
L'historienne Hélène Harter, professeure à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste des États-Unis, raconte à Jean-Baptiste Noé, pour Conflits, le destin d'Eisenhower. Issu d'une famille mennonite hostile à la guerre, privé de combat en 1917, cet officier planificateur devient le chef de l'opération Overlord, puis un président modéré qui neutralise McCarthy, n'engage des troupes qu'une fois en huit ans et met en garde contre le complexe militaro-industriel. Un portrait qui explique pourquoi il reste à la fois consensuel et oublié.
Le planificateur qui n’avait jamais combattu
Sur Conflits, Jean-Baptiste Noé reçoit l’historienne Hélène Harter, professeure à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste des États-Unis et autrice d’une biographie d’Eisenhower, pour retracer le destin de ce général devenu président, et comprendre pourquoi il reste à la fois consensuel et oublié. Né au Texas mais ancré au Kansas, Eisenhower grandit, selon elle, dans une famille mennonite très religieuse qui fait du refus de la guerre sa ligne directrice : choisir West Point, où il entre en 1911, est donc une rupture, motivée d’abord par des études gratuites et une excellente équipe de football. Dans un pays sans service militaire obligatoire, il fait partie des rares hommes qui choisissent l’armée comme métier. En 1917, il demande à partir en Europe et reste aux États-Unis : ses supérieurs le jugent plus utile pour former des officiers et bâtir la première école de chars. Il estime avoir « raté sa guerre ». L’entre-deux-guerres le forme pourtant : des mentors, dont MacArthur, qui l’emmène aux Philippines, un passage à l’état-major où il apprend à traiter avec le Congrès et les industriels de la défense, un an à Paris pour rédiger, à la demande de Pershing, un guide des champs de bataille et des cimetières de la Première Guerre mondiale. Le 7 décembre 1941, le chef d’état-major Marshall l’appelle à Washington pour penser les plans de guerre. Ce que ses chefs voient en lui, explique Hélène Harter, ce n’est pas un chef de champ de bataille mais un planificateur et un coordinateur, rompu aux débarquements depuis l’Afrique du Nord, la Sicile et l’Italie. D’où son choix pour diriger l’opération Overlord, malgré les rivaux qui lui reprochent de n’avoir jamais connu le feu. Elle rappelle qu’avant le débarquement, il avait rédigé un texte assumant l’échec au cas où.
Après la guerre, il refuse d’être candidat en 1948 et prend la présidence de l’université Columbia. Pour lui, résume l’historienne, être président des États-Unis, « c’est la suite de la guerre » : il ne s’agit pas d’ambition, mais de ne pas laisser perdre la paix.
Un président modéré, du maccarthysme au complexe militaro-industriel
Internationaliste, Eisenhower se présente en 1952 face à des candidats qu’il juge mauvais ou isolationnistes, choisit Richard Nixon comme vice-président et veut recentrer le Parti républicain, ce que la base du parti n’a jamais vraiment accepté. Hélène Harter explique qu’il a besoin des soutiens de McCarthy pour être élu, puis s’emploie à le neutraliser dès son arrivée à la Maison-Blanche, aidé par la mort de Staline au printemps 1953 et l’armistice en Corée. Général cinq étoiles, il n’a déployé des troupes qu’une seule fois en huit ans. Les années 1950 restent associées à la prospérité et aux certitudes, mais la question des droits civiques monte : la Cour suprême rend en 1954 son arrêt sur la déségrégation scolaire à propos du Kansas, l’État de son enfance, et Little Rock devient un symbole. Eisenhower, partagé entre la volonté de ne pas brusquer le Sud et le soutien à la déségrégation, commence à faire basculer le vote sudiste vers les républicains. La transition avec Truman est glaciale. Son discours d’adieu contre la puissance du complexe militaro-industriel résume, selon l’historienne, trente ans d’expérience à l’état-major.
Retiré, il reste consulté par Kennedy et Johnson sur la guerre du Vietnam, redemande ses fonctions de général de réserve et ne comprend pas la jeunesse opposée à la guerre. Il meurt en 1969.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Biographie d’Eisenhower par Hélène Harter : l’ouvrage présenté dans l’entretien, paru en grand format il y a deux ans selon l’animateur.
