
L'historien et journaliste Eric Branca consacre un livre à la dernière année de la Seconde Guerre mondiale, de juillet 1944 à mai 1945. Au micro de Jean-Baptiste Noé, pour Conflits, il raconte une fin de guerre aussi politique que militaire. Il revient sur l'offensive soviétique qui brise la Wehrmacht, le partage de l'Europe avant Yalta, le refus de de Gaulle d'abandonner Strasbourg, les conjurés contre Hitler, la chute de Mussolini et la bombe atomique.
De Bagration à Yalta, la guerre se joue à l’Est
L’historien et journaliste Eric Branca raconte à Jean-Baptiste Noé, pour Conflits, la dernière année de la Seconde Guerre mondiale, du 13 juillet 1944 au 9 mai 1945, sujet de son nouveau livre, une histoire « tant militaire que politique ». À l’été 1944, rappelle-t-il, les Alliés pensent la guerre finie à Noël ; elle durera presque un an de plus. Il corrige d’abord une idée reçue sur les pertes : environ 25 millions de morts en Union soviétique, quand les États-Unis en comptent 380 000 à 400 000 sur toute la guerre, dont 140 000 à 150 000 de la bataille de France à la conquête de l’Allemagne. Sans les Américains, qui ont financé l’effort soviétique, ni sans les Russes, la guerre n’aurait pas été gagnée. Ce qui décide de tout se passe à l’Est : le 22 juin 1944, jour anniversaire de Barbarossa, l’opération Bagration lance près de 4 millions de soldats soviétiques sur un front de 2 000 kilomètres, « un Barbarossa à l’envers » qui reconquiert la Biélorussie et l’Ukraine et coûte 400 000 hommes à la Wehrmacht. C’est l’Armée rouge qui libère les camps d’extermination, mais aussi elle qui met l’Europe de l’Est sous tutelle pour plusieurs décennies.
Pour Eric Branca, Yalta n’a fait qu’entériner ce qui s’était joué à la conférence de Moscou d’octobre 1944, où Churchill a sauvé la Grèce et la Méditerranée orientale en laissant à Staline l’essentiel de l’Europe de l’Est, après l’écrasement de l’insurrection de Varsovie.
De Gaulle, Strasbourg et la chute des dictateurs
L’invité revient sur les victoires françaises restées dans l’ombre : le débarquement de Provence, avec une armée de près de 400 000 hommes, essentiellement française, Monte Cassino, qui a ouvert la route de Rome, et surtout la campagne d’Alsace. Quand les Américains exigent l’abandon de Strasbourg pendant l’offensive allemande des Ardennes, de Gaulle refuse, pour l’honneur, pour éviter des représailles sur la population, et parce que Strasbourg est la base du passage du Rhin. Selon Eric Branca, sans une zone d’occupation en Allemagne, la France n’aurait été ni à la table des vainqueurs ni au Conseil de sécurité de l’ONU. À Paris, de Gaulle refuse de proclamer une République qui « n’a jamais cessé d’exister » et reproche à Leclerc d’avoir fait signer l’acte de capitulation allemande par le chef communiste des insurgés. L’historien oppose les épurations : à l’Ouest, elles visent des collaborateurs, à l’Est, tous les non-communistes, y compris des résistants. Il se montre sévère envers les conjurés du 20 juillet 1944 : seul Stauffenberg est allé au bout, et les projets des conjurés, notes du maire de Leipzig à l’appui, ne s’éloignaient guère, génocide en moins, de la géopolitique d’Hitler. Il raconte la chute de Mussolini, renversé par le Grand Conseil fasciste avec Dino Grandi, la capitulation allemande signée à Reims puis à Berlin, d’où la date du 9 mai à Moscou, et la fuite de Himmler.
Il conclut sur un conflit qui a tué plus de civils que de militaires, dont 14 millions en Union soviétique, et sur la bombe atomique, utilisée selon lui autant pour épargner un débarquement au Japon que pour impressionner l’Union soviétique.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- L’Ami américain : son précédent livre sur les relations entre Washington et de Gaulle.
- Opération Bagration (22 juin 1944) : l’offensive soviétique qui brise la Wehrmacht à l’Est.
- Conférences de Moscou (octobre 1944) et de Yalta (février 1945) : le partage de l’Europe.
- Insurrection de Varsovie (1944) : écrasée par les Allemands sous les yeux de l’Armée rouge.
- Débarquement de Provence et campagne d’Alsace : les victoires françaises qu’il juge trop oubliées.
- Attentat du 20 juillet 1944 : la tentative de Stauffenberg contre Hitler.
- Capitulation allemande de Reims et de Berlin (7 et 8 mai 1945) : l’origine de la commémoration du 9 mai à Moscou.
- Hiroshima et Nagasaki : les bombardements atomiques qui clôturent la guerre.
Au fil de l’épisode
- 00:01:34 : présentation d’Eric Branca et de son livre sur la dernière année de la guerre
- 00:02:54 : les pertes soviétiques et américaines, des Alliés indispensables les uns aux autres
- 00:03:57 : l’opération Bagration, un Barbarossa à l’envers
- 00:05:22 : libération ou conquête de l’Europe de l’Est
- 00:06:51 : ce qui s’est vraiment joué à Yalta et à Moscou
- 00:09:36 : la mémoire des victoires françaises, de la Provence à l’Italie
- 00:11:29 : Strasbourg et le refus de de Gaulle
- 00:13:59 : la libération de Paris et la menace communiste
- 00:16:18 : les épurations à l’Ouest et à l’Est
- 00:18:16 : les attentats contre Hitler et les projets des conjurés
- 00:23:30 : la chute de Mussolini et la fin de l’Italie fasciste
- 00:26:59 : les capitulations allemandes et la fin du Reich
- 00:30:53 : un cataclysme sans précédent
- 00:32:55 : le Japon et la bombe atomique
FAQ
Qu’est-ce que l’opération Bagration ?
C’est l’offensive soviétique lancée le 22 juin 1944, jour anniversaire de Barbarossa. Selon Eric Branca, près de 4 millions de soldats attaquent sur 2 000 kilomètres, de la Baltique aux Carpates, et reprennent en six semaines la Biélorussie et l’Ukraine. La Wehrmacht y perd 400 000 hommes, et l’Armée rouge arrive aux portes de Varsovie.
Pourquoi de Gaulle a-t-il refusé d’abandonner Strasbourg ?
Selon Eric Branca, il avait trois raisons : l’honneur, la libération de la ville par les Français ayant été promise ; la crainte de représailles allemandes contre la population ; et surtout la nécessité de garder la base du passage du Rhin. Conquérir une zone d’occupation en Allemagne devait permettre à la France de siéger parmi les vainqueurs et au Conseil de sécurité.
Pourquoi la victoire de 1945 est-elle célébrée le 9 mai en Russie ?
Eric Branca explique que la capitulation allemande a été signée à Reims le 7 mai avec les Américains, puis à Berlin le 8 mai vers minuit moins le quart. À cette heure-là, il était déjà le 9 mai à Moscou, d’où la date des commémorations russes. Il souligne qu’aucun traité de paix n’a jamais été signé entre les Alliés et l’Allemagne.
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