
Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, donne le sixième épisode du cycle « L'avenir des alliances militaires » de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, le 3 mars 2025. Il distingue d'abord ce qu'est une alliance, puis décrit une rétraction des alliances à l'Est et leur consolidation à l'Ouest. Il défend l'idée que le réseau actuel des alliances freine l'escalade plus qu'il ne l'accélère, avant de s'interroger sur l'effet de la présidence Trump sur l'OTAN.
Ce qu’est une alliance, et ce qui n’en est pas
Dans cette conférence de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, enregistrée le 3 mars 2025 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), analyse l’avenir des alliances militaires. Il invite d’abord au recul : lors de la crise transatlantique de 2003-2004, beaucoup annonçaient déjà la fin de la relation entre l’Europe et les États-Unis, et « les vrais tournants, on ne s’en rend compte qu’après ». Il définit l’alliance au sens strict comme un engagement de défense formalisé : ce n’est ni une coalition, ni une organisation de sécurité collective, ni un simple accord de défense ou partenariat stratégique, et un « allié majeur non-OTAN » des États-Unis n’est pas un allié formel, pas plus qu’Israël, pourtant premier allié américain au Moyen-Orient selon tous les responsables. Il observe que depuis 1945 les grandes alliances ont été remarquablement stables. À l’Est, il décrit une rétraction et un renouvellement : l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), héritière du pacte de Varsovie, s’est consolidée avec l’emprise russe sur la Biélorussie mais affaiblie avec le départ de fait de l’Arménie, que Moscou n’a pas secourue face à l’Azerbaïdjan. La Russie renoue surtout avec les alliances soviétiques : réactivation en 2015 du traité de 1980 avec la Syrie, puis, en 2024, un traité avec la Corée du Nord qui promet « sans délai » une assistance « par tous les moyens », ce qui est selon lui « du lourd » dans le vocabulaire des alliances, suivi de l’engagement nord-coréen pour défendre le territoire russe. À l’Ouest, il décrit au contraire une consolidation : les États-Unis comptent une soixantaine d’alliés, ont renforcé leurs alliances en Asie sous les deux administrations Trump et Biden, l’OTAN a accueilli quatre nouveaux membres en quinze ans dont la Finlande et la Suède, l’Union européenne est devenue une alliance défensive par l’article 42.7 du traité de Lisbonne, et la France dispose d’un réseau d’engagements unique en Europe, avec trois pays du Golfe, Djibouti, la Grèce et l’Allemagne.
Il ajoute à ce paysage une couche de partenariats sans engagement mutuel, comme le Quad ou l’Organisation de coopération de Shanghai, et ne croit pas à une grande alliance anti-occidentale entre la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord, entre lesquels le seul engagement mutuel de défense est le nouveau traité russo-nord-coréen.
Des freins plutôt que des engrenages
La seconde partie pose la question centrale : cette recomposition est-elle dangereuse ? Bruno Tertrais pense que le système actuel des alliances est « un ralentisseur plutôt qu’un accélérateur d’escalade ». Il conteste la lecture réaliste selon laquelle la Russie serait intervenue en Ukraine parce que l’OTAN avançait, qu’il juge infondée historiquement et politiquement. Il discute les deux pièges classiques : celui de l’engagement, où un allié faible se sentirait enhardi, dont il trouve peu de preuves récentes, et celui de la crédibilité, où un protecteur interviendrait pour sa réputation, alors que les dirigeants américains ont, selon lui, surtout préservé leur liberté d’action, de Diên Biên Phu à Suez. Il rappelle que l’enchaînement des alliances de 1914 est aujourd’hui relativisé par les historiens, et que les traités contemporains sont bornés : jamais automatiques, assortis de réserves nationales, limités à une zone précise et à une « attaque armée » de gravité suffisante. La France a ainsi précisé que son accord avec la Grèce ne couvrait pas la zone économique exclusive grecque. Il cite les cas où les garanties n’ont pas été activées, des cyberattaques contre l’Estonie en 2007 à l’avion turc abattu en 2012, et note que la Russie et la Chine n’ont jamais attaqué ouvertement un territoire clairement couvert par une garantie occidentale. Reste le choc Trump : il cite des sondages d’août 2024 où 64 % des Américains jugeaient les alliances profitables et 76 % soutenaient l’OTAN, ainsi que des discours rassurants de responsables de l’administration.
