
Bénédicte Chéron, professeure d'histoire à l'Institut catholique de Paris, vient parler au Collimateur de son livre sur le service militaire, qu'elle lit comme le révélateur du rapport des Français à leurs armées et à la guerre. Avec Alexandre Jubelin, elle remonte aux années 1960, quand la dissuasion nucléaire et la fin de la guerre d'Algérie changent la donne, décrit comment le service a peu à peu perdu son sens militaire, et s'interroge sur ce que peut le nouveau service national face au retour de la haute intensité.
Un nouveau service national pour les besoins des armées
Bénédicte Chéron, professeure d’histoire à l’Institut catholique de Paris et autrice de « Mobiliser. Rétablir le service militaire, le grand malentendu » (Éditions du Rocher), explique à Alexandre Jubelin, dans Le Collimateur, ce que le service militaire révèle du rapport des Français à leurs armées et à la guerre depuis les années 1960. Elle commence par les annonces récentes sur le retour d’un service national. Depuis la promesse d’un service universel faite par Emmanuel Macron pendant la campagne de 2017, elle observe une bascule « très soudaine » du discours, non pas en février 2022 mais à partir de janvier 2025 et de l’investiture de Donald Trump pour un second mandat : le service national universel (SNU) apparaît alors vide, et l’on admet que le nouveau dispositif doit répondre à des besoins militaires. Elle juge les premiers objectifs, 3 000 volontaires puis 10 000, atteignables au départ, mais rappelle que les archives montrent la difficulté à dépasser 10 000. Elle pose deux questions : trouver des missions réellement utiles sur des durées courtes, et rémunérer suffisamment, l’indemnité annoncée étant d’environ 800 euros. Pour l’éclairer, elle revient sur le volontariat service long (VSL), créé en 1983 : le nombre de volontaires montait quand les primes étaient revalorisées et que les missions étaient mises en avant, puis retombait.
Pour l’historienne, aucun dispositif ne trouvera de réponse dans la population si elle ne perçoit pas un besoin, au-delà d’une simple envie d’expérience militaire.
Les années 1960, l’Algérie et la bombe
Le point de départ du livre, explique Bénédicte Chéron, est la décennie 1960, où se croisent la fin de la guerre d’Algérie, avec 12 000 à 15 000 appelés morts selon les comptages, et l’acquisition de la dissuasion nucléaire. Elle rappelle qu’au milieu des années 1960, sous le ministre des Armées de l’époque, la professionnalisation est ouvertement débattue et que la réforme de 1965 parle de « service militaire sélectif ». Le débat se referme à la fin de la décennie, avec l’arrivée de Michel Debré au ministère, l’après-Mai 68 et la montée de l’antimilitarisme. Le service est alors présenté comme une manifestation de la « volonté de défense » de la nation, mais une volonté très théorique, faute de pouvoir exposer politiquement les scénarios d’engagement massif face à l’ennemi soviétique. Dans l’opinion, la dissuasion devient un rempart qui remplace le sacrifice des jeunes Français aux frontières, alors que le modèle prévoyait des forces de manœuvre à l’avant et une défense opérationnelle du territoire (DOT) à l’arrière. Ce modèle, « parfait sur le papier », était selon elle trop difficile à expliquer : la promesse d’indépendance devient une simple promesse de sécurité, simplifiée par la communication militaire et politique.
Elle en tire une dissonance durable : on ne peut demander à une société de fonder sa défense sur la dissuasion nucléaire et, en même temps, de se penser non protégée par elle.
