
Rita Floyd, professeur de sécurité internationale et d'éthique à l'Université de Birmingham, ouvre la question rarement posée de l'effet du changement climatique sur une alliance militaire. Invitée de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, elle montre comment la chaleur, la montée des eaux et la multiplication des catastrophes pèsent déjà sur les bases, les matériels et les soldats de l'OTAN. Elle avance ensuite une thèse plus audacieuse : l'empreinte carbone de la guerre pourrait un jour entrer dans le calcul moral et juridique des conflits, et pousser l'Alliance à se réinventer.
Une menace qui touche déjà les armées
Rita Floyd, professeur de sécurité internationale et d’éthique à l’Université de Birmingham et spécialiste de la sécurité environnementale, consacre cette conférence de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains au lien entre changement climatique et avenir de l’OTAN. Elle part d’un constat : le changement climatique est une menace réelle pour la sécurité, mais d’un genre particulier, sans agresseur ni intention de nuire, produite par nos comportements et entretenue par ce qu’elle appelle une négligence. Elle passe en revue les « référentiels » de la sécurité, c’est-à-dire ceux qui sont menacés : les populations dont la subsistance dépend de l’agriculture, la sécurité des États et leurs économies, et, à l’extrême, la paix elle-même, le climat étant aujourd’hui vu par les chercheurs comme un « multiplicateur des menaces » là où les institutions sont fragiles. Puis elle en vient aux forces armées. Selon elle, deux ouragans ont causé en 2018 environ 8 milliards de dollars de dégâts sur des bases militaires américaines ; des bases navales sont exposées à la montée des mers, et des recherches récentes suggèrent que le climat pourrait affaiblir la dissuasion nucléaire, y compris sur une base turque qui abrite des armes nucléaires tactiques partagées avec les États-Unis. Pendant la guerre d’Irak, des températures supérieures à 50 degrés ont empêché certains déploiements ; au Kosovo, le nombre de journées d’alerte rouge liées à la chaleur augmente chaque année pour la mission de l’OTAN ; l’air plus chaud rend plus difficile le décollage des hélicoptères ou réduit leur charge. Enfin, les catastrophes mobilisent de plus en plus les armées pour l’aide humanitaire, au détriment de leurs autres missions.
L’OTAN a pris le sujet tardivement. Rita Floyd rappelle que le concept stratégique de 2022 qualifie le changement climatique d' »enjeu qui définit notre époque » et veut faire de l’Alliance l’organisation de référence sur ses effets sécuritaires. Elle attribue ce virage à l’initiative OTAN 2030, née après la formule d’Emmanuel Macron sur l’OTAN « en état de mort cérébrale » en 2019, et surtout à Jens Stoltenberg. Le plan d’action de 2021, l’étude d’impact annuelle, le recueil de bonnes pratiques, l’outil de mesure des émissions et le centre d’excellence de Montréal forment un « point de départ », mais l’ambition reste politique et peu traduite dans les opérations.
Faire entrer le carbone dans la morale de la guerre
La seconde partie, que Rita Floyd présente comme spéculative, part de forces contraires : d’un côté le retour de la guerre entre grandes puissances, la guerre en Ukraine, le retrait des États-Unis de l’accord de Paris décidé par Donald Trump, le déni climatique et la désinformation ; de l’autre, la hausse continue des températures, des catastrophes et de leur coût. Elle relève que l’étude d’impact de l’OTAN de 2024 reconnaît elle-même que le conflit militaire est « un vecteur important du changement climatique ». Elle cite une étude universitaire londonienne selon laquelle les émissions des 120 premiers jours de la guerre à Gaza ont dépassé celles de 26 pays, et avance que l’empreinte carbone des armées représente 5,5 % des émissions mondiales, plus du double de l’aviation civile. Sa thèse : avec l’accélération du réchauffement, les émissions entreront dans le calcul de proportionnalité de la guerre, et la guerre à forte intensité carbone deviendra moins morale, voire moins légale. Elle s’appuie sur le droit existant (protocoles des Conventions de Genève, Statut de Rome, interdiction de détruire terres agricoles et installations d’eau), sur une enquête du PNUD auprès d’environ 70 000 personnes, dont 80 % souhaitent une action climatique plus ferme, et sur une affaire portée devant la Cour internationale de justice en décembre 2024.
Pour l’Alliance, elle voit deux voies : investir dans une guerre « sobre en carbone » (carburants renouvelables, capture du carbone, drones plutôt qu’avions de chasse gourmands) et réinterpréter l’article 5, qui ne prescrit pas une riposte militaire, vers davantage de prévention des conflits. L’OTAN deviendrait alors, selon elle, « une alliance de sécurité » plutôt qu’une simple alliance de défense.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « The Morality of Security: A Theory of Just Securitization », Rita Floyd (Cambridge University Press, 2019), l’un de ses ouvrages de référence.
