
Daniel Dory, chercheur spécialiste du terrorisme, a publié avec l'historienne Marie-Danielle Demélas un texte inédit de Roger Trinquier, officier parachutiste de la bataille d'Alger et théoricien de la contre-insurrection. Au micro de Ludovic François, pour la revue Conflits, il retrace le parcours de cet officier passé par la Chine et l'Indochine, expose ses principes de contre-guérilla et suit leur circulation jusqu'à l'armée américaine en Irak.
Trinquier, de la Chine à la bataille d’Alger
Daniel Dory, chercheur spécialiste du terrorisme, revient au micro de Ludovic François sur Roger Trinquier, officier parachutiste qui a commandé une partie des détachements parachutistes pendant la bataille d’Alger en 1957 et que l’on tient pour l’un des grands théoriciens de la contre-insurrection. Avec l’historienne Marie-Danielle Demélas, il a publié en 2022 Terrorisme et contre-insurrection, qui reprend un texte inédit retrouvé dans les archives : la première version de La guerre moderne, le livre de Trinquier. Daniel Dory retrace un parcours singulier : bloqué en Chine avec une mission militaire pendant la guerre, Trinquier observe ensuite la guerre de Corée, sert en Indochine, où il recrute des partisans dans les groupes ethniques pour mener une guérilla derrière les lignes du général Giap, puis applique en Algérie une réflexion sur la guerre « au milieu de la population », que les militaires, dit-il, « détestent ». Il en résume les principes : connaître la langue, recenser la population, quadriller le terrain, maîtriser les flux par des points de contrôle, puis gagner la population en allant au-delà de la répression. Le chercheur distingue aussi les filières par lesquelles la pensée française a circulé à l’étranger : Galula et la RAND Corporation aux États-Unis, d’anciens militaires de l’OAS en Argentine, dont il juge le rôle « minime », et la redécouverte de ces textes en Irak par le général Petraeus. Il soutient enfin que ces outils pourraient éclairer des phénomènes comme les émeutes urbaines en France, une comparaison qu’il reconnaît « tabou ».
La dernière partie porte sur la recherche sur le terrorisme : ses revues de référence, sa faiblesse en France faute de « masse critique », et la nécessité de passer de la « strate polémique » à une étude « la plus neutre possible ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Terrorisme et contre-insurrection : livre de Marie-Danielle Demélas et Daniel Dory, publié en 2022 chez VA Éditions, qui présente un texte inédit de Roger Trinquier.
- La guerre moderne : le livre de Roger Trinquier, traduit en anglais, dont le texte inédit est la première version.
- La bataille d’Alger (1957) : Trinquier y commandait une partie des détachements parachutistes.
- Le GCMA : formation des services spéciaux en Indochine où Trinquier organise des maquis de partisans locaux.
- Galula : auteur dont l’expérience, recueillie par la RAND Corporation, a nourri un manuel américain selon Daniel Dory.
- L’école des Amériques : école militaire américaine où ce manuel a servi, d’après le chercheur.
- Terrorism and Political Violence, Studies in Conflict and Terrorism, Perspectives on Terrorism : les trois revues de référence de la recherche sur le terrorisme qu’il cite.
- Sécurité globale : la revue française qu’il présente comme pilier de cette recherche en France.
- Étudier le terrorisme : le manuel publié par Daniel Dory.
Au fil de l’épisode
- 00:01:15 : Terrorisme et contre-insurrection, un texte inédit de Roger Trinquier
- 00:01:47 : la découverte de la première version de La guerre moderne
- 00:02:30 : un officier bloqué en Chine avec une mission militaire
- 00:03:44 : la guerre de Corée, l’Indochine et le bouillonnement des officiers français
- 00:05:13 : guérilla rurale, terrorisme urbain et guerre au milieu de la population
- 00:06:38 : le départ de l’armée avant le putsch, le Congo et la fin de Trinquier
- 00:08:35 : le passage par les services spéciaux et les maquis derrière les lignes de Giap
- 00:10:15 : son rôle pendant la bataille d’Alger
- 00:10:49 : les principes de la contre-guérilla, de la langue au recensement
- 00:11:40 : quadrillage, points de contrôle et conquête de la population
- 00:12:57 : école française, école des Amériques et filière argentine
- 00:16:34 : la redécouverte des auteurs français par le général Petraeus en Irak
- 00:17:26 : la contre-insurrection appliquée aux émeutes urbaines
- 00:20:05 : technique de sécurité et effets politiques de la contre-insurrection
- 00:21:29 : la deuxième intifada et l’attention nouvelle portée aux victimes
- 00:23:21 : revues, manuels et état de la recherche sur le terrorisme en France
FAQ
Qui était Roger Trinquier ?
Roger Trinquier était un officier parachutiste français. Il a servi en Chine, en Indochine, où il a encadré des partisans locaux au sein des services spéciaux, puis en Algérie, où il commandait une partie des détachements parachutistes pendant la bataille d’Alger en 1957. Son livre La guerre moderne en a fait l’un des théoriciens majeurs de la contre-insurrection.
Quels sont les principes de la contre-guérilla selon Trinquier ?
D’après Daniel Dory, il s’agit d’abord de connaître la langue du terrain, puis de recenser la population pour savoir qui habite où, de quadriller le territoire, de maîtriser les flux par des points de contrôle, et enfin de gagner la population en lui offrant des services, au-delà de la seule répression.
Comment la pensée française de la contre-insurrection est-elle arrivée aux États-Unis ?
Selon Daniel Dory, la filière américaine passe surtout par Galula, dont la RAND Corporation a recueilli le récit d’expérience, à l’origine d’un manuel utilisé à l’école des Amériques. La guerre moderne de Trinquier a aussi été traduite, chose rare, et le général Petraeus a fait lire ces textes français en Irak et à West Point.
Où en est la recherche sur le terrorisme en France ?
Daniel Dory la juge encore dispersée et peu systématisée. Il cite trois revues anglo-saxonnes de référence et la revue Sécurité globale en France, mais estime qu’il manque une masse critique de chercheurs pour une revue purement spécialisée. Il appelle à étudier le terrorisme comme une technique de communication violente, de la façon la plus neutre possible.
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