Podcast Défense.
Conflits, géopolitique1 mai 202645 min

La Turquie face à ses défis – Aurélien Denizeau

avec Aurélien Denizeau

Aurélien Denizeau, la Turquie d'Erdogan entre puissance régionale et repli nationaliste

Aurélien Denizeau, chercheur associé à l'Ifri et spécialiste de la Turquie, retrace avec Jean-Baptiste Noé, dans le podcast de la revue Conflits, vingt-cinq ans de transformations sous Recep Tayyip Erdogan. Démocratisation puis repli autoritaire, grands chantiers, contrôle des routes du gaz, relations ambiguës avec l'Azerbaïdjan et l'Arménie, société qui se sécularise, influence en Afrique et ambitions en Méditerranée orientale : un tour d'horizon d'un pays qui, selon lui, a beaucoup changé et dont le parti au pouvoir peine à préparer l'après-Erdogan.

Vingt-cinq ans d’Erdogan : routes, aéroport et repli autoritaire

Aurélien Denizeau, enseignant en géopolitique et relations internationales et chercheur associé au programme Turquie et Moyen-Orient de l’Ifri, dresse au micro de Jean-Baptiste Noé le bilan de près de vingt-cinq ans de pouvoir de Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre puis président. Il distingue plusieurs phases : une libéralisation dans les années 2000, qu’il juge « probablement la phase la plus poussée » de la démocratisation turque, une expansion économique jusqu’au tournant des années 2010 puis une fragilisation, des réformes qui ont réduit le rôle de l’armée dans la vie politique, et le changement constitutionnel de 2017 qui a installé un système « hyperprésidentiel ». Il insiste sur la modernisation des infrastructures, dont le grand aéroport d’Istanbul, d’abord critiqué pour son impact environnemental, sa position exposée au vent et sa taille, mais devenu selon lui un hub entre Europe, Asie et Afrique. Sur l’énergie, il explique que la Turquie a compris que l’essentiel est de contrôler les voies de passage des hydrocarbures : oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzurum d’un côté, TurkStream avec la Russie de l’autre. Les barrages du sud-est, sur le Tigre et l’Euphrate, alimentent les tensions avec l’Irak et la Syrie.

En politique étrangère, la Turquie est passée d’une vision strictement sécuritaire à un projet de puissance régionale, avant un retour à une ligne plus défensive et nationaliste.

Azerbaïdjan, Arménie, monde turcophone : des liens plus complexes qu’il n’y paraît

La formule nationaliste « une nation, deux États » résume la proximité affichée avec l’Azerbaïdjan, que le chercheur compare au lien entre Français et Québécois. Mais il rappelle que le gouvernement Erdogan s’est longtemps peu intéressé à ce pays chiite, laïcisé à l’époque soviétique et allié d’Israël, et qu’une tentative de réconciliation avec l’Arménie a eu lieu vers 2009 à 2011, freinée alors par l’opposition laïque et nationaliste. Selon lui, la relation turco-arménienne est surtout mémorielle, alors que le conflit entre Arménie et Azerbaïdjan est territorial ; face au président Aliyev, la Turquie joue parfois un rôle de modérateur. Le rêve panturquiste des années 1990, l’idée d’une communauté des pays turcophones, s’est heurté aux réalités, et le gouvernement turc a souvent sacrifié les Ouïghours à ses accords avec Pékin.

« On doit avant tout sécuriser son périmètre avant de rêver d’influence ailleurs », résume Aurélien Denizeau.

Une société qui se sécularise, une influence qui s’étend

Le clivage entre « Turcs blancs » et « Turcs noirs » oppose aujourd’hui moins Istanbul au reste du pays que les générations : les jeunes urbains, alors que la population est urbaine à 70 ou 80 %, se disent d’abord kémalistes et nationalistes. Le chercheur voit deux paradoxes : les militaires kémalistes ont réislamisé la société dans les années 1980 et préparé l’arrivée de l’AKP, et l’AKP a formé la génération la plus sécularisée de l’histoire turque, l’islam se trouvant associé au pouvoir. Il doute que le parti survive au départ de son chef, contesté aussi par les islamistes du Saadet et de Yeniden Refah. Il décrit ensuite l’implantation turque dans la Corne de l’Afrique, avec la Somalie comme tête de pont, une stratégie de soft power inspirée par Ahmet Davutoğlu, aujourd’hui passé dans l’opposition, les relations avec le Maghreb, la Libye et l’Égypte, le vote de la diaspora en Europe, nettement plus favorable à l’AKP que celui des Turcs de Turquie, et enfin Chypre.

