
Jean-Dominique Merchet, journaliste défense et diplomatie, auteur du blog Secret Défense, répond à Jean-Baptiste Noé dans le podcast de la revue Conflits. Alors que Donald Trump attaque l'OTAN, il explique pourquoi la défense européenne reste selon lui une illusion, ce que change la proposition française sur la dissuasion, comment les F-35 lient les armées de l'air européennes aux États-Unis, et pourquoi la priorité de la défense française est d'abord intellectuelle.
L’OTAN reste la défense de l’Europe
Dans cet entretien de Conflits, Jean-Baptiste Noé reçoit Jean-Dominique Merchet, journaliste défense et diplomatie et auteur du blog Secret Défense. Dix-sept ans après son livre Défense européenne, la grande illusion, il maintient son diagnostic : la défense de l’Europe reste l’affaire de l’Alliance atlantique, et plus personne ne croit à une défense confiée aux institutions de Bruxelles. Le doute sur l’engagement américain n’est pas nouveau, rappelle-t-il : l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord de 1949 a été rédigé à la demande des États-Unis pour leur laisser une latitude d’interprétation, et le découplage stratégique se discutait dès les années 1960. Il décrit un réarmement lancé après la Crimée et accéléré par l’agression de l’Ukraine en 2022, mais un problème systémique : environ 1,4 million de militaires et près de 450 milliards d’euros de budgets annuels en Europe, sans capacité à en déployer 10 000 quand il le faut, faute d’une puissance européenne coordonnée. Il voit dans la proposition d’Emmanuel Macron d’ouvrir une discussion européenne sur la dissuasion nucléaire française une bonne idée, sans aucun partage de la décision, contrairement au partage nucléaire de l’OTAN.
Il insiste aussi sur la dépendance industrielle : selon lui, les armées de l’air équipées de F-35 restent soumises aux décisions américaines pendant vingt-cinq à trente ans, par les mises à jour logicielles et les pièces détachées.
Ukraine, Russie, outre-mer : des positions tranchées
Jean-Dominique Merchet juge que les armées ukrainienne et russe sont aujourd’hui les seules en Europe à savoir faire la guerre du XXIe siècle, parce que « la guerre forme à la guerre ». Pour lui, l’immense échec de la Russie est d’avoir fait naître une nation ukrainienne contre elle, et le problème qu’elle pose à ses voisins tient à son refus de définir ses frontières. Il défend ensuite une position qu’il sait minoritaire, en désaccord avec Jean-Baptiste Noé : il faut selon lui « privilégier Varsovie à Tahiti », la Nouvelle-Calédonie doit devenir indépendante, et la départementalisation de Mayotte a été une erreur. Il dresse un bilan sévère de la diplomatie d’Emmanuel Macron, qui « gère le déclin de la France », avec un décalage croissant entre prétention mondiale et moyens, aggravé par la dette.
Sa priorité pour la défense est intellectuelle : citant Marc Bloch et la formule du général de Gaulle sur « l’armée de nos habitudes », il plaide pour la souplesse et la capacité à changer vite.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Défense européenne, la grande illusion : livre de Jean-Dominique Merchet paru en 2009.
- Sommes-nous prêts pour la guerre ? : autre livre de l’invité, cité à propos de l’outre-mer.
- Secret Défense : blog de Jean-Dominique Merchet consacré aux questions militaires.
- Article 5 du traité de l’Atlantique Nord : clause d’assistance de l’OTAN, rédigée en 1949.
- Traité de non-prolifération nucléaire de 1968 : il interdit aux pays européens, hors France et Royaume-Uni, de posséder l’arme nucléaire.
- Livre blanc de 1972 : rédigé sous Michel Debré, premier texte cité par l’invité sur la dimension européenne des intérêts vitaux de la France.
- F-35 : avion de combat américain au centre de l’analyse sur la dépendance industrielle.
- Marc Bloch : historien cité pour l’idée que la défaite est d’abord intellectuelle.
Au fil de l’épisode
- 00:01:31 : présentation de Jean-Dominique Merchet et de son blog Secret Défense
- 00:02:41 : la défense européenne, « la grande illusion »
- 00:04:27 : Donald Trump et le doute sur l’engagement américain
- 00:05:45 : l’article 5 et sa latitude d’interprétation
- 00:07:30 : le réarmement européen depuis la Crimée
- 00:10:33 : 1,4 million de militaires et 450 milliards d’euros, un problème systémique
- 00:12:01 : la dissuasion nucléaire au centre de la question
- 00:16:42 : proposition française et partage nucléaire de l’OTAN
- 00:19:06 : l’OTAN comme marché, la dépendance au F-35
- 00:24:14 : l’armée ukrainienne, la plus aguerrie d’Europe ?
- 00:28:38 : l’échec stratégique de la Russie
- 00:30:12 : que faire avec la Russie après la guerre ?
- 00:34:20 : le désaccord sur l’outre-mer
- 00:39:49 : les liens de la France avec le Kenya et les grands pays africains
- 00:40:26 : le bilan diplomatique d’Emmanuel Macron
- 00:45:33 : la priorité intellectuelle de la défense française
FAQ
Pourquoi Jean-Dominique Merchet estime-t-il que la défense européenne est une illusion ?
Pour lui, une défense européenne supposerait que l’Union européenne prenne en charge la défense du continent, ce qui n’arrivera pas. Hors de France, la référence de tous les pays européens face à la Russie reste l’OTAN, parce qu’elle repose sur l’arme nucléaire américaine, que le traité de non-prolifération leur interdit de posséder.
Qu’est-ce que la proposition française sur la dissuasion change pour l’Europe ?
Selon Jean-Dominique Merchet, il s’agit d’ouvrir une discussion entre Européens sur le rôle de la dissuasion française et britannique, sans aucune délégation de décision : celle-ci reste au président de la République. Il précise qu’une dizaine de pays, dont l’Allemagne, la Pologne et la Suède, se disent intéressés.
Comment le F-35 rend-il les armées de l’air dépendantes des États-Unis ?
D’après l’invité, le F-35 est d’abord un système informatique qui exige des mises à jour quasi permanentes via des serveurs américains, payantes. Les pièces détachées restent propriété des États-Unis tant qu’elles ne sont pas montées sur l’avion, et il cite leur récupération en Europe au profit d’Israël.
Quelle est selon lui la priorité de la défense française ?
Jean-Dominique Merchet place la priorité dans les têtes plutôt que dans les munitions ou un second porte-avions : accepter des idées hétérodoxes et savoir changer vite. Il cite Marc Bloch, pour qui la défaite est d’abord intellectuelle, et la formule du général de Gaulle sur « l’armée de nos habitudes ».
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