
Bertrand Badie, professeur émérite et spécialiste des relations internationales, est l'invité de Pascal Boniface, directeur de l'IRIS, dans Comprendre le monde. Il part d'un constat : depuis 1945, les puissances ne parviennent plus à imposer l'ordre par la guerre. Des guerres de décolonisation à l'Ukraine, de Gaza à l'Amérique de Trump, il expose la notion qui structure son dernier livre, l'énergie sociale, et la manière dont les sociétés civiles mobilisées déjouent les calculs stratégiques classiques.
Quand le faible l’emporte sur le fort
Dans cet entretien de Comprendre le monde, Pascal Boniface reçoit Bertrand Badie, professeur émérite et spécialiste des relations internationales, pour son livre « Par-delà la puissance et la guerre : la mystérieuse énergie sociale », paru aux Éditions Odile Jacob. Le chercheur situe une rupture en 1945. Avant, explique-t-il, la guerre était « fonctionnelle » : elle se menait entre puissances équivalentes, le plus fort ou le plus rusé l’emportait, et elle redessinait l’ordre international. Les guerres de décolonisation inversent la règle : la France, la Grande-Bretagne au Kenya, le Portugal, l’Espagne ou la Belgique sont défaits. Il y voit l’effet d’un paramètre longtemps négligé, l’énergie sociale, c’est-à-dire la volonté d’une société de mettre toute sa force au service d’une cause : « le canon est fort contre le canon, il ne l’est pas contre cette énergie sociale ». Il distingue ensuite trois formes de conflit nées pendant et après la guerre froide : les guerres d’intervention (le Vietnam, l’Afghanistan), les guerres de conversion menées pour changer un régime (l’Irak, la Libye) et les guerres de stabilisation, comme les interventions françaises au Sahel. Selon lui, aucune n’a atteint son objectif. Il insiste sur l’appropriation sociale de la guerre, qui mêle participations volontaires, milices privées et flux mafieux, et sur des sociétés désormais informées, visibles et connectées. Cette énergie n’est pas toujours vertueuse : il cite la guerre du Tigré, entre 2020 et 2022, et les viols de masse qui l’ont marquée. Sur l’Ukraine, il parle de « l’exceptionnelle résilience sociale du peuple ukrainien » face à l’armée russe. Pascal Boniface lui oppose le cas de Gaza, où Netanyahu semble l’avoir emporté. Bertrand Badie répond que la cause palestinienne reste intacte, qu’elle a gagné en reconnaissance internationale et que la solution à deux États, qu’il juge la seule possible, structure désormais le jeu diplomatique.
La dernière partie porte sur les États-Unis. Pour lui, « le trumpisme est né avant Trump » : il traduit une crise sociale profonde et une demande contradictoire, retrouver la puissance sans engager de soldats. Il reproche à l’Europe sa passivité face aux pressions américaines et voit dans le rapprochement entre Poutine et Trump une « diplomatie de connivence » tournée contre elle.
Pour aller plus loin
- « Par-delà la puissance et la guerre : la mystérieuse énergie sociale », chez Odile Jacob
- Pascal Boniface sur Twitter
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- Pascal Boniface sur Instagram
- Pascal Boniface sur LinkedIn
Les références de l’épisode
- « Par-delà la puissance et la guerre : la mystérieuse énergie sociale », livre de Bertrand Badie aux Éditions Odile Jacob, sujet de l’entretien.
- « La diplomatie de connivence », livre plus ancien de Bertrand Badie, qu’il cite à propos des relations entre la Russie et les États-Unis.
- Clausewitz, dont la conception de la guerre est selon l’invité bousculée par le paramètre social.
- Raymond Aron, cité pour sa formule sur le diplomate et le soldat comme acteurs des relations internationales.
- La guerre du Tigré (2020 à 2022), exemple de la face violente de l’énergie sociale.
- Les deux intifadas, dont l’invité analyse les effets sur la reconnaissance de la cause palestinienne.
- One Piece, manga évoqué comme reflet de l’imaginaire de la nouvelle génération.
Au fil de l’épisode
- 00:00:09 : présentation du livre et idée que les victimes finissent par gagner les guerres
- 00:00:35 : la guerre « fonctionnelle » jusqu’en 1945
- 00:01:46 : les guerres de décolonisation et l’énergie sociale
- 00:02:52 : guerres d’intervention, de conversion et de stabilisation
- 00:05:09 : appropriation sociale du conflit, milices et flux mafieux
- 00:06:31 : sociétés informées et mobilisation de la génération Z
- 00:07:59 : la face violente de l’énergie sociale, la guerre du Tigré
- 00:08:58 : un calcul stratégique devenu imprévisible, de l’Iran à l’Ukraine
- 00:10:03 : Gaza, exception à la règle ? La cause palestinienne selon l’invité
- 00:13:01 : les effets des deux intifadas
- 00:14:43 : reconnaissance internationale de l’État de Palestine et solution à deux États
- 00:18:38 : le trumpisme, produit d’une crise sociale américaine
- 00:20:07 : la contradiction entre puissance et refus d’intervenir
- 00:22:25 : le Canada et la leçon pour l’Europe
- 00:25:40 : la diplomatie de connivence entre Moscou et Washington
FAQ
Qu’est-ce que l’énergie sociale selon Bertrand Badie ?
C’est la capacité d’une société à mettre toute sa volonté au service d’une cause. Bertrand Badie y voit le paramètre qui explique pourquoi, depuis les guerres de décolonisation, le faible l’emporte souvent sur le fort. Il précise qu’elle n’est pas forcément vertueuse et peut produire des violences extrêmes, comme dans la guerre du Tigré.
Pourquoi les grandes puissances ne gagnent-elles plus leurs guerres ?
D’après Bertrand Badie, les guerres d’intervention, de conversion et de stabilisation menées depuis la guerre froide, du Vietnam au Sahel en passant par l’Irak et la Libye, n’ont pas atteint leurs objectifs. La mobilisation de sociétés informées et connectées rend le calcul stratégique classique impossible, car elle est imprévisible et incontrôlable.
Comment Bertrand Badie analyse-t-il la situation à Gaza ?
Face à Pascal Boniface qui estime que Netanyahu a gagné, Bertrand Badie soutient que la cause palestinienne reste intacte malgré la destruction. Il observe que la reconnaissance internationale d’un État palestinien n’a jamais été aussi large et que la solution à deux États, qu’il juge la seule possible, structure désormais la diplomatie.
Pourquoi Bertrand Badie dit-il que le trumpisme est né avant Trump ?
Pour lui, le trumpisme exprime une crise sociale profonde de la société américaine : une classe moyenne appauvrie, inquiète de la mondialisation. Trump a repris le slogan de cette demande, mais elle est contradictoire selon le chercheur, puisqu’elle réclame à la fois le retour de la puissance et le refus d’envoyer des soldats.
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