
Louis Gautier, directeur de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains et ancien secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, débat avec Élie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'Ifri, lors de la conférence qui clôt le cycle 2025 « L'avenir des alliances militaires », enregistrée le 31 mars 2025 à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Trois questions structurent l'échange : comment s'arrêtera la guerre en Ukraine, comment les Européens peuvent assurer leur défense si les États-Unis se retirent, et ce que peut apporter la dissuasion nucléaire française à l'Europe.
Une négociation menée à l’envers
Pour la séance de clôture du cycle « L’avenir des alliances militaires », Louis Gautier, directeur de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et ancien secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, et Élie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales (Ifri), conduisent une conférence-débat en trois temps. Le premier porte sur l’Ukraine. Louis Gautier voit dans cette guerre un tournant historique pour la sécurité européenne, puis un « deuxième choc » : ce qu’il appelle la trahison par les Américains de leurs alliés ukrainiens. Il juge la négociation conduite « au sens inverse » de la logique habituelle, qui passe par une désescalade, des trêves, une ligne de démarcation et le contrôle des espaces aériens et maritimes. Selon lui, Washington a d’emblée concédé à Moscou l’annexion des oblasts occupés et la non-intégration de l’Ukraine dans l’OTAN. Il décrit trois blocs non résolus : la ligne de démarcation et sa surveillance, le statut de l’Ukraine et les garanties européennes, les dédommagements et la levée des sanctions. Élie Tenenbaum complète par la dynamique militaire : une supériorité russe désormais surtout en effectifs, des assauts d’infanterie à pied qui grignotent le territoire plus lentement qu’à l’automne, des stocks de la guerre froide qui s’épuisent. Il souligne les concessions ukrainiennes, par comparaison avec le plan pour la victoire présenté en août 2024, face à des objectifs russes inchangés, qui reviennent selon lui à une souveraineté limitée de l’Ukraine.
Le chercheur rappelle les garanties passées et violées, du mémorandum de Budapest de 1994 aux accords de Minsk, puis décrit deux lignes de garantie : une Ukraine capable de se défendre, avec un trou de 40 à 60 milliards de dollars par an si l’aide américaine cesse, et une « force de réassurance » européenne sous direction franco-britannique, placée en retrait de la ligne de contact.
L’Europe face au retrait américain
Le deuxième temps porte sur la défense européenne. Louis Gautier estime qu’une force de réassurance, d’au moins une dizaine de milliers d’hommes pour sa composante terrestre, éclairerait aussitôt les limites du chantier européen : financement, logistique, cadre de commandement. Élie Tenenbaum rappelle que la défense collective du continent relève de l’OTAN, dont les plans supposent une contribution américaine d’environ 50 % des capacités. Après la séquence de février 2025, discours du vice-président américain à la conférence de sécurité de Munich et du secrétaire à la Défense à Bruxelles, il distingue trois scénarios : un retrait progressif et négocié ramenant la part américaine à 20 ou 30 % d’ici 2030, le plus optimiste aujourd’hui ; un retrait dramatisé qui divise les Européens entre bons et mauvais alliés ; un retournement d’alliance où Washington reprendrait le récit russe des sphères d’influence. Il décrit la réponse européenne : le plan ReArm Europe rebaptisé Readiness 2030, le Livre blanc du premier commissaire européen à la défense, l’instrument d’emprunt Safe et l’assouplissement du pacte de stabilité pour les dépenses de défense.
Louis Gautier relativise : sur 800 milliards annoncés, environ 150 milliards seraient réellement mobilisables. Il pointe quatre défis : le financement, une programmation militaire européenne qui manque, la structure de commandement à reprendre de l’OTAN et la base industrielle et technologique de défense (BITD), avec la question de la préférence européenne.
La France, sa loi de programmation et sa dissuasion
Le troisième temps porte sur la France. Élie Tenenbaum estime que les Français sont sans doute les seuls en Europe à être intellectuellement préparés à une fracture transatlantique, mais qu’ils ne sont pas plus que les autres prêts militairement, industriellement et en capacités. La loi de programmation militaire (LPM) votée à l’été 2023 a, selon lui, fait trois choses : consolider le socle de la dissuasion nucléaire, remettre en cohérence des forces « creusées de l’intérieur » par les dividendes de la paix (munitions, maintenance, préparation), et rester dans la course aux technologies de rupture. Avec 113 milliards supplémentaires sur sept ans, le format reste le même, alors que le budget de défense russe atteindrait, à parité de pouvoir d’achat, environ 400 milliards d’euros par an. Louis Gautier nuance ce constat : les choix passés, projection extérieure, maintien des technologies et de la dissuasion, étaient selon lui rationnels. Il rappelle que la dissuasion pèse 12 à 13 % du budget de la défense, soit 7 à 8 milliards d’euros par an, pour un arsenal de moins de 300 têtes.
