
Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue Conflits, examine les conséquences économiques de la guerre en Iran et du blocage du détroit d'Ormuz. Graphique à l'appui, il suit quatre produits, le pétrole, le naphta, le kérosène et les engrais, pour montrer comment un conflit localisé se répercute sur les plastiques, le transport aérien et les récoltes à venir, en Europe comme en Afrique et en Asie.
Quatre produits pour mesurer le choc d’Ormuz
Dans cet épisode de Conflits, Jean-Baptiste Noé, directeur de la revue, analyse les conséquences économiques de la guerre en Iran et du blocage du détroit d’Ormuz à partir d’un graphique de l’AFP qui suit quatre produits depuis le début du conflit : le pétrole, le naphta, le kérosène et les engrais. Il rappelle que près de 90 % des hydrocarbures qui franchissent le détroit partent vers l’Asie, Chine, Inde, Japon et Corée du Sud en tête : l’Europe ne perd pas directement ses approvisionnements, mais les acheteurs asiatiques se reportent sur d’autres marchés et tirent les prix mondiaux vers le haut. Le naphta, issu de la distillation du pétrole brut, est selon lui « l’ingrédient invisible de tout ce que l’on touche » : il sert à produire les polymères, polyéthylène, polypropylène et plastiques PET, qui entrent dans 95 % des objets en plastique, des emballages alimentaires aux pièces automobiles et aux dispositifs médicaux. Son prix a doublé en Asie, et les hausses répercutées sur les entreprises françaises sont estimées entre 20 et 40 % selon les produits. Jean-Baptiste Noé souligne que le Moyen-Orient, Arabie saoudite en tête, détient plus de 40 % des exportations de polyéthylène et que l’Asie dépend à près de 70 % du naphta du Golfe.
Pour le kérosène, la hausse a atteint près de 125 % début avril avant de retomber à environ 40 % ; Air France-KLM estime son surcoût à 9,3 milliards de dollars en 2026, et des compagnies à faibles marges comme Transavia et easyJet ont annulé des vols.
Les engrais, une bombe à retardement
Le pétrole WTI affiche encore une hausse de 35,5 % malgré le cessez-le-feu du 8 avril, qui a cassé la dynamique sans ramener les prix à leur niveau d’avant-guerre. L’Europe, qui n’achète plus directement de pétrole ni de gaz à la Russie depuis 2022, est fortement exposée. Les engrais sont le produit qui a le moins augmenté, environ 21 %, mais celui dont les effets dureront le plus, selon l’analyste : un tiers des engrais commerciaux mondiaux transitent par Ormuz, dont le soufre, l’urée et les engrais phosphatés, et ils concernent directement les semis du printemps et de l’été. Les conséquences se feront sentir jusqu’à la fin 2026 et au début 2027, en particulier en Afrique, où l’achat d’engrais financé par l’émission de monnaie risque d’alimenter l’inflation. En Inde et en Malaisie, des usines ont déjà ralenti leur cadence.
Il conclut que le retour à la normale n’interviendra qu’après la fin de la guerre et la réouverture du détroit, et que l’analyse géoéconomique doit raisonner à plusieurs échelles et sur toute la chaîne de valeur.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Détroit d’Ormuz : passage bloqué par la guerre, par lequel transitent les hydrocarbures du Golfe.
- TotalEnergies : groupe énergétique auquel Jean-Baptiste Noé a consacré sa thèse de doctorat en histoire économique.
- Entretien de Patrick Pouyanné au Figaro (fin mai) : le PDG de TotalEnergies y explique les effets du blocage sur les marchés mondiaux.
- Air France-KLM : le groupe estime à 9,3 milliards de dollars la hausse de ses dépenses de carburant en 2026.
- Cessez-le-feu du 8 avril : il a interrompu la hausse des prix sans les ramener à leur niveau d’avant-guerre.
Au fil de l’épisode
- 00:00:57 : présentation de l’émission et du graphique de l’AFP
- 00:02:04 : la guerre d’Ormuz, un sujet de géoéconomie qui touche la vie quotidienne
- 00:03:07 : des hydrocarbures destinés surtout à l’Asie
- 00:03:45 : l’analyse de Patrick Pouyanné et le rôle de TotalEnergies
- 00:04:17 : le naphta, matière première de la chimie mondiale
- 00:05:22 : du plastique alimentaire aux pièces automobiles
- 00:06:54 : la dépendance de l’Asie au naphta du Golfe
- 00:08:35 : le kérosène et le transport aérien
- 00:10:10 : les annulations de vols
- 00:10:38 : le pétrole WTI et l’exposition de l’Europe
- 00:12:09 : les engrais et les récoltes à venir
- 00:13:22 : inflation et pays d’Afrique
- 00:14:31 : un retour à la normale conditionné à la réouverture du détroit
FAQ
Pourquoi le blocage du détroit d’Ormuz touche-t-il l’Europe ?
Selon Jean-Baptiste Noé, près de 90 % des hydrocarbures qui franchissent le détroit vont vers l’Asie. Privés de ces volumes, les pays asiatiques s’approvisionnent ailleurs, ce qui fait monter les prix sur les marchés mondiaux. L’Europe, qui n’achète plus directement de pétrole ni de gaz à la Russie depuis 2022, se retrouve fortement exposée.
Qu’est-ce que le naphta et pourquoi son prix compte-t-il ?
Le naphta est un hydrocarbure issu de la distillation du pétrole brut. Il sert à produire les polymères, comme le polyéthylène ou le polypropylène, présents dans 95 % des objets en plastique selon l’épisode. Sa hausse se répercute sur les emballages, l’automobile, les médicaments et les dispositifs médicaux.
Pourquoi la hausse du prix des engrais aura-t-elle des effets durables ?
Parce qu’un tiers des engrais commerciaux mondiaux transitent par le détroit d’Ormuz et qu’ils servent aux semis du printemps et de l’été. Jean-Baptiste Noé estime que les conséquences se feront sentir jusqu’à la fin 2026 et au début 2027, avec un risque d’inflation dans plusieurs pays d’Afrique.
Le cessez-le-feu du 8 avril a-t-il fait baisser les prix ?
Il a cassé la dynamique de hausse, mais les prix restent supérieurs à leur niveau d’avant-guerre : environ 35 % pour le pétrole WTI, 40 % pour le kérosène et 21 % pour les engrais, d’après le graphique commenté. Selon l’analyste, la situation ne redeviendra normale qu’après la réouverture du détroit.
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