- « The Duty to Secure: From Just to Mandatory Securitization », Rita Floyd (2024).
- Concept stratégique de l’OTAN de 2022, qui place le changement climatique parmi les enjeux de sécurité de l’Alliance.
- Initiative OTAN 2030, programme de réflexion sur l’avenir de l’Alliance lancé sous Jens Stoltenberg.
- Plan d’action de l’OTAN sur le changement climatique (2021) : sensibilisation, adaptation, atténuation, communication.
- Centre d’excellence de l’OTAN sur le changement climatique et la sécurité, à Montréal.
- Article 5 du traité de l’Atlantique Nord, clause de défense mutuelle dont la conférencière propose une lecture élargie.
- Statut de Rome, qui fait de certaines atteintes à l’environnement un crime de guerre.
- Enquête du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur l’opinion publique face au climat.
- Cour internationale de justice, saisie en décembre 2024 d’une affaire sur les atteintes environnementales en temps de guerre.
Au fil de l’épisode
- 00:00:43 : pourquoi parler du climat plutôt que de l’Ukraine dans un cycle sur les alliances militaires
- 00:03:56 : ce qu’est le changement climatique et ses effets physiques
- 00:05:40 : une menace sans agresseur, et les « référentiels » de la sécurité
- 00:09:47 : bases endommagées, dissuasion nucléaire exposée, chaleur et hélicoptères
- 00:13:11 : les catastrophes, une charge croissante pour les armées
- 00:14:16 : le concept stratégique de 2022 et l’entrée tardive du climat à l’OTAN
- 00:16:35 : la « mort cérébrale », OTAN 2030 et le rôle de Jens Stoltenberg
- 00:19:10 : le plan d’action de 2021 et ses quatre mécanismes
- 00:23:26 : l’avenir face à Donald Trump et au retour des grandes puissances
- 00:30:10 : quand l’empreinte carbone de la guerre devient une question morale et juridique
- 00:35:47 : opinion publique et Cour internationale de justice
- 00:39:06 : vers une guerre sobre en carbone
- 00:40:21 : réinterpréter l’article 5, d’une alliance de défense à une alliance de sécurité
- 00:44:36 : conclusion, un défi qui peut devenir une opportunité
FAQ
Qui est Rita Floyd ?
Rita Floyd est professeur de sécurité internationale et d’éthique à l’Université de Birmingham et co-éditrice en chef de la revue International Affairs. Ses recherches portent sur la théorie de la sécurité, la sécurité environnementale et l’éthique sécuritaire. Elle a notamment publié « The Morality of Security » (2019) et « The Duty to Secure » (2024).
Comment le changement climatique affecte-t-il les forces armées de l’OTAN ?
Selon Rita Floyd, il endommage les bases militaires (ouragans, montée des mers), pourrait fragiliser la dissuasion nucléaire, limite l’entraînement et le déploiement des soldats par fortes chaleurs, réduit les performances des hélicoptères dans un air plus chaud et mobilise de plus en plus les armées pour répondre aux catastrophes naturelles.
Que fait déjà l’OTAN contre le changement climatique ?
Depuis 2021, l’OTAN dispose d’un plan d’action sur le climat. Le secrétaire général publie chaque année une étude d’impact, l’Alliance diffuse un recueil de bonnes pratiques pour ses bases, mesure ses émissions de gaz à effet de serre et a ouvert un centre d’excellence à Montréal. Rita Floyd juge ces mesures encore trop politiques et peu opérationnelles.
Pourquoi l’empreinte carbone pourrait-elle changer la manière de faire la guerre ?
Rita Floyd estime que les émissions de carbone entreront dans le calcul de proportionnalité des conflits, rendant la guerre à forte intensité carbone moins acceptable moralement et peut-être juridiquement. Elle s’appuie sur le droit de la guerre existant, sur l’opinion publique mondiale et sur des procédures récentes devant la Cour internationale de justice.
Qu’entend-elle par une OTAN alliance de sécurité ?
L’article 5 n’impose pas une riposte militaire. Rita Floyd propose de l’interpréter plus largement face aux menaces climatiques, qui sont rarement des attaques armées, et de mettre l’accent sur la prévention des conflits. L’OTAN passerait ainsi d’une alliance de défense à une alliance de sécurité, ce qui lui donnerait selon elle une nouvelle direction politique.
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