Mais il prévient que les Européens ne peuvent plus tenir le soutien américain pour acquis, face à un protecteur devenu incertain et exigeant. Son paradoxe final : c’est au moment où l’OTAN triomphe à l’extérieur que sa destruction de l’intérieur devient crédible.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Fondation pour la recherche stratégique (FRS) : think tank dont Bruno Tertrais est directeur adjoint
- Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) : alliance à la longévité et à l’institutionnalisation exceptionnelles, selon l’invité
- Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) : alliance dominée par Moscou, en partie héritière du pacte de Varsovie
- Traité Russie-Corée du Nord de 2024 : engagement d’assistance militaire immédiate par tous les moyens
- Article 42.7 du traité de Lisbonne : clause qui fait de l’Union européenne une alliance défensive
- Traité d’Aix-la-Chapelle : engagement de défense entre la France et l’Allemagne
- Quad : partenariat lancé par le Japon en 2007, centré sur la sécurité maritime
- Organisation de coopération de Shanghai : organisation de sécurité collective tournée vers le contre-terrorisme
- Olivier Schmitt : auteur d’une conférence précédente du cycle, à laquelle l’invité se réfère
Au fil de l’épisode
- 00:00:42 : prendre du recul face à l’actualité de Trump
- 00:02:18 : l’OTAN, dernière alliance sur Terre ?
- 00:03:21 : définir une alliance au sens strict
- 00:05:32 : la stabilité des alliances depuis 1945
- 00:07:43 : l’OTSC et l’Arménie
- 00:08:30 : Moscou renoue avec les alliances soviétiques
- 00:09:49 : le traité entre la Russie et la Corée du Nord
- 00:10:41 : à l’Ouest, élargissement et consolidation
- 00:14:06 : les tensions structurelles de l’OTAN
- 00:17:04 : l’Union européenne et les engagements de la France
- 00:18:33 : une toile de partenariats de sécurité
- 00:21:25 : pas d’alliance anti-occidentale
- 00:22:57 : la recomposition est-elle dangereuse ?
- 00:24:56 : les pièges de l’engagement et de la crédibilité
- 00:30:16 : 1914 et les limites des traités actuels
- 00:34:57 : des garanties rarement activées
- 00:39:17 : l’opinion américaine et l’administration Trump
- 00:43:35 : le paradoxe d’une alliance triomphante et menacée
FAQ
Qu’est-ce qu’une alliance militaire au sens strict ?
Pour Bruno Tertrais, une alliance est un engagement de défense formalisé. Elle se distingue d’une coalition, d’une organisation de sécurité collective, d’un accord de défense ou d’un partenariat stratégique. Ainsi, Israël n’est pas un allié formel des États-Unis, et le statut d’« allié majeur non-OTAN » ne fait pas d’un pays un allié.
Pourquoi le traité entre la Russie et la Corée du Nord est-il important ?
Selon Bruno Tertrais, ce traité de 2024 prévoit, en cas d’invasion de l’un des deux pays, une assistance militaire immédiate « par tous les moyens », une formule plus contraignante que celles des alliances occidentales. Il y voit une déclaration d’indépendance des deux pays vis-à-vis de la Chine, concrétisée par l’engagement nord-coréen aux côtés de la Russie.
Les alliances militaires augmentent-elles le risque de guerre ?
Bruno Tertrais estime au contraire qu’elles freinent l’escalade. Les traités contemporains ne sont pas automatiques, comportent des réserves nationales, couvrent une zone précise et une attaque armée d’une gravité suffisante. Il observe que les garanties ont rarement été activées et que la Russie et la Chine n’ont jamais attaqué un territoire clairement protégé.
L’OTAN peut-elle survivre à Donald Trump ?
Bruno Tertrais ne juge pas sa disparition totale comme le scénario le plus probable : l’opinion américaine reste favorable aux alliances et à l’OTAN. Mais il estime que les Européens ne peuvent plus tenir le soutien américain pour acquis, et que c’est au moment où l’Alliance triomphe à l’extérieur que sa destruction de l’intérieur devient crédible.
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