
Céline Bayou, enseignante à l'Inalco et autrice de « Les Pays baltes en 100 questions », est l'invitée de Jean-Baptiste Noé dans le podcast de la revue Conflits. Elle explique pourquoi l'Estonie, la Lettonie et la Lituanie, vues de France comme un bloc, diffèrent par la langue, la religion et l'histoire. Minorités russophones, statut de non-citoyen, enclave de Kaliningrad, pari du numérique et patrimoine de Riga : un tour d'horizon de trois États voisins de la Russie.
Trois pays, trois identités sous une même étiquette
Céline Bayou, enseignante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et autrice de « Les Pays baltes en 100 questions » (Tallandier), explique au micro de Jean-Baptiste Noé, dans le podcast de la revue Conflits, pourquoi l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie sont bien plus différentes qu’on ne le croit en France. Selon elle, l’expression « pays baltes » est même impropre : seuls le letton et le lituanien sont des langues baltes, l’estonien étant une langue finno-ougrienne. La Lituanie est catholique et tournée vers l’Europe centrale et la Pologne, la Lettonie et l’Estonie sont plutôt luthériennes, avec une part importante de la population qui se dit athée. Ce qui les rassemble tient d’abord à leur petite taille face à l’immense Russie et à une histoire commune au XXe siècle, marquée par les occupations soviétique et nazie. Elle décrit ensuite les minorités russophones, qu’elle préfère désigner au pluriel : descendants de vieux-croyants installés depuis des siècles, populations arrivées après 1945, et le statut de « non-citoyen » créé en 1991 en Estonie et en Lettonie pour ceux qui n’ont pas passé l’examen de citoyenneté.
Pour Céline Bayou, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, une partie de ces russophones a pris ses distances avec la Russie de Vladimir Poutine, devenue selon elle un « repoussoir ».
Kaliningrad, le numérique et l’Art nouveau de Riga
Céline Bayou détaille la menace que représente l’enclave russe de Kaliningrad, base navale réarmée depuis 2008 où sont déployés des missiles Iskander. En cas de conflit, la Russie pourrait selon elle bloquer le corridor de Souvalki, cette bande d’un peu moins de 100 kilomètres entre Kaliningrad et la Biélorussie, et empêcher l’OTAN de venir au secours des trois États ; l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’Alliance desserre un peu cet étau. Elle revient aussi sur le choix d’une numérisation très rapide de l’administration dès les années 1990, en particulier en Estonie, qui a voulu ainsi se démarquer de son passé soviétique, et sur la vulnérabilité qu’il a créée, révélée par la première cyberattaque d’ampleur en Europe. L’entretien se termine sur le patrimoine : les conflits mémoriels autour des statues, les grands ensembles de l’époque soviétique et le quartier Art nouveau de Riga, ville majeure de l’Empire russe au début du XXe siècle, marqué par le père du cinéaste Eisenstein.
Elle relève enfin un paradoxe : des pays très attachés à la nature qui se saisissent peu de l’état, jugé alarmant, de la mer Baltique.
Les références de l’épisode
- « Les Pays baltes en 100 questions », Céline Bayou (Tallandier) : le livre au cœur de l’entretien.
- Corridor de Souvalki : la frontière terrestre entre Kaliningrad et la Biélorussie, point de vulnérabilité pour l’OTAN.
- Kaliningrad : l’enclave russe entre la Pologne et la Lituanie, base de la flotte de la Baltique.
- Conseil des États de la mer Baltique : la plus connue des instances de coopération régionale, désormais sans la Russie.
- NB8 : le format de coopération nordico-baltique, de plus en plus actif sur les questions de sécurité.
- La Hanse : la ligue marchande médiévale, souvent invoquée aujourd’hui comme une image de marque.
Au fil de l’épisode
- 00:01:33 : présentation de Céline Bayou et de son livre
- 00:03:31 : pourquoi l’expression « pays baltes » est impropre
- 00:04:23 : religions et petite taille face à la Russie
- 00:05:58 : chevaliers teutoniques et influences successives
- 00:08:02 : la mer Baltique, la Hanse et les coopérations régionales
- 00:11:20 : les minorités russophones et la question de la loyauté
- 00:15:17 : le statut de non-citoyen en Estonie et en Lettonie
- 00:17:39 : une prise de distance avec la Russie depuis 2022
- 00:21:40 : Kaliningrad et le corridor de Souvalki
- 00:27:28 : des frontières avec la Russie de plus en plus fermées
- 00:28:21 : le pari du numérique et la cybersécurité
- 00:31:34 : héritage soviétique et conflits mémoriels
- 00:34:02 : Riga et son patrimoine Art nouveau
FAQ
Qui est Céline Bayou ?
Céline Bayou est une spécialiste des pays baltes qui enseigne à l’Inalco et dirige la rédaction d’un magazine. Elle est l’autrice de « Les Pays baltes en 100 questions », paru chez Tallandier, qui présente l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie dans leurs différences.
Pourquoi l’expression « pays baltes » est-elle impropre ?
Selon Céline Bayou, seuls la Lettonie et la Lituanie sont baltes par la langue, le letton et le lituanien appartenant au groupe des langues baltes. L’estonien est une langue finno-ougrienne, plus proche du finnois. Elle note aussi que cette expression est propre au français, l’anglais ou l’allemand parlant plutôt de pays de la Baltique.
Qu’est-ce qu’un non-citoyen en Estonie ou en Lettonie ?
Lors de la reconstruction des États en 1991, l’Estonie et la Lettonie n’ont pas accordé la citoyenneté à tous leurs habitants. Ceux qui ne descendaient pas de citoyens d’avant les occupations devaient passer un examen. Les autres ont un passeport portant la mention non-citoyen, qui limite certains droits, dont le droit de vote.
Pourquoi le corridor de Souvalki inquiète-t-il les pays baltes ?
Ce passage terrestre de moins de 100 kilomètres relie les pays baltes au reste de l’OTAN, entre Kaliningrad et la Biélorussie. Céline Bayou explique qu’en cas d’intentions hostiles, la Russie pourrait le bloquer et, avec ses moyens navals et aériens déployés à Kaliningrad, isoler complètement l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie.
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