- Ouvrage d’Hélène Harter sur Pearl Harbor : consacré à l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale.
- West Point : académie militaire où Eisenhower entre en 1911.
- Opération Overlord : le débarquement de Normandie, dont il prend la direction.
- MacArthur et le général Marshall : deux figures qui ont compté dans sa carrière militaire.
- Université Columbia : il en prend la présidence après avoir refusé d’être candidat en 1948.
- McCarthy : figure de la lutte anticommuniste des années 1950, qu’Eisenhower s’emploie à neutraliser.
- Arrêt de la Cour suprême de 1954 sur la déségrégation scolaire : rendu à propos du Kansas.
- Discours d’adieu de 1961 : mise en garde contre la puissance du complexe militaro-industriel.
Au fil de l’épisode
- 00:01:03 : un président occulté entre Roosevelt et Kennedy
- 00:02:04 : présentation d’Hélène Harter et de sa biographie
- 00:03:03 : une famille de pionniers mennonites, entre Texas et Kansas
- 00:03:55 : West Point, un choix de rupture
- 00:05:59 : une armée de métier dans un pays sans conscription
- 00:08:38 : 1917, la guerre ratée et la première école de chars
- 00:10:44 : l’entre-deux-guerres, MacArthur et les Philippines
- 00:12:02 : l’état-major, le Congrès et les industriels de la défense
- 00:13:33 : un an en France pour rédiger un guide des champs de bataille
- 00:15:14 : un officier dépolitisé, plutôt républicain
- 00:17:18 : Pearl Harbor et l’appel de Marshall
- 00:18:57 : un planificateur choisi pour Overlord
- 00:21:15 : les choix politiques derrière le débarquement
- 00:23:07 : le texte d’échec rédigé avant le débarquement et les reproches de ses rivaux
- 00:24:09 : de Columbia à la candidature de 1952
- 00:26:07 : un internationaliste face aux isolationnistes
- 00:27:08 : recentrer le Parti républicain
- 00:29:22 : neutraliser McCarthy
- 00:31:26 : la nostalgie des années 1950
- 00:32:37 : droits civiques et déségrégation
- 00:35:04 : une transition glaciale avec Truman
- 00:36:21 : le discours d’adieu et le complexe militaro-industriel
- 00:39:10 : l’ancien président face au Vietnam
FAQ
Qui est Hélène Harter ?
Hélène Harter est historienne, professeure à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste des États-Unis. Elle a consacré un ouvrage à Pearl Harbor et une biographie à Eisenhower, qu’elle présente dans cet entretien avec Jean-Baptiste Noé pour Conflits, en retraçant sa carrière militaire puis ses deux mandats présidentiels.
Pourquoi Eisenhower a-t-il été choisi pour diriger l’opération Overlord ?
Selon Hélène Harter, ses chefs voient en lui un planificateur et un coordinateur plutôt qu’un chef de champ de bataille. Il a déjà réussi des débarquements en Afrique du Nord, en Sicile et en Italie, il a travaillé avec des armées étrangères et il est stationné en Grande-Bretagne pour préparer l’opération.
Pourquoi Eisenhower n’a-t-il pas combattu pendant la Première Guerre mondiale ?
Il demande à être envoyé en Europe en 1917, mais ses supérieurs estiment ses compétences plus utiles aux États-Unis. Il y forme des officiers parmi les conscrits les plus éduqués, puis organise la première école des chars américaine. Selon Hélène Harter, il considère à la fin de la guerre qu’il a « raté sa guerre ».
Qu’a dit Eisenhower dans son discours d’adieu ?
En quittant la présidence en 1961, il met en garde contre la puissance du complexe militaro-industriel, ces entreprises de défense dont l’argent pèse sur le Congrès et les campagnes électorales. Selon Hélène Harter, ce texte longuement travaillé condense trente ans d’expérience à l’état-major et surprend alors le pays.
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