
Alexandre Jubelin, producteur et animateur du Collimateur, enregistre cet épisode à Québec, au colloque annuel du Rubicon, avec deux politistes : Jonathan Paquin, professeur à l'Université Laval, et Justin Massie, professeur à l'Université du Québec à Montréal. Après la crise du Groenland et le discours de Mark Carney à Davos, ils se demandent si l'Alliance atlantique a survécu à la perte de confiance envers les États-Unis, quelles stratégies s'offrent aux alliés et comment le Canada peut se protéger de son voisin.
Une alliance fondée sur la confiance
Dans cet épisode du Collimateur enregistré depuis le colloque annuel 2026 du Rubicon à Québec, Alexandre Jubelin reçoit Jonathan Paquin, professeur titulaire à l’Université Laval et directeur de l’École supérieure d’études internationales, et Justin Massie, professeur titulaire et directeur du département de sciences politiques de l’Université du Québec à Montréal, codirecteur du Rubicon. Tous deux ont dirigé l’ouvrage collectif America’s Allies and the Decline of US Hegemony. La question posée, au lendemain de la crise du Groenland, territoire d’un allié que les États-Unis envisageaient de s’approprier, est brutale : l’Alliance atlantique est-elle morte ? Pour Jonathan Paquin, une alliance repose d’abord sur la confiance, et l’hégémonie suppose l’adhésion des autres sans recours permanent à la coercition. L’administration Trump pratiquant au contraire chantage et coercition économique, le contexte qui a vu naître l’Alliance en 1949 n’existe plus, même si les institutions de l’OTAN tiennent encore. Justin Massie répond « en partie, oui » : l’organisation survit, mais la solidarité qui faisait de l’OTAN une communauté de sécurité, où le recours à la force entre membres était impensable, a disparu. Il estime que devoir envisager un face-à-face entre soldats américains et danois est une rupture qui ne sera pas réparée. Les deux politistes reviennent sur la stratégie de sécurité nationale américaine, qui évoque selon eux un soutien à des partis d’extrême droite en Europe, et sur le discours de Mark Carney à Davos, qui décrit l’ordre fondé sur des règles comme une fiction utile désormais révolue.
Justin Massie rappelle que l’hégémonie américaine née dans les années 1940 était libérale, appuyée sur la retenue et sur des normes que Donald Trump attaque, au point que l’OTAN pourrait, selon lui, finir par ressembler au pacte de Varsovie.
Les stratégies des alliés
Les invités décrivent les options qui s’offrent aux alliés d’une puissance dominante : le hedging (diversifier pour réduire les risques), le bandwagoning (s’aligner), le balancing (faire contrepoids), le binding (arrimer la grande puissance par des institutions) et le leash slipping, littéralement « s’évader de la laisse », c’est-à-dire se doter des moyens d’agir sans elle. Selon Jonathan Paquin, le Canada fait un peu de tout : diversification économique avec la Chine, alignement prudent sur le bouclier antimissile nord-américain que Donald Trump appelle Golden Dome, et contre-pied politique avec le discours de Davos. Les invités observent que la France est presque la seule à pratiquer l’évasion de la laisse. Ils discutent aussi d’une alliance sans hégémon : Alexandre Jubelin cite La guerre et la paix d’Olivier Schmitt et Charles-Philippe David, selon qui une alliance dure en moyenne une quinzaine d’années, quand l’OTAN en a 75. Justin Massie prend l’exemple du NORAD, commandement aérospatial binational entre les États-Unis et le Canada, pour montrer qu’une confiance forte permet de déléguer le commandement de ses forces. Faute de puissance dominante en Europe, il voit plus probable une coalition de volontaires qu’une européanisation complète de l’OTAN, tout en notant que la Russie aurait intérêt à tester une alliance où les Américains seraient moins présents.
Jonathan Paquin rapporte que les pays du flanc est restent les plus inquiets d’un désengagement américain, faute d’alternative.
