
Le géographe Alain Delpirou, auteur de « Cocaïne sans frontières » aux éditions du Cerf, répond à Jean-Baptiste Noé dans le podcast de la revue Conflits. En dix ans, la production mondiale de cocaïne a été multipliée par quatre, les laboratoires se sont modernisés, les routes passent désormais par l'Afrique et le prix du gramme a presque été divisé par deux. Il décrit un trafic qui touche tout le territoire français et toutes les générations, et le rôle désormais central de la Marine nationale dans les saisies.
Une production multipliée par quatre
Dans cet épisode de Conflits, Jean-Baptiste Noé reçoit le géographe Alain Delpirou, auteur de « Cocaïne sans frontières », publié aux éditions du Cerf, pour analyser la croissance de la cocaïne dans le monde. Il décrit d’abord la modernisation de la production : la feuille de coca, autrefois foulée aux pieds, est broyée à la machine, la poudre séchée au micro-ondes, et un laboratoire temporaire ne sert plus que 48 heures avant d’être abandonné. Une partie de la transformation se fait désormais en Europe, où arrive la pâte base, moins coûteuse à perdre en cas de saisie. Selon ses estimations, les cultures couvrent environ 400 000 hectares, une surface que le département du Lot-et-Garonne ne suffirait pas à contenir, contre 50 000 en 1980, et la production a atteint 4 000 tonnes de cocaïne pure en 2024, contre 1 000 tonnes en 2012. De nouveaux pays cultivent la coca, comme le Honduras, le Guatemala ou l’Équateur. L’Afrique, longtemps à l’écart, est devenue une zone de transit puis de transformation, depuis le golfe de Guinée, et il consacre un chapitre à la Guinée-Bissau, qu’il qualifie de narco-État.
Pour lui, la corruption qui accompagne ce trafic rend son éradication très difficile : il estime à 20 000 le nombre de personnes qui vivent à plein temps du trafic de drogue en France.
Une drogue devenue banale
Alain Delpirou revient sur les années 1980 et sur Pablo Escobar, qui a implanté la culture de coca à grande échelle en Colombie, jusqu’à la destruction du laboratoire de Tranquilandia et l’assassinat du ministre de la Justice. Il juge la notion de guerre à la drogue, lancée en 1971 sous Nixon, dépassée depuis 2025 : il qualifie d’exécutions extrajudiciaires la destruction de bateaux de passeurs par les États-Unis dans le Pacifique. La France, elle, intercepte les navires dans les Caraïbes, et la Marine nationale, qui va désormais au contact des trafiquants avec les commandos marine, réalise une grande partie des saisies. Celles-ci ne représenteraient que 5 à 10 % des flux ; la France a saisi 84,3 tonnes en 2025 et 30,5 tonnes du 1er janvier au 15 avril 2026. Selon le géographe, environ 3,7 millions de Français avaient déjà consommé de la cocaïne en 2024, le gramme coûte 50 euros contre 80 à 90 il y a cinq ou six ans, et la pureté dépasse souvent 75 %.
Il souligne enfin l’enjeu de santé publique, avec des urgences de plus en plus sollicitées, et la complexité juridique d’une feuille de coca à la fois licite et illicite, inscrite dans la Constitution bolivienne.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Cocaïne sans frontières » : le livre d’Alain Delpirou, publié aux éditions du Cerf.
- Pablo Escobar : le trafiquant colombien qui a lancé l’industrie de la cocaïne dans les années 1980, tué le 2 décembre 1993.
- Tranquilandia : le grand laboratoire colombien qui produisait, selon l’invité, 20 tonnes de cocaïne par mois.
- Guerre à la drogue : la politique lancée en 1971 sous la présidence Nixon.
- Marine nationale : devenue, selon l’invité, l’acteur principal des saisies de cocaïne destinée à l’Europe.
- Guinée-Bissau : pays auquel le livre consacre un chapitre, qualifié de narco-État.
- Organisation mondiale de la santé : qui maintient la feuille de coca dans le classement des stupéfiants.
Au fil de l’épisode
- 00:01:30 : la cocaïne, au croisement de la criminalité, du social et de la géographie
- 00:02:58 : de la feuille à la poudre, des laboratoires modernisés
- 00:04:44 : une transformation désormais réalisée en Europe
- 00:06:07 : pourrait-on cultiver la coca ailleurs ?
- 00:07:40 : 400 000 hectares et 4 000 tonnes de cocaïne pure
- 00:09:54 : le golfe de Guinée, zone de transit et de transformation
- 00:11:28 : la Guinée-Bissau, un narco-État
- 00:11:57 : 20 000 personnes vivent du trafic en France
- 00:13:36 : la guerre à la drogue, de Nixon à 2025
- 00:15:42 : interceptions françaises dans les Caraïbes
- 00:16:59 : le rôle croissant de la Marine nationale
- 00:18:47 : des saisies qui ne représentent qu’une faible part des flux
- 00:20:48 : le blanchiment et le poids économique du trafic
- 00:21:54 : les années 1980 et Pablo Escobar
- 00:25:31 : une production qui double tous les quatre ans
- 00:27:04 : la cocaïne face aux drogues de synthèse
- 00:28:48 : un enjeu de santé publique
- 00:31:28 : une drogue qui touche tout le territoire et tous les âges
- 00:33:02 : la feuille de coca, licite et illicite
- 00:35:42 : éradication des cultures et corruption
- 00:37:32 : l’Afrique, nouveau continent de consommation
FAQ
Qui est Alain Delpirou ?
Alain Delpirou est géographe et travaille depuis longtemps sur la drogue. Il a publié aux éditions du Cerf « Cocaïne sans frontières », une enquête sur une drogue mondialisée, avec de nombreux graphiques sur la production et les routes du trafic. Dans l’épisode, il analyse la croissance de la cocaïne depuis dix ans.
Combien de cocaïne est produite dans le monde ?
Selon les estimations citées par Alain Delpirou, la production a atteint environ 4 000 tonnes de cocaïne pure en 2024, contre 1 000 tonnes en 2012 et 2 000 en 2020. Une fois coupée, elle représenterait plus de 5 000 tonnes mises sur le marché. Les cultures de coca couvrent près de 400 000 hectares, contre 50 000 en 1980.
Pourquoi l’Afrique est-elle devenue une route de la cocaïne ?
D’après Alain Delpirou, plus l’Europe a renforcé ses frontières, plus les trafiquants ont cherché des passages moins surveillés. Le golfe de Guinée, à environ 4 000 kilomètres des côtes brésiliennes, est devenu une zone de rebond, puis de transformation. La drogue remonte ensuite par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie vers l’Europe, et l’Afrique devient aussi un marché de consommation.
Quel rôle joue la Marine nationale contre le trafic de cocaïne ?
Selon Alain Delpirou, depuis trois ou quatre ans, la Marine nationale intervient au plus près des trafiquants, notamment dans les Caraïbes, avec les commandos marine qui arraisonnent les bateaux sans violence. Elle saisit désormais une grande partie de la cocaïne destinée à l’Europe, un rôle tenu auparavant surtout par la douane dans les ports.
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