Une armée chargée de tout sauf de la guerre
L’entretien passe ensuite à l’idée, héritée de la Troisième République, d’une symbiose entre l’armée et la société. Bénédicte Chéron rappelle que le même service militaire qui a mené à la victoire de 1918 a aussi fait partie du dispositif de la défaite de 1940, et cite les travaux du sociologue Bernard Boëne sur la spécificité militaire, qui distinguent une armée professionnelle aux normes propres et une armée imbriquée dans la société, efficace seulement si un corpus politique commun mobilise les citoyens. Pour elle, la question de mobiliser des citoyens dans une démocratie libérale aux modes de vie individualisés n’est pas résolue, et le service militaire n’a pas réussi à le faire. Elle décrit, à partir des années 1980, une inversion du modèle jaurésien : la défense ne devient pas l’affaire de tous, mais les armées se voient confier successivement tous les problèmes de la jeunesse, de dispositifs estivaux dans les quartiers aux « jeunes en équipe de travail » créés en 1986 sous André Giraud. Elle les rapproche, en soulignant la différence radicale de contexte, des Chantiers de la jeunesse de 1940, autre service à encadrement militaire sans finalité militaire. À partir des années 1970, ajoute-t-elle, le mot crise envahit tout, et les armées deviennent un « service public de réponse aux crises » où l’emploi de la force n’est qu’une carte parmi d’autres.
Sans finalité militaire claire, ces dispositifs deviennent, selon elle, le réceptacle de toutes les préoccupations de leur temps.
Les militaires face à la suspension du service
Bénédicte Chéron retrace l’évolution de la position des armées elles-mêmes. Au tournant des années 1960 et 1970, les enquêtes montrent des officiers favorables à une armée de métier à 60 ou 70 % selon les armées, davantage dans la marine et l’armée de l’air. Puis, dans les tribunes d’une revue militaire publiée à partir de 1975, la défense d’un service purement militaire ne cesse de croître jusqu’à l’annonce de la suspension en 1996, tout en dénonçant les décisions politiques qui le dénaturent. Une fois la suspension décidée, s’appuyant sur les travaux d’un chercheur consacrés à la réforme des armées des années 1990, elle observe que les armées basculent très vite vers une position favorable à l’armée de métier. Mais la question du rôle social des armées revient : les officiers des forces conventionnelles se demandent de nouveau « à quoi servons-nous ? », comme dans les années 1960, et les armées mettent en avant ce qu’elles font en matière d’éducation et d’intégration, à l’image du service militaire adapté dans les outre-mer. Les enquêtes des années 1980 montrent pourtant, selon elle, que moins d’un jeune sur deux faisait le lien entre service militaire et défense du pays, et elle avance que le service a même pu brouiller la compréhension des enjeux de défense, en diffusant une image séduisante des armées qui tenait à distance la part combattante.
Le retour de la fonction combattante dans la communication militaire, après l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan en août 2008 et l’opération Serval, n’a pas effacé selon elle le recours aux armées pour des crises de nature non militaire.
Mobiliser pour un danger lointain
En fin d’entretien, l’historienne s’interroge sur la capacité des Français à se mobiliser pour un danger lointain, la sécurité de l’Est de l’Europe ou de l’Union européenne, en l’absence de menace directe sur le territoire national. Elle rappelle que les Français s’estiment insuffisamment informés sur la défense dans tous les sondages depuis les années 1960, et que ce qui devient connu, c’est ce qui fait débat démocratique large, avec ses caricatures et ses simplifications. Or, selon elle, les choix de défense ont été tellement dépolitisés qu’ils ne font plus guère l’objet de débat, notamment dans l’élection présidentielle. Elle insiste sur l’absence de scénarios concrets et crédibles présentés au public, et sur les questions qu’ils poseraient : production industrielle, temps de travail, reconversions. Dans les démocraties, rappelle-t-elle, le renoncement au débat qu’impose une guerre de haute intensité n’est consenti que lorsque la menace est jugée collectivement existentielle.
Elle termine sur « Vers l’armée de métier » du général de Gaulle, qui jugeait en 1934 qu’une armée de conscription pèse mal au-delà des frontières, et met en garde contre l’idée qu’elle serait par principe un levier de puissance.
Les références de l’épisode
- « Mobiliser. Rétablir le service militaire, le grand malentendu », Bénédicte Chéron (Éditions du Rocher) : le livre au centre de l’entretien.
- « Le soldat méconnu », Bénédicte Chéron (Armand Colin, 2018) : son précédent livre sur la perception des armées par les Français.
- « Le récit du commun. L’histoire nationale racontée par les élèves », Françoise Lantheaume et Jocelyn Létourneau (dir.), Presses universitaires de Lyon, 2016 : sur ce que les élèves retiennent de l’histoire nationale.
