Podcast Défense.
Le Collimateur7 février 202554 min

Le choix des hommes. Les soldats sous l’œil des médecins à l’époque de la Grande Guerre [Le Fil de l’Epée #30]

avec Aude-Marie Lalanne Berdouticq

Aude-Marie Lalanne Berdouticq, la sélection médicale des soldats en France et en Grande-Bretagne pendant la Grande Guerre

Aude-Marie Lalanne Berdouticq, historienne, est l'autrice de « Des hommes pour la guerre. La sélection médicale des soldats » (CNRS Éditions, 2025). Elle répond à Alexandre Jubelin et André Loez dans Le Fil de l'épée. Elle compare la France de la conscription et la Grande-Bretagne de l'armée de métier, décrit les critères des médecins militaires et le rituel du conseil de révision, puis montre comment la guerre fait tomber les exigences, avant que la pression des familles et du Parlement ne provoque une crise politique outre-Manche.

Mesurer les corps pour exclure les inaptes

Aude-Marie Lalanne Berdouticq, historienne et autrice de « Des hommes pour la guerre. La sélection médicale des soldats », compare la façon dont la France et la Grande-Bretagne ont examiné leurs recrues du début du XXe siècle à la fin de la Première Guerre mondiale. En France, où la conscription est installée, la visite médicale des jeunes gens de 20 ans est un moment ritualisé ; en Grande-Bretagne, armée de métier, elle est perçue tout autrement. L’idée de trier les soldats remonte à l’Antiquité, chez Végèce, mais à la fin du XIXe siècle se constitue un corpus médical discuté dans les sociétés savantes et porté par le corps des médecins militaires, très attentif aux préoccupations de santé publique comme la tuberculose. Trois mesures dominent : la taille, le poids et le tour de poitrine, lié à la capacité pulmonaire et donc à la résistance supposée à la tuberculose. Dans l’armée française de la fin du XIXe siècle, rappelle l’un des animateurs, on ne peut pas être soldat sous 48 kilos et 1,54 mètre. Les médecins combinent ces mesures dans un indice de robusticité. Selon elle, entre 30 et 40 % des hommes examinés sont jugés inaptes, avec un taux plus élevé en Grande-Bretagne, où l’armée attire ce que les médecins appellent alors « les rebuts de la société ». Faute de pouvoir trouver le soldat idéal, les médecins dressent surtout une liste de critères d’inaptitude : « ce n’est point sur un maximum que l’on s’attache, mais c’est sur un minimum qu’on délibère ». La marche de l’infanterie guide ces critères, des pieds plats au volume du scrotum. L’uniformité des corps répond à la standardisation des armées, au point qu’une rubrique « extrême laideur » existe : elle a trouvé un conscrit du Gard réformé à ce titre en 1901. La surdité se teste à la voix chuchotée, tandis que le dépistage des troubles mentaux reste très imparfait, la France accusant en 1914 un retard sur l’Allemagne.

Les médecins militaires le répètent : « le test d’aptitude en définitive, c’est le service lui-même ». On peut être réformé à l’incorporation, pendant l’entraînement ou même en opération.

Le conseil de révision, rite de passage et impôt du sang

L’historienne décrit le conseil de révision, administration itinérante qui va de chef-lieu de canton en chef-lieu de canton : sur une estrade, des représentants de l’armée et de l’État, et un expert médical dont l’avis n’est d’abord que consultatif ; devant eux, les conscrits défilent nus, examinés en quelques secondes ou quelques minutes. La présence du maire ou du sous-préfet vise à faire accepter localement ce qu’elle appelle le prélèvement de « l’impôt du sang ». Être déclaré inapte est alors stigmatisant : la nouvelle circule dans tout le village et, comme l’ont montré les historiens de la conscription, peut compliquer un mariage. Les stratégies pour échapper au service restent rares, et les témoignages de volontaires britanniques montrent la peur de ne pas être pris : « il me semblerait que ce serait la fin du monde ».

L’un des animateurs, qui a connu la fin du service militaire, souligne l’inversion : à la fin du XXe siècle, beaucoup cherchaient à se faire réformer.

La guerre fait tomber les critères, puis les gouvernements

En 1914, la France s’appuie sur un dispositif déjà rodé et des classes déjà examinées ; la Grande-Bretagne, dont l’armée se multiplie par 14 en quelques mois selon les animateurs, doit improviser l’examen de millions de volontaires avec des structures prévues pour quelques milliers. Les critères s’allègent très vite, de façon empirique ou officielle : bataillons de « bantams » pour les petits gabarits, débats savants sur l’envoi au front des borgnes. Certains médecins écrivent même que la guerre permettra de « reviriliser » les corps. Dans les deux pays, les hommes réformés mais bien portants sont suspectés d’être des « embusqués » : à Paris, un tribunal spécial doit traiter en 1915 les agressions contre ces jeunes gens, et en Grande-Bretagne apparaissent badges d’exemption et plumes blanches distribuées par des femmes. Elle évoque les tensions entre médecins militaires et médecins de famille, le scandale des « réformes frauduleuses » en France, les rares automutilations, dont la carte au milieu du XIXe siècle recoupe selon elle celle de la résistance à l’impôt. En Grande-Bretagne, le mécontentement des familles passe par les tribunaux d’appel, devient crise politique et aboutit en 1917 à la démilitarisation du recrutement, confié aux médecins civils. Elle cite Lloyd George : on ne peut pas maintenir « un empire A1 avec une population C3 ».