Sur son extension à l’Europe, il pose deux conditions : l’adosser à une posture stratégique commune (défense antimissile, frappes conventionnelles dans la profondeur, alerte avancée) et tenir compte de son rôle de démonstration, que la Russie a utilisé en Ukraine pour fixer les seuils d’escalade. Sa conclusion : la décision et l’ordre de tir « ne se partagent pas », la posture stratégique, si.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- La guerre de vingt ans : djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle, Élie Tenenbaum et Marc Hecker (Robert Laffont, 2021) : livre cité lors de la présentation de l’intervenant.
- Mémorandum de Budapest (1994) : l’Ukraine renonçait aux armes nucléaires héritées de l’Union soviétique contre des garanties territoriales.
- Accords de Minsk (2014 et 2015) : négociés avec la médiation de la France et de l’Allemagne dans le format dit de Normandie.
- Plan pour la victoire : présenté par le président ukrainien fin août 2024, étalon des concessions ukrainiennes selon Élie Tenenbaum.
- ReArm Europe, devenu Readiness 2030 : le plan européen de réarmement, avec l’instrument d’emprunt Safe.
- Loi de programmation militaire de 2023 : la loi votée à l’été 2023, analysée par les deux intervenants.
- Sommet de l’OTAN de juin 2025 : où pourrait être annoncé un calendrier de retrait américain négocié.
Au fil de l’épisode
- 00:00:42 : ouverture de la séance de clôture et présentation d’Élie Tenenbaum
- 00:02:58 : les trois temps de la conférence
- 00:04:07 : la guerre d’Ukraine, tournant pour la sécurité européenne
- 00:06:29 : une négociation menée à l’envers
- 00:11:31 : les trois blocs non résolus
- 00:15:33 : la dynamique militaire sur le front
- 00:20:01 : concessions ukrainiennes et objectifs russes
- 00:23:45 : le changement de pied américain
- 00:27:24 : l’histoire des garanties de sécurité de l’Ukraine
- 00:31:48 : la force de réassurance
- 00:36:51 : ce que la réassurance révèle de la défense européenne
- 00:40:42 : l’OTAN et la part américaine dans la défense de l’Europe
- 00:43:40 : trois scénarios de retrait américain
- 00:48:49 : Readiness 2030 et les instruments européens
- 00:51:29 : financement, programmation, commandement et industrie
- 00:56:46 : la France et la fracture transatlantique
- 00:59:41 : ce qu’a fait la loi de programmation militaire de 2023
- 01:05:25 : des choix passés assumés
- 01:09:47 : le coût et le format de la dissuasion
- 01:12:58 : les conditions d’une dissuasion élargie à l’Europe
FAQ
Qu’est-ce qu’une force de réassurance en Ukraine ?
Selon Élie Tenenbaum et Louis Gautier, ce n’est ni une force de maintien de la paix ni une force d’observation ou d’interposition. Ce serait une force européenne déployée après un cessez-le-feu, en retrait de la ligne de contact, pour dissuader une nouvelle invasion russe, avec un volet aérien et maritime essentiel.
Quels sont les scénarios d’un retrait américain de la défense de l’Europe ?
Élie Tenenbaum en distingue trois : un retrait négocié et progressif, ramenant la part américaine de 50 % à 20 ou 30 % des capacités d’ici 2030 ; un retrait dramatisé qui divise les Européens ; enfin un retournement d’alliance où Washington reprendrait la logique russe des sphères d’influence.
Combien coûte la dissuasion nucléaire française ?
D’après Louis Gautier, la dissuasion représente 12 à 13 % du budget de la défense, soit environ 30 % de son budget d’équipement et 7 à 8 milliards d’euros par an. L’arsenal reste inférieur à 300 têtes, avec des composantes aérienne et océanique qu’il juge parmi les plus modernes.
La dissuasion française peut-elle protéger l’Europe ?
Pour Louis Gautier, la France a déjà dit que ses intérêts vitaux ont une dimension européenne. Une extension supposerait une posture stratégique commune, avec défense antimissile et alerte avancée. La décision, la détention des armes et l’ordre de tir ne se partagent pas ; la posture stratégique peut l’être.
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