En Méditerranée orientale, selon lui, la Turquie cherche avant tout à maximiser sa zone économique exclusive, par crainte d’être encerclée par les espaces maritimes grec et chypriote.

Les références de l’épisode

  • Ifri (Institut français des relations internationales) : Aurélien Denizeau est chercheur associé à son programme Turquie et Moyen-Orient.
  • AKP : parti de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis près de vingt-cinq ans.
  • Réforme constitutionnelle de 2017 : elle a renforcé les pouvoirs du président turc.
  • Aéroport d’Istanbul : grand projet de l’ère Erdogan, devenu un hub entre Europe, Asie et Afrique.
  • Oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzurum : ils acheminent les hydrocarbures de la Caspienne vers la Turquie.
  • TurkStream : gazoduc construit avec la Russie sous la mer Noire.
  • Ahmet Davutoğlu : ancien conseiller et ministre d’Erdogan, inspirateur de sa politique étrangère dans les années 2000, passé dans l’opposition.
  • Saadet et Yeniden Refah : partis islamistes d’opposition cités par le chercheur.
  • IHH : ONG islamique turque implantée en Somalie.
  • Intervention turque à Chypre en 1974 : selon le chercheur, un réflexe de solidarité avec les Turcs de Chypre plus qu’une vision maritime.
  • Revue Conflits : revue de géopolitique dirigée par Jean-Baptiste Noé.

Au fil de l’épisode

  • 00:02:00 : présentation de l’invité et de la Turquie d’Erdogan
  • 00:03:26 : les transformations internes, de la démocratisation des années 2000 au système hyperprésidentiel
  • 00:05:44 : le grand aéroport d’Istanbul, vitrine et hub
  • 00:08:43 : la Turquie et les voies de passage du gaz et du pétrole
  • 00:10:30 : barrages hydroélectriques et tensions avec l’Irak et la Syrie
  • 00:11:49 : la relation avec l’Azerbaïdjan
  • 00:13:39 : la tentative de réconciliation avec l’Arménie
  • 00:19:56 : l’échec du projet panturquiste
  • 00:22:52 : Turcs blancs, Turcs noirs et clivage des générations
  • 00:25:06 : l’avenir de l’AKP après Erdogan
  • 00:28:40 : les deux paradoxes de la sécularisation turque
  • 00:30:55 : l’implantation turque dans la Corne de l’Afrique
  • 00:34:14 : l’ascension et la chute d’Ahmet Davutoğlu
  • 00:36:30 : la Turquie et l’Afrique du Nord, de l’Algérie à l’Égypte
  • 00:38:37 : le vote de la diaspora turque en Europe
  • 00:41:26 : Chypre et la Méditerranée orientale

FAQ

Qu’est-ce qui a changé en Turquie depuis l’arrivée d’Erdogan au pouvoir ?

Selon Aurélien Denizeau, la Turquie a connu une démocratisation dans les années 2000, une forte expansion économique puis une fragilisation, la réduction du rôle politique de l’armée, la réforme constitutionnelle de 2017 qui a renforcé le président, et une modernisation de ses infrastructures, de l’éducation et des transports.

Pourquoi la Turquie s’intéresse-t-elle aux gazoducs ?

D’après le chercheur, la Turquie a compris que dans l’énergie mondialisée, contrôler les voies de passage compte plus que produire. Les oléoducs et gazoducs venus d’Azerbaïdjan et le gazoduc TurkStream avec la Russie lui donnent du poids face aux producteurs comme face aux consommateurs, à commencer par l’Union européenne.

Pourquoi la Turquie s’est-elle implantée en Somalie ?

Aurélien Denizeau avance trois raisons : la Somalie donne sur la mer Rouge et le Moyen-Orient, elle a des liens historiques avec l’Empire ottoman, et peu de puissances s’y intéressaient. La Turquie y a d’abord tissé des liens avec la société, par des ONG comme l’IHH, avant les accords d’État à État.

Que veut la Turquie à Chypre et en Méditerranée orientale ?

Pour le chercheur, les positions turques sur Chypre vont du rattachement à une réunification avec forte autonomie. Mais l’enjeu principal est ailleurs : obtenir la plus grande zone économique exclusive possible en Méditerranée orientale, pour les ressources et les voies de passage, par crainte d’un encerclement grec et chypriote.