- « La spécificité militaire. Actes du colloque de Coëtquidan », Bernard Boëne (dir.), Armand Colin, 1990 : sur la particularité du métier militaire.
- « The Professional Soldier. A Social and Political Portrait », Morris Janowitz, Free Press, 1960 : la sociologie américaine du métier d’officier.
- Volontariat service long (VSL) : dispositif créé en 1983 pour des appelés volontaires servant plus longtemps.
- Service national universel (SNU) : dispositif issu de la promesse de 2017, jugé vide par l’invitée.
- Service militaire adapté : dispositif d’insertion professionnelle dans les outre-mer.
- Chantiers de la jeunesse : service à encadrement militaire créé en 1940.
- Embuscade d’Uzbin (août 2008) : point de départ, selon l’invitée, d’une communication militaire plus centrée sur le combat.
- Opération Serval : marque le retour assumé de l’emploi de la force dans la parole politique.
- « Vers l’armée de métier », Charles de Gaulle (1934) : cité en conclusion sur les limites de l’armée de conscription.
Au fil de l’épisode
- 00:03:00 : les dernières annonces sur le retour du service national
- 00:13:00 : le point nodal des années 1960
- 00:21:00 : la centralité de l’arme nucléaire
- 00:33:00 : l’idée d’une symbiose entre la société et l’armée
- 00:43:00 : mobiliser les Français pour un danger lointain
- 00:48:00 : l’armée comme producteur de lien social
- 00:53:00 : l’armée pour résoudre des crises
- 00:59:00 : la position des armées sur le service
- 01:06:00 : le doute des militaires sur leur rôle social après la suspension
- 01:14:00 : la séparation entre le service et son sens militaire
- 01:20:00 : le changement d’image des armées
- 01:31:00 : le débat public et la perception de la menace
FAQ
Qui est Bénédicte Chéron ?
Bénédicte Chéron est professeure d’histoire à l’Institut catholique de Paris. Elle travaille sur le rapport des Français à leurs armées et a publié « Le soldat méconnu » (Armand Colin, 2018) puis « Mobiliser. Rétablir le service militaire, le grand malentendu » (Éditions du Rocher), où elle s’appuie sur les archives militaires et les enquêtes d’opinion depuis les années 1960.
Le service militaire rapprochait-il les Français de la défense nationale ?
Selon Bénédicte Chéron, pas vraiment. Les enquêtes des années 1980 montrent que les appelés connaissaient la vie des casernes, mais ne comprenaient pas mieux la politique de défense, et que moins d’un jeune sur deux faisait le lien entre service militaire et défense du pays. Elle avance même que le service a pu brouiller la perception de la fonction combattante.
Pourquoi la dissuasion nucléaire a-t-elle changé le rapport des Français à la guerre ?
Pour l’historienne, la dissuasion acquise dans les années 1960 a été perçue comme un rempart qui remplaçait le sacrifice de centaines de milliers de jeunes aux frontières. Le modèle prévoyait des forces conventionnelles complémentaires, mais il était difficile à expliquer : le discours public l’a réduit à une promesse de sécurité, et la question de la mobilisation est sortie du débat.
Qu’est-ce que le volontariat service long ?
Créé en 1983, le volontariat service long (VSL) permettait à des appelés volontaires de servir plus longtemps que les douze mois ordinaires, d’être formés à des fonctions techniques et d’être envoyés hors de France. Bénédicte Chéron note que les volontaires étaient plus nombreux quand les primes étaient revalorisées et les missions mises en avant, une leçon pour le nouveau service national.
Les Français peuvent-ils se mobiliser pour la sécurité de l’Est de l’Europe ?
Bénédicte Chéron reste prudente. Elle rappelle que les sociétés démocratiques n’acceptent de renoncer au débat qu’impose une guerre de haute intensité que si la menace est jugée existentielle. Sans scénarios concrets ni véritable débat politique sur ce que signifie s’engager pour une frontière plus lointaine, un tel consentement ne va pas de soi selon elle.
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