La guerre fait aussi naître d’autres exigences : l’artillerie refuse les fantassins inaptes, et l’aviation invente des tests de réflexes et de résistance à l’altitude pour sélectionner ses pilotes, ancêtres des tests d’aptitude actuels.

Les références de l’épisode

  • « Des hommes pour la guerre. La sélection médicale des soldats » : livre d’Aude-Marie Lalanne Berdouticq, CNRS Éditions, 2025.
  • Conseil de révision : commission itinérante qui examinait les conscrits français.
  • Végèce : auteur antique cité pour l’idée ancienne de sélectionner les soldats.
  • Guerre des Boers : conflit de la fin du XIXe siècle qui a révélé aux Britanniques la mauvaise santé de nombreux volontaires.
  • Indice de robusticité : indice associant taille, poids et périmètre thoracique.
  • Bataillons bantams : unités britanniques de soldats de petite taille.
  • Plumes blanches : symbole remis en Grande-Bretagne aux hommes soupçonnés d’échapper au service.
  • Réformes frauduleuses : scandale français de faux certificats et d’hospitalisations prolongées.
  • Tribunaux d’appel : instances britanniques où l’on contestait une décision d’aptitude.
  • Lloyd George : Premier ministre britannique, auteur de la formule sur l’empire A1 et la population C3.
  • Captain America : film cité par un animateur pour l’humiliation de se voir refusé.

Au fil de l’épisode

  • 00:01:11 : la santé physique des soldats et les médecins qui les examinent
  • 00:01:40 : France de la conscription et Grande-Bretagne de l’armée de métier
  • 00:03:01 : un nouveau savoir médical à la fin du XIXe siècle
  • 00:04:18 : santé publique et tuberculose
  • 00:06:07 : taille, poids et tour de poitrine
  • 00:08:34 : les seuils minimaux de l’armée française
  • 00:08:58 : 30 à 40 % d’inaptes et le précédent de la guerre des Boers
  • 00:10:15 : y a-t-il des limites maximales ?
  • 00:12:16 : l’indice de robusticité
  • 00:12:44 : exclure les inaptes plutôt que choisir les aptes
  • 00:14:28 : la marche, critère central de l’infanterie
  • 00:15:52 : l’uniformité des corps
  • 00:16:43 : réformé pour extrême laideur
  • 00:18:27 : tester la surdité
  • 00:19:21 : les troubles mentaux et le retard français
  • 00:21:01 : le service lui-même comme test d’aptitude
  • 00:21:50 : le déroulement du conseil de révision
  • 00:23:35 : l’impôt du sang et le stigmate de l’inaptitude
  • 00:25:16 : stratégies de contournement
  • 00:27:10 : l’entrée en guerre en 1914
  • 00:28:22 : la Grande-Bretagne improvise l’examen de millions d’hommes
  • 00:28:53 : la hantise des embusqués
  • 00:29:44 : l’allègement des critères
  • 00:31:14 : agressions à Paris et badges britanniques
  • 00:32:01 : les plumes blanches
  • 00:33:21 : la guerre censée reviriliser les corps
  • 00:34:05 : les bataillons bantams
  • 00:35:28 : envoyer les borgnes au front ?
  • 00:36:09 : la peur de remplir les régiments de tuberculeux
  • 00:37:58 : médecins de famille contre médecins militaires
  • 00:39:17 : la réforme britannique de 1917
  • 00:40:03 : le scandale des réformes frauduleuses
  • 00:40:55 : automutilations et bonnes blessures
  • 00:42:38 : la géographie de l’automutilation
  • 00:44:23 : un dispositif techniquement possible et socialement acceptable
  • 00:45:14 : des tribunaux d’appel à la crise politique
  • 00:47:12 : Lloyd George, empire A1 et population C3
  • 00:48:46 : artillerie et aviation, de nouvelles exigences
  • 00:51:02 : sélectionner les pilotes

FAQ

Qui est Aude-Marie Lalanne Berdouticq ?

Aude-Marie Lalanne Berdouticq est historienne. Elle est l’autrice de « Des hommes pour la guerre. La sélection médicale des soldats », publié chez CNRS Éditions en 2025, qui compare l’examen médical des recrues en France et en Grande-Bretagne du début du XXe siècle à la fin de la Première Guerre mondiale. Elle prépare un nouveau projet de recherche sur la sélection des aviateurs.

Comment se déroulait un conseil de révision ?

Selon Aude-Marie Lalanne Berdouticq, le conseil de révision allait de chef-lieu de canton en chef-lieu de canton. Des représentants de l’armée et de l’État siégeaient sur une estrade, avec un expert médical dont l’avis était d’abord consultatif. Les conscrits défilaient nus et étaient examinés en quelques secondes ou minutes, en présence d’autorités locales qui les connaissaient parfois.

Pourquoi mesurait-on le tour de poitrine des recrues ?

D’après l’historienne, le tour de poitrine était lié à la capacité pulmonaire. Des poumons bien développés passaient pour moins réceptifs au bacille de la tuberculose, grande préoccupation de l’époque. Cette mesure servait surtout à écarter les hommes jugés « faibles de constitution », l’une des principales causes d’exemption avant et pendant la guerre.

Qu’étaient les bataillons bantams ?

Les bantams étaient des bataillons britanniques créés pendant la Première Guerre mondiale pour recruter des hommes trop petits pour les critères habituels. Aude-Marie Lalanne Berdouticq précise qu’ils devaient présenter par ailleurs tous les signes de l’aptitude : des « Hercules de poche ». C’est l’un des exemples d’assouplissement officiel des critères face au besoin d’hommes.

Le Collimateur

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