
Victor Cha, président du département de géopolitique et de politique étrangère du Center for Strategic and International Studies (CSIS) à Washington et ancien directeur des affaires asiatiques au Conseil de sécurité nationale, est l'invité de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il décrit les phases successives de l'architecture de sécurité en Asie, des alliances bilatérales de la guerre froide aux groupements comme le Quad, et explique pourquoi le retour de Donald Trump ouvre une nouvelle étape, avec un rapprochement possible entre Européens et Asiatiques.
Cinq phases d’une architecture de sécurité
Victor Cha, président du département de géopolitique et de politique étrangère et titulaire de la Korea Chair au Center for Strategic and International Studies (CSIS) à Washington, présente dans cette conférence de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains l’évolution des alliances de sécurité dans l’Indo-Pacifique. Il distingue cinq phases, et peut-être une sixième. La première, pendant la guerre froide, est celle du « bilatéralisme dur » : les États-Unis lient le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, les Philippines, la Thaïlande, l’Australie et la Nouvelle-Zélande par des alliances séparées, sur le modèle d’une roue de vélo dont Washington est le moyeu et dont les rayons ne se touchent pas. Ce système a apporté sécurité, démocratisation et prospérité, mais il a aussi conduit à soutenir des régimes autoritaires et n’a jamais incité les pays de la région à s’organiser entre eux, ni à se réconcilier avec le Japon. Après la guerre froide, ces alliances ne se défont pas, contrairement à ce que prédit la théorie : elles deviennent des institutions fondées sur des valeurs communes. La crise financière asiatique de 1997 fait ensuite naître des institutions régionales autour de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), sans les États-Unis. Il y a un peu plus de dix ans, la Chine crée à son tour les siennes, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et les nouvelles routes de la soie, et Xi Jinping appelle en 2014 à « laisser le peuple d’Asie gérer les affaires de l’Asie ». Victor Cha rappelle aussi les pourparlers à six sur la dénucléarisation de la Corée du Nord, auxquels il a participé.
La cinquième phase est celle du « bilatéralisme mixte » : des groupements de trois ou quatre démocraties, fonctionnels, bâtis sur les alliances bilatérales et souvent tournés vers la Chine, comme le Quad ou le partenariat entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis sur les sous-marins. Des responsables de l’administration Biden y voyaient leur plus grande réalisation.
Le choc de l’Amérique d’abord
Avec le second mandat de Donald Trump, Victor Cha estime que le principal acteur de cette architecture change de paradigme. Les États-Unis n’agissent plus en « Léviathan libéral » garant d’un ordre fondé sur des règles, mais selon une politique « fondamentalement transactionnelle » où les alliés sont des charges. Il montre une grille de lecture en quatre cases qui croise dépenses de défense et balance commerciale : aucun allié ne coche les deux critères, hormis la Lettonie en Europe pour la dépense et l’Australie en Asie pour le commerce, tandis que l’Allemagne et la Corée du Sud, qui accueillent des troupes américaines et dégagent des excédents commerciaux, sont selon lui « dans la ligne de mire ». Il prévoit une politique « stratégiquement prévisible mais tactiquement imprévisible », une diplomatie personnelle avec les adversaires au risque de court-circuiter les alliés, comme avec la Corée du Nord puis la Russie, et un retranchement sécuritaire américain.
Il y voit aussi une opportunité : Européens et Asiatiques, déjà rapprochés par la guerre en Ukraine et la participation du Japon, de la Corée du Sud, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande aux sommets de l’OTAN et du G7, devraient bâtir leurs propres groupements de sécurité. Une étude du CSIS montre selon lui que l’Australie, la Corée du Sud et l’Espagne font aussi bien que les membres du G7 sur les priorités de ce groupe.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « The Impossible State: North Korea, Past and Future », Victor Cha, l’un de ses ouvrages primés.
- « Powerplay: Origins of the American Alliance System in Asia », Victor Cha, sur la naissance du système d’alliances américain en Asie.
- Center for Strategic and International Studies (CSIS), think tank de Washington où il préside le département de géopolitique et de politique étrangère.
- Pourparlers à six sur la Corée du Nord, dont il a été le représentant adjoint américain.
- Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), à l’origine des institutions régionales nées après la crise financière de 1997.
- Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures, créée par la Chine et que les États-Unis ont refusé de rejoindre.
- Dialogue quadrilatéral de sécurité (Quad), réunissant les États-Unis, le Japon, l’Inde et l’Australie.
- Partenariat entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis sur les sous-marins et la technologie.
- Accord trilatéral de Camp David entre les États-Unis, le Japon et la Corée du Sud.
- G7, enceinte où les partenaires indo-pacifiques sont de plus en plus associés.
Au fil de l’épisode
- 00:01:18 : objet de la conférence et méthode historique
- 00:02:05 : les alliances américaines en Asie après 1945
- 00:03:13 : phase 1, la guerre froide et le système en roue de vélo
- 00:06:39 : les limites du bilatéralisme et le cas du Japon
- 00:09:02 : phase 2, des alliances qui survivent à la guerre froide
- 00:12:58 : phase 3, la crise financière asiatique et l’essor de l’ASEAN
- 00:16:41 : phase 4, les institutions construites par la Chine
- 00:20:58 : les pourparlers à six sur la Corée du Nord
- 00:22:48 : phase 5, le bilatéralisme mixte et le minilatéralisme
- 00:29:07 : le second mandat de Donald Trump, un changement de paradigme
- 00:31:47 : dépenses de défense et balance commerciale, la grille de lecture des alliés
- 00:37:43 : ce qu’il faut attendre des quatre prochaines années
- 00:40:01 : rapprocher l’Europe et l’Indo-Pacifique
- 00:43:25 : le G7 et l’étude du CSIS sur les partenaires possibles
FAQ
Qui est Victor Cha ?
Victor Cha préside le département de géopolitique et de politique étrangère du CSIS à Washington, où il est titulaire de la Korea Chair, et enseigne à Georgetown University. Directeur des affaires asiatiques au Conseil de sécurité nationale de 2004 à 2007, il a été représentant adjoint américain aux pourparlers à six sur la Corée du Nord.
Qu’est-ce que le système d’alliances en roue de vélo en Asie ?
Selon Victor Cha, c’est l’architecture bâtie par les États-Unis pendant la guerre froide : des alliances bilatérales séparées avec le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, les Philippines, la Thaïlande, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Washington en est le moyeu, chaque allié un rayon, sans lien entre les rayons, à la différence de l’OTAN en Europe.
Qu’est-ce que le bilatéralisme mixte ?
Victor Cha désigne ainsi la phase récente où les États-Unis relient leurs alliances bilatérales dans de petits groupements de trois ou quatre démocraties, consacrés à un sujet précis et souvent tournés vers la Chine. Le Quad, le partenariat sur les sous-marins entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis ou l’accord trilatéral de Camp David avec le Japon et la Corée du Sud en sont des exemples.
Comment le retour de Donald Trump change-t-il les alliances en Asie ?
Pour Victor Cha, la politique de Donald Trump est transactionnelle : il juge ses alliés sur leurs dépenses de défense et leur balance commerciale, et les voit comme des charges. Il prévoit un retranchement américain, notamment en Corée du Sud et en Allemagne, qui devrait pousser Européens et Asiatiques à coopérer davantage.
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