
Emmanuel Lincot, professeur à l'Institut catholique de Paris et auteur d'un livre sur la guerre des mondes entre la Chine et l'Inde, répond à Jean-Baptiste Noé dans le podcast de la revue Conflits. Tibet, château d'eau de l'Asie, guerre de 1962, Cachemire et corridor sino-pakistanais, sentiment d'encerclement indien : il explique pourquoi ces deux géants voisins restent en tension, en mêlant géopolitique et histoire des représentations, jusqu'au cinéma et à la figure de Tagore.
Le Tibet, château d’eau et nouvelle frontière
Emmanuel Lincot, professeur à l’Institut catholique de Paris et spécialiste du monde asiatique, répond à Jean-Baptiste Noé dans le podcast de la revue Conflits sur la rivalité entre l’Inde et la Chine, qu’il aborde aussi par l’histoire des représentations. Pour lui, les deux pays se sont longtemps ignorés malgré des liens anciens par le bouddhisme et le Tibet, jusqu’à ce que l’Armée populaire de libération s’empare du Tibet dans les années 1950 et que la guerre sino-indienne de 1962 fasse de la Chine l’ennemi durable de l’Inde : selon lui, 1962 est pour les Indiens ce que 1940 est pour les Français. Il décrit une Inde qui se sent encerclée par les partenaires de Pékin, du Pakistan au Bangladesh, au Myanmar et au Sri Lanka, et qui cherche de nouveaux partenaires, d’où selon lui l’achat d’une centaine de Rafale à la France. Le Tibet, rattaché culturellement au monde indien et auréolé par le prestige du dalaï-lama, est aussi le château d’eau de l’Asie : la Chine peut faire pression sur l’Inde par les fleuves, en particulier le Brahmapoutre. Emmanuel Lincot, qui s’y rend régulièrement, décrit une sinisation délibérée des marges, des infrastructures ferroviaires et routières, des bases militaires et une bourgeoisie tibétaine émergente, ainsi qu’une jeune génération tibétaine moins attachée que le dalaï-lama à la seule autonomie.
Il revient sur les contentieux frontaliers, l’Aksai Chin revendiqué par New Delhi et l’Arunachal Pradesh revendiqué par Pékin, et sur l’accueil du dalaï-lama par Nehru en 1959, qui indispose toujours la Chine.
Cachemire, Pakistan et soft power
Le Cachemire occupe une position de carrefour sur la route qui relie le Xinjiang au port pakistanais de Gwadar : pour Emmanuel Lincot, le corridor sino-pakistanais doit offrir à la Chine une alternative en cas de blocage des détroits de Malacca ou d’Ormuz, et le Pakistan sert de levier pour déstabiliser l’Inde. Il évoque l’affrontement indo-pakistanais de 2025, les heurts frontaliers depuis le Doklam en 2017 et au Ladakh, et une rivalité idéologique qui remonte à la conférence de Bandung en 1955. Malgré l’accueil chaleureux réservé par Narendra Modi à Xi Jinping au sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai à Tianjin, il juge improbable un front commun contre l’Occident, en raison de la relation de New Delhi avec Moscou et avec Paris.
La fin de l’entretien porte sur le Népal passé dans l’orbite chinoise, la figure de Rabindranath Tagore et le panasiatisme, la diaspora indienne, une démocratie indienne que le chercheur juge inféchie par le nationalisme hindou, l’identité tourmentée du Pakistan et un soft power indien porté par le cinéma plutôt que par l’État.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Chine, Inde, la guerre des mondes », Emmanuel Lincot : le livre publié aux éditions du Cerf qui sert de point de départ à l’entretien.
- « Diplomatie », Henry Kissinger : cité comme modèle d’analyse mêlant relations internationales et histoire.
- Guerre sino-indienne de 1962 : conflit qui a vu la Chine annexer l’Aksai Chin.
- Conférence de Bandung (1955) : réunion des pays non alignés où s’esquisse la rivalité idéologique entre l’Inde et la Chine.
- Christophe Jaffrelot : spécialiste de l’Inde contemporaine cité pour son analyse de la démocratie indienne.
- Rabindranath Tagore : écrivain indien, premier prix Nobel non européen en 1913, figure du panasiatisme.
- Corridor économique sino-pakistanais : route reliant le Xinjiang au port de Gwadar.
Au fil de l’épisode
- 00:01:02 : deux géants voisins aux mondes culturels cloisonnés
- 00:02:33 : comprendre la relation par l’histoire des représentations
- 00:04:30 : l’annexion du Tibet et la guerre sino-indienne de 1962
- 00:05:50 : un intérêt chinois croissant pour l’Inde
- 00:07:08 : contourner l’Inde par le Pakistan et le sentiment d’encerclement
- 00:08:40 : ce que le Tibet représente pour l’Inde
- 00:10:14 : le château d’eau de l’Asie et le Brahmapoutre
- 00:12:15 : bases militaires et sinisation des marges
- 00:15:25 : mines, fleuves et essais nucléaires
- 00:18:06 : identité tibétaine, religion et succession du dalaï-lama
- 00:21:52 : les contentieux frontaliers
- 00:23:33 : le Cachemire et l’affrontement indo-pakistanais de 2025
- 00:25:05 : le corridor sino-pakistanais et les détroits
- 00:26:26 : les heurts frontaliers entre l’Inde et la Chine
- 00:28:45 : de Bandung au sommet de Tianjin
- 00:29:56 : le Népal dans l’orbite chinoise
- 00:32:35 : Rabindranath Tagore et le panasiatisme
- 00:35:26 : la diaspora indienne
- 00:37:45 : l’Inde est-elle la plus grande démocratie du monde ?
- 00:43:23 : la partition et l’identité du Pakistan
- 00:45:40 : cinéma indien et soft power
FAQ
Pourquoi l’Inde et la Chine sont-elles rivales ?
Selon Emmanuel Lincot, la rivalité naît de l’annexion du Tibet dans les années 1950, qui fait de la Chine un voisin direct, puis de la guerre de 1962, vécue en Inde comme un traumatisme. S’y ajoutent des frontières contestées sur des milliers de kilomètres, la question de l’eau et une compétition pour le leadership en Asie.
Pourquoi le Tibet est-il stratégique entre l’Inde et la Chine ?
Le Tibet est le château d’eau de l’Asie : la plupart des grands fleuves du continent y prennent leur source, ce qui donne à la Chine un moyen de pression, notamment sur le Brahmapoutre. Emmanuel Lincot rappelle aussi son lien culturel avec le monde indien, le prestige du dalaï-lama et les infrastructures que Pékin y construit.
Quel rôle joue le Pakistan dans la rivalité sino-indienne ?
Pour Emmanuel Lincot, le Pakistan permet à la Chine de contourner l’Inde : par le Cachemire, le corridor sino-pakistanais relie le Xinjiang au port de Gwadar, alternative aux détroits de Malacca et d’Ormuz. Il estime aussi que Pékin utilise le Pakistan pour déstabiliser l’Inde.
L’Inde et la Chine peuvent-elles s’allier contre l’Occident ?
Emmanuel Lincot en doute. Malgré l’accueil chaleureux de Xi Jinping par Narendra Modi au sommet de Tianjin, les points d’achoppement sont trop nombreux, et l’Inde reste liée à Moscou ainsi qu’à Paris, notamment par l’achat d’une centaine de Rafale qui l’engage sur des décennies.
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