Conflits, géopolitique

Retrouver également dans le podcast

Tous les épisodes ›
Le Vatican insolite – Caroline Pigozzi23 Oct
Conflits, géopolitique · Caroline Pigozzi
23 Oct · 32 min · Géopolitique et relations internationales
Géopolitique de Paris20 Oct
Conflits, géopolitique
20 Oct · 15 min · Géopolitique et relations internationales
Israël : la culture du combat – Gil Mihaely16 Oct
Conflits, géopolitique · Gil Mihaely
16 Oct · 40 min · Géopolitique et relations internationales
Atlas Conflits : un atlas pour décrypter le monde – Jean-Baptiste Noé13 Oct
Conflits, géopolitique · Jean-Baptiste Noé
13 Oct · 20 min · Géopolitique et relations internationales
Indice Conflits de la défense9 Oct
Conflits, géopolitique
9 Oct · 16 min · Géopolitique et relations internationales
Éthiopie : la guerre reprend6 Oct
Conflits, géopolitique
6 Oct · 18 min · Géopolitique et relations internationales
Alexis de Tocqueville et la guerre2 Oct
Conflits, géopolitique
2 Oct · 43 min · Géopolitique et relations internationales
Venezuela : terrain de chasse des États-Unis29 Sep
Conflits, géopolitique
29 Sep · 11 min · Géopolitique et relations internationales
Le mythe des Trente glorieuses25 Sep
Conflits, géopolitique
25 Sep · 45 min · Géopolitique et relations internationales
Italie : un pays, des investissement22 Sep
Conflits, géopolitique
22 Sep · 20 min · Géopolitique et relations internationales
Maroc, le défi de la puissance – Abdemalek Alaoui18 Sep
Conflits, géopolitique · Abdelmalek Alaoui
18 Sep · 32 min · Géopolitique et relations internationales
La France : richesse et pauvreté15 Sep
Conflits, géopolitique
15 Sep · 13 min · Géopolitique et relations internationales
Géopolitique et relations internationales

Dans la même thématique

La thématique ›
Inde-Pakistan : quels équilibres stratégiques après l’opération Sindoor ?23 Oct
La Boussole stratégique · Sylvia Malinbaum
23 Oct · 22 min · Géopolitique et relations internationales
La Hongrie : Entre continuités stratégiques et changement politique22 Oct
Les Lundis de l'IHEDN
22 Oct · 16 min · Géopolitique et relations internationales
La Roumanie : État pivot du flanc sud-est de l’OTAN22 Oct
Les Lundis de l'IHEDN
22 Oct · 16 min · Géopolitique et relations internationales
Gaza : dialogue entre un humanitaire et une rabbine. Avec Jean-François Corty et Nava Hefetz | Entretiens géopo21 Oct
Comprendre le monde, par Pascal Boniface
21 Oct · 33 min · Géopolitique et relations internationales
MGCS, SCAF… L’heure des autopsies [Le Casque et la plume #22]20 Oct
Le Collimateur
20 Oct · 76 min · Géopolitique et relations internationales
Echo – Episode 102 #2: ASPIDES : Immersion au coeur d’une opération européenne en mer Rouge15 Oct
Horizons Marines
15 Oct · 40 min · Armées et forces
La Chine a-t-elle plié le match ? Avec Sylvie Bermann | Entretiens géopo14 Oct
Comprendre le monde, par Pascal Boniface · Sylvie Bermann
14 Oct · 25 min · Géopolitique et relations internationales
Retours d’Ukraine #3 : une armée qui change, un arrière qui souffre13 Oct
Le Collimateur
13 Oct · 93 min · Géopolitique et relations internationales
Combattants africains en Ukraine : enquête auprès de prisonniers12 Oct
Le Monde selon l'Ifri · Thierry Vircoulon
12 Oct · 24 min · Géopolitique et relations internationales
Echo – Episode 102 #1: ASPIDES : Immersion au coeur d’une opération européenne en mer Rouge8 Oct
Horizons Marines
8 Oct · 54 min · Armées et forces
Mensonges des médias, colère des citoyens. Avec Denis Robert | Entretiens géopo7 Oct
Comprendre le monde, par Pascal Boniface · Denis Robert
7 Oct · 30 min · Géopolitique et relations internationales
Un débarquement Kinmen à rien. Aux origines du conflit Chine/Taïwan [Le Fil de l’épée #61]2 Oct
Le Collimateur · Stéphane Malsagne
2 Oct · 66 min · Géopolitique et relations internationales
La Turquie face à ses défis – Aurélien DenizeauConflits, géopolitique
0:00
44:41