israël.
Qui contrôle le territoire syrien après la chute d’Assad ?
D’après Fabrice Balanche, les Forces démocratiques syriennes, à dominante kurde, tiennent environ 25 % du territoire et 90 % du pétrole, les Druzes l’essentiel de leur région au sud, et une faction proche de la Turquie domine Alep. Le nouveau pouvoir contrôle les grandes villes et les grands axes, beaucoup moins les banlieues et les campagnes.
Comment vivent les Syriens dans les villes aujourd’hui ?
Fabrice Balanche décrit environ deux heures d’électricité publique par jour, une eau du réseau rare et non potable, livrée par camion-citerne, des coûts qui absorbent 25 à 50 % du revenu officiel d’une famille. Les ménages cumulent les emplois et dépendent des envois de la diaspora ; les Alaouites licenciés de la fonction publique sont dans la misère.
Pourquoi la question de l’eau inquiète-t-elle en Syrie ?
Le géographe souligne un réseau d’irrigation des années 1970 qui perd 90 % de l’eau, les grands barrages turcs et une sécheresse devenue structurelle. Dans l’ouest, les nappes phréatiques sont pompées sans contrôle et descendent rapidement. L’irrigation devient trop chère, et les meilleures terres agricoles sont vendues pour construire.
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