Le Canada face à son voisin
La dernière partie porte sur le Canada. Pour Jonathan Paquin, si le Groenland tombait, le Canada se retrouverait « dans les griffes de l’aigle américain », les États-Unis contrôlant alors l’accès au passage du Nord-Ouest. Justin Massie se dit déçu que le Canada n’ait pas envoyé de troupes au Groenland et souhaiterait des forces capables de défendre le Nord rapidement, pour priver Washington de tout prétexte. Les deux invités évoquent les scénarios d’une invasion américaine étudiés par les forces armées canadiennes, qui conduiraient à une guerre asymétrique, ainsi que la vulnérabilité de l’Arctique canadien et le risque d’une campagne de soutien extérieure au référendum sur la souveraineté de l’Alberta. Ils recommandent une stratégie de couverture : maintenir la coopération militaire avec les États-Unis, notamment au sein du NORAD, et le libre-échange nord-américain, tout en renforçant les liens avec l’Europe, par le programme d’armement européen SAFE, des programmes communs sur les drones ou les avions de sixième génération, et avec le partenariat transpacifique.
Jonathan Paquin rappelle enfin qu’il y aura un après-Trump, sans retour à l’époque de Joe Biden, et qu’il faut résister quand Washington va trop loin sans briser volontairement les ponts.
Les références de l’épisode
- America’s Allies and the Decline of US Hegemony, ouvrage collectif dirigé par Justin Massie et Jonathan Paquin, dont une nouvelle édition est en préparation.
- La guerre et la paix, d’Olivier Schmitt et Charles-Philippe David, aux Presses de Sciences Po, cité sur la durée moyenne des alliances.
- Le Rubicon, réseau dont le colloque annuel 2026 accueille l’enregistrement.
- Le discours de Mark Carney au Forum de Davos, dont des extraits sont diffusés.
- Le NORAD, commandement binational de défense aérospatiale entre les États-Unis et le Canada.
- Le programme SAFE, que le Canada a rejoint pour accéder aux marchés de l’armement européens.
Au fil de l’épisode
- 00:00:50 : un épisode enregistré au colloque du Rubicon à Québec
- 00:02:36 : le Groenland et la question de l’Alliance
- 00:03:54 : l’Alliance atlantique est-elle morte ?
- 00:07:06 : la fin d’une communauté de sécurité
- 00:08:28 : la stratégie de sécurité nationale américaine et l’Europe
- 00:09:57 : le discours de Mark Carney à Davos
- 00:11:09 : la fin des normes et de l’ordre libéral
- 00:16:18 : qui parmi les alliés était prêt ?
- 00:22:07 : hedging, bandwagoning, balancing : les stratégies des alliés
- 00:28:38 : le leash slipping, s’évader de la laisse
- 00:31:11 : une puissance prédatrice plutôt qu’hégémonique
- 00:33:49 : penser l’après-OTAN
- 00:37:05 : une alliance sans hégémon est-elle possible ?
- 00:44:51 : le Canada après la crise du Groenland
- 00:50:20 : se défendre contre une invasion américaine ?
- 00:56:48 : l’avenir du Canada entre États-Unis et Europe
- 01:02:27 : préparer l’après-Trump
FAQ
L’Alliance atlantique est-elle morte selon Jonathan Paquin et Justin Massie ?
Pas tout à fait. Jonathan Paquin estime qu’elle est affaiblie mais que ses institutions continuent de fonctionner. Justin Massie répond « en partie, oui » : l’OTAN survit comme organisation, mais la confiance dans une défense américaine des alliés et l’idée d’une communauté où la force entre membres était impensable ont disparu.
Qu’est-ce que le hedging et le leash slipping en relations internationales ?
Ce sont deux stratégies d’alliés face à une puissance dominante, décrites par les invités. Le hedging consiste à diversifier ses partenaires et ses équipements pour réduire les risques, par exemple acheter américain et européen. Le leash slipping, « s’évader de la laisse », consiste à se doter des moyens d’agir seul, ce que fait surtout la France selon eux.
Une alliance peut-elle fonctionner sans puissance dominante ?
Selon la discussion, de telles alliances ont existé, notamment en Europe au XIXe siècle, mais elles sont moins stables car les alliés se méfient les uns des autres. Justin Massie juge qu’une confiance forte, comme celle du NORAD entre Canadiens et Américains, peut permettre de partager le commandement, ce qui laisse un espoir pour les Européens.
Comment le Canada peut-il réagir à la pression de Donald Trump ?
Les deux politistes défendent une stratégie de couverture : préserver la coopération militaire avec les États-Unis et le libre-échange nord-américain, tout en développant un plan B avec l’Europe (programme SAFE, projets communs sur les drones ou les avions de combat) et le Pacifique. Justin Massie souhaite aussi que le Canada montre sa capacité à défendre son Nord.
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