
François Huguenin, auteur de « Le Je et le Nous », retrace avec Jean-Baptiste Noé, dans l'émission de la revue Conflits, l'histoire d'une tension : celle qui oppose la personne et le collectif, de la cité grecque aux totalitarismes du XXe siècle. Il explique pourquoi il veut réconcilier le souci du bien commun des classiques et la liberté des modernes, et ce que cette question dit de la défiance qui fracture aujourd'hui la société française.
De la cité grecque aux totalitarismes
François Huguenin, auteur de « Le Je et le Nous », une histoire de la pensée politique occidentale des origines à nos jours, explique à Jean-Baptiste Noé la tension qui traverse son livre : comment concilier la personne et le collectif. Contre l’idée reçue d’un individu né avec la modernité, il soutient que la conscience de la personne humaine existe depuis les Grecs. Il en voit la trace dans le procès de Socrate, condamné au nom de la cité, et dans Antigone, qui rappelle à Créon que l’ordre du collectif ne peut aller contre certaines lois supérieures. Pour un Athénien, la cité est « le lieu de la vie bonne », celui où l’homme accomplit au mieux son humanité. Rome ajoute le droit et la paix, puis fait passer l’empire du paganisme au christianisme : selon lui, les premiers chrétiens, bons citoyens mais refusant de rendre un culte à César, introduisent la distinction entre le politique et le religieux, d’où il tire qu’il n’existe de laïcité que dans des pays de culture chrétienne. Au XXe siècle, les systèmes totalitaires font disparaître la personne au profit d’un tout englobant et brisent les corps intermédiaires, jusqu’à produire des individus atomisés. Il rappelle la crainte de Tocqueville, dans « De la démocratie en Amérique », d’un despotisme doux né de l’absence de liens entre les hommes.
Il insiste sur l’ancrage des penseurs dans leur temps : Machiavel ou Marsile de Padoue étaient aussi des acteurs engagés dans les combats de leur époque. Avec Machiavel, « premier des modernes », la conservation de soi remplace la recherche du bien commun.
Concilier la liberté des modernes et le bien commun
Sur la France d’aujourd’hui, François Huguenin juge que la suspension du service national était une erreur grave, mais qu’il serait illusoire de le rétablir. Il s’inquiète d’un morcellement de la nation et d’une défiance envers une classe politique qui ne paraît plus capable d’incarner l’unité, et cite Montesquieu, pour qui le principe de la démocratie est la vertu. Il défend sa thèse : après deux mille ans de philosophie politique classique, centrée sur le bien commun, et cinq siècles de modernité, centrée sur la liberté de l’individu, le moment est venu de concilier les deux. Il s’appuie sur Hannah Arendt, Leo Strauss, Benjamin Constant et la pensée politique de l’Église catholique, en particulier Benoît XVI. Il plaide pour une liberté d’expression qui accepte le risque, avec John Milton et l’avocat François Sureau : la liberté, c’est se battre pour que l’autre puisse dire ce avec quoi l’on n’est pas d’accord.
Il se montre critique envers une construction européenne qui, selon lui, a affaibli les souverainetés nationales sans créer de « nous » cohérent, et ne croit pas à une communauté politique mondiale.
Les références de l’épisode
- « Le Je et le Nous » : le livre de François Huguenin, histoire de la pensée politique occidentale construite autour de la tension entre la personne et le collectif.
- Antigone : citée comme figure de la limite que les lois supérieures imposent au pouvoir de la cité.
- Édit de Milan (313) : présenté comme une loi de l’État qui reconnaît la liberté de culte.
- Alexis de Tocqueville, « De la démocratie en Amérique » : pour sa mise en garde contre un despotisme doux.
- Machiavel et Marsile de Padoue : deux penseurs à la fois spéculatifs et engagés dans les combats de leur temps.
- Montesquieu, « De l’esprit des lois » : pour qui le principe de la démocratie est la vertu.
- Hannah Arendt, « Qu’est-ce que la liberté ? », dans « La Crise de la culture » : sur le lien entre politique et liberté.
- Benoît XVI : auquel le livre consacre un chapitre, présenté comme un penseur majeur de la philosophie politique catholique.
- Périclès : son discours aux morts d’Athènes, rapporté dans « La Guerre du Péloponnèse ».
Au fil de l’épisode
- 00:01:06 : présentation de François Huguenin et de son livre
- 00:02:35 : le je et le nous, une conscience de la personne née avec les Grecs
- 00:04:13 : Socrate, Antigone et Créon
- 00:04:55 : la cité grecque, lieu de la vie bonne
- 00:06:01 : Rome, le droit et le passage au christianisme
- 00:08:06 : l’édit de Milan et la distinction entre politique et religieux
- 00:10:40 : les totalitarismes et l’individu atomisé
- 00:12:04 : Tocqueville et le despotisme doux
- 00:14:02 : des penseurs engagés dans leur temps, de Marsile de Padoue à la Renaissance italienne
- 00:17:17 : Machiavel, premier des modernes
- 00:20:36 : téléphones et écrans, une société qui s’atomise
- 00:22:05 : le service militaire peut-il recréer du commun
- 00:24:09 : morcellement de la nation et défiance envers le politique
- 00:27:15 : qui serait prêt au sacrifice, l’exemple ukrainien
- 00:28:16 : ce que recouvre la modernité
- 00:29:25 : concilier bien commun et liberté individuelle
- 00:31:10 : Benoît XVI et la pensée politique de l’Église
- 00:33:49 : la liberté d’expression et ses risques
- 00:35:59 : une conférence à la Douma
- 00:38:05 : Périclès et l’universalité de la pensée grecque
- 00:39:53 : la construction européenne et la défiance
- 00:42:22 : un nous international est-il possible
FAQ
Qui est François Huguenin ?
François Huguenin est un auteur d’ouvrages de philosophie politique et un enseignant. Son livre « Le Je et le Nous », qui résume plusieurs années de cours, retrace l’histoire de la pensée politique occidentale d’Aristote à nos jours. Il se dit catholique et attaché au débat contradictoire.
Qu’est-ce que la tension entre le je et le nous ?
C’est, pour François Huguenin, la question centrale de la philosophie politique occidentale depuis les Grecs : comment articuler la personne humaine et les groupes auxquels elle appartient, à commencer par la cité. Il la suit du procès de Socrate aux totalitarismes du XXe siècle, jusqu’aux fractures de la société française actuelle.
Pourquoi François Huguenin veut-il concilier les classiques et les modernes ?
Il distingue deux mille ans de philosophie politique classique, centrée sur le bien commun, et cinq siècles de modernité, centrée sur la liberté de l’individu. Selon lui, les deux ne sont pas incompatibles : il n’y a pas de quête du bien commun sans liberté, et des penseurs comme Hannah Arendt ou Benoît XVI ont tenté de les réunir.
Le service militaire peut-il recréer de la cohésion selon François Huguenin ?
Il a jugé la suspension du service national comme une erreur grave, mais estime qu’on ne pourrait plus le rétablir aujourd’hui sans une masse de déserteurs. Il préfère chercher d’autres institutions qui créent du commun, face à ce qu’il décrit comme un morcellement de la nation française.
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