
Husain Haqqani, ancien ambassadeur du Pakistan aux États-Unis de 2008 à 2011 et directeur pour l'Asie du Sud et centrale au Hudson Institute, donne la huitième conférence du cycle « L'avenir des alliances militaires » de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il explique pourquoi les pays du Sud global, marqués par les alliances de la guerre froide, s'en méfient, et ce que pourrait changer le recul des États-Unis sous Donald Trump : diversification des partenaires, groupements économiques plutôt que militaires, et conflits plus nombreux.
La fin de la « nation indispensable »
Husain Haqqani, ancien ambassadeur du Pakistan aux États-Unis et directeur pour l’Asie du Sud et centrale au Hudson Institute de Washington, analyse dans cette conférence, prononcée en anglais et traduite en français, la place des alliances militaires dans les pays du Sud global. Il part d’une formule de Madeleine Albright, secrétaire d’État américaine, en 1998 : les États-Unis seraient « la nation indispensable ». Selon lui, Donald Trump veut au contraire que l’Amérique soit « tout sauf indispensable » : moins d’importations, moins d’immigrés, des alliés qui paient leur propre défense. Pour l’Europe, la réponse passe par la hausse des dépenses militaires ; pour les pays du Sud, qui manquent de ressources, il faudra diversifier les partenaires pour obtenir du matériel et de la formation. Il prévoit « la renaissance d’une ère d’alliances militaires régionales », sur fond de méfiance, alors que d’autres puissances ont déjà bâti leurs propres structures, comme les BRICS ou l’Organisation de coopération de Shanghai. Il souligne aussi les limites du concept de Sud global : 130 à 150 pays aux économies et aux régimes très différents, dont plusieurs grandes armées et trois puissances nucléaires, la Chine, l’Inde et le Pakistan, séparés par des rivalités qui empêchent toute grande alliance commune. Il rappelle enfin qu’en 2023, près de 60 conflits armés étaient recensés dans le monde, un record, la plupart dans des pays du Sud, et que les effectifs de casques bleus sont passés de 100 000 en 2016 à 69 000 en 2024.
Le conférencier note qu’à ce stade, le réveil du Sud global relève davantage de l’expression politique et de la participation à la résolution des conflits que de l’exercice de la puissance militaire.
Ce que la guerre froide a laissé
Husain Haqqani revient sur les alliances de la guerre froide. Environ un tiers des pays du Sud se sont alors alignés sur l’un des deux blocs, souvent pour l’aide économique : le plan Marshall, l’agence américaine USAID créée en 1961, la révolution verte, ou, côté soviétique, l’expertise technique et les bourses d’études. Il cite l’exemple du Pakistan, entré dans les alliances occidentales par crainte de l’Inde, qui en a tiré des avions, des chars, des radars et un soutien sur la question du Cachemire à l’ONU. Il souligne aussi que l’aide militaire a renforcé des régimes autoritaires : celui d’Augusto Pinochet au Chili, ou le régime militaire pakistanais de 1977 à 1988, qui a reçu environ 3,2 milliards de dollars d’aide après l’invasion soviétique de l’Afghanistan. À l’inverse, il présente la Corée du Sud et Taïwan comme des réussites, l’aide américaine s’étant combinée à de bonnes politiques intérieures. Mais ces alliances ont aussi créé de la dépendance et prolongé des guerres civiles, en Angola, au Mozambique ou en Afghanistan. La conférence de Bandung, en 1955, puis le Mouvement des non-alignés, né en 1961, ont exprimé ce scepticisme : les alliances militaires étaient jugées inégales, les petits pays devant y subordonner leurs intérêts à ceux des grands.
Pour lui, les pays postcoloniaux préfèrent aujourd’hui les groupements économiques ou les petites coalitions ciblées. Il s’attend à ce que le vide laissé par les États-Unis soit en partie comblé par la Chine ou l’Europe, et à des « convulsions importantes » dans le Sud global.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Pakistan Between Mosque and Military » et « Magnificent Delusions: Pakistan, the United States and an Epic History of Misunderstanding » : deux ouvrages de Husain Haqqani.
- Hudson Institute : le centre de recherche de Washington où il dirige le programme Asie du Sud et centrale.
- Madeleine Albright : secrétaire d’État américaine, auteure de la formule de la « nation indispensable » en 1998.
- Plan Marshall : l’aide américaine à la reconstruction de l’Europe, citée comme modèle d’aide liée à la stratégie.
- USAID : l’agence américaine d’aide au développement créée en 1961.
- Conférence de Bandung : réunie en 1955 en Indonésie, elle a fait du non-alignement la clé des politiques étrangères des nouveaux États.
- Mouvement des non-alignés : fondé en 1961 pour échapper aux influences occidentale et soviétique.
- BRICS et Organisation de coopération de Shanghai : structures bâties hors de l’influence américaine.
Au fil de l’épisode
- 00:00:43 : un sujet complexe, l’absence de définition unique du Sud global
- 00:03:11 : la « nation indispensable » selon Madeleine Albright
- 00:03:28 : Donald Trump et le refus d’un ordre mondial mené par l’Amérique
- 00:07:54 : vers un monde multipolaire et des alliances régionales
- 00:09:37 : pourquoi le Sud global ne peut pas former une grande alliance
- 00:11:54 : du non-alignement au retour du concept depuis 2022
- 00:15:53 : les limites du concept de Sud global
- 00:18:23 : un niveau record de conflits armés
- 00:22:22 : le Sud global, champ de bataille de la guerre froide
- 00:26:18 : l’aide économique comme outil d’alliance
- 00:30:43 : l’exemple du Pakistan et le soutien aux régimes militaires
- 00:34:50 : souveraineté, Bandung et non-alignement
- 00:37:16 : ce que les alliances ont apporté au développement
- 00:41:36 : dépendance et guerres prolongées
- 00:46:04 : groupements économiques et minilatéralisme
- 00:47:12 : le Sud global après le retrait américain
FAQ
Qui est Husain Haqqani ?
Husain Haqqani a été ambassadeur du Pakistan aux États-Unis de 2008 à 2011 et au Sri Lanka de 1992 à 1993, et conseiller de quatre Premiers ministres pakistanais. Il dirige le programme Asie du Sud et centrale au Hudson Institute de Washington et a écrit plusieurs ouvrages sur le Pakistan et ses relations avec les États-Unis.
Pourquoi les pays du Sud global se méfient-ils des alliances militaires ?
Selon Husain Haqqani, l’expérience de la guerre froide les a rendus sceptiques : les alliances avec les superpuissances ont souvent créé de la dépendance, renforcé des régimes autoritaires et prolongé des guerres civiles. Les nouveaux États, attachés à leur souveraineté, les jugeaient inégales, comme l’ont exprimé la conférence de Bandung et le Mouvement des non-alignés.
Que change la politique de Donald Trump pour le Sud global ?
Husain Haqqani estime que le recul des États-Unis comme garant de la sécurité mondiale pousse les pays du Sud à diversifier leurs partenaires pour obtenir matériel et formation. Il s’attend à une tendance accrue à la neutralité, à des partenariats opportunistes, et à ce que la Chine ou l’Europe comblent une partie du vide laissé par Washington.
Pourquoi le Sud global ne forme-t-il pas une alliance militaire commune ?
Pour le conférencier, les rivalités entre ces pays l’empêchent : la plupart ont des conflits frontaliers ou régionaux non résolus. Il cite l’exemple de la Chine et du Pakistan, plus enclins à coopérer contre l’Inde qu’à s’allier avec elle. Il rappelle aussi que le Sud global regroupe des économies et des régimes politiques très différents.
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