
Jean-Baptiste Noé reçoit Loÿs de Pampelonne, directeur de recherche à Conflits, qui a vécu plusieurs années en Irak, pour comprendre un pays toujours en reconstruction vingt ans après l'invasion américaine. Partage confessionnel du pouvoir, exode des chrétiens, milices intégrées à l'armée, cellules de l'État islamique, Kurdes divisés : l'invité décrit un État à la souveraineté conditionnelle, pris entre l'Iran, la Turquie et les États-Unis.
Un État fracturé par le confessionnalisme
Jean-Baptiste Noé reçoit dans Conflits Loÿs de Pampelonne, directeur de recherche à Conflits, qui a vécu plusieurs années en Irak, pour faire le point sur ce pays vingt ans après l’invasion américaine : qui gouverne, comment cohabitent les communautés, où en sont les milices, l’État islamique et les Kurdes. Pour l’invité, la constitution adoptée après la chute de Saddam Hussein, définie selon lui à l’étranger, a organisé un partage du pouvoir entre confessions sur le modèle libanais et a « totalement fracturé » un pays où les communautés vivaient souvent dans des quartiers partagés. Cette confessionnalisation a culminé avec l’arrivée de l’État islamique et produit des accords de gouvernement que la jeunesse perçoit comme des « accords de corruption ». Il oppose ce système à la vision nationaliste arabe de l’ancien régime, tout en rappelant les crimes commis par celui-ci, et estime qu’au lieu d’être un rempart de l’Occident face à l’Iran, l’Irak est devenu en partie une « profondeur stratégique » iranienne. Il décrit aussi la perte d’une grande partie de l’élite intellectuelle et politique, tuée ou partie après 2003. Les chrétiens d’Irak sont passés, selon les estimations qu’il cite avec prudence, d’environ 1,5 million avant l’invasion à environ 150 000 aujourd’hui ; l’Église chaldéenne, dont le patriarcat est à Bagdad, compte désormais la majorité de ses fidèles dans la diaspora, de Sarcelles à Detroit et à l’Australie.
Il met en garde contre une aide occidentale qui reconstruit des églises à Mossoul pour peu d’habitants revenus et peut susciter des rancœurs dans les villages voisins encore détruits.
Milices, Kurdes et leçons non apprises
Loÿs de Pampelonne évoque des cellules de l’État islamique encore actives, surtout dans la bande qui sépare le Kurdistan du reste de l’Irak, et la rancœur sunnite nourrie par la politique très dure d’un ancien Premier ministre. Les milices populaires formées contre l’État islamique ont été intégrées à l’armée tout en gardant, selon lui, leur propre chaîne de commandement et leurs financements : argent iranien, trafics, racket aux points de contrôle et solde versée par l’État, alors même que certaines attaquent des bases américaines. Il parle d’un État à la « souveraineté conditionnelle ». Les Kurdes, durement réprimés sous Saddam Hussein, ont obtenu une autonomie de fait ; après le référendum de 2017 porté par le président Barzani, le blocus imposé par les pays voisins a fait s’effondrer une économie très dépendante du pétrole, et la région reste financièrement liée à Bagdad. Il souligne la présence de plus d’une dizaine de bases turques dans le Kurdistan irakien contre le PKK, avec l’accord du PDK, et la division entre le PDK et l’UPK, liés à deux familles rivales. Il invite à se méfier du « fantasme » d’un grand Kurdistan uni et de la parole des diasporas, souvent éloignée de celle des populations locales, et craint que l’Iran d’aujourd’hui soit regardé comme l’Irak de 2003, comme un bloc homogène.
Pour lui, la mort récente d’un soldat français en Irak montre combien le pays reste pris « entre deux feux ».
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Invasion américaine de 2003 : point de départ, selon l’invité, de la confessionnalisation du système politique irakien.
- État islamique (Daech) : son arrivée a, selon l’invité, achevé de fracturer le pays ; des cellules restent actives.
- Église chaldéenne : Église orientale dont le patriarcat est à Bagdad et dont la majorité des fidèles vit dans la diaspora.
- Référendum kurde de 2017 : consultation portée par le président Barzani, suivie d’un blocus de la région par ses voisins.
- PDK et UPK : les deux partis kurdes irakiens, liés à deux familles et longtemps rivaux.
- Institut Thomas More : centre de réflexion auquel l’invité est également rattaché.
Au fil de l’épisode
- 00:01:26 : présentation de Loÿs de Pampelonne et de l’Irak vingt ans après 2003
- 00:02:47 : une constitution confessionnelle et un partage du pouvoir entre communautés
- 00:05:35 : la comparaison avec le modèle libanais
- 00:06:55 : de la vision nationaliste arabe au particularisme communautaire
- 00:08:33 : l’Irak devenu une profondeur stratégique de l’Iran
- 00:09:38 : la disparition d’une partie de l’élite
- 00:10:58 : les chrétiens d’Irak, de 1,5 million à 150 000
- 00:12:15 : l’Église chaldéenne face à sa diaspora
- 00:16:09 : la reconstruction du patrimoine et les ambiguïtés de l’aide humanitaire
- 00:19:18 : la communauté chrétienne d’Irak à Sarcelles
- 00:21:26 : les cellules de l’État islamique
- 00:23:14 : les milices populaires, leur intégration à l’armée et leurs financements
- 00:25:51 : un État à la souveraineté conditionnelle et une corruption systémique
- 00:26:42 : les Kurdes d’Irak, du référendum de 2017 à la dépendance envers Bagdad
- 00:29:49 : bases turques, PDK et UPK : un Kurdistan divisé
- 00:32:52 : le décalage entre diasporas et populations locales
- 00:36:30 : l’Iran regardé comme l’Irak de 2003 et la mort d’un soldat français
FAQ
Pourquoi l’Irak reste-t-il un pays fragmenté vingt ans après 2003 ?
Selon Loÿs de Pampelonne, la constitution adoptée après 2003 a organisé un partage du pouvoir entre confessions, sur le modèle libanais. Ce système, renforcé par l’arrivée de l’État islamique, a fracturé un pays aux communautés mêlées, figé les élites et nourri une corruption que la jeunesse irakienne conteste.
Combien reste-t-il de chrétiens en Irak ?
D’après les estimations citées par l’invité, à prendre avec précaution, les chrétiens d’Irak étaient environ 1,5 million avant l’invasion américaine et seraient aujourd’hui autour de 150 000. Une grande partie vit désormais dans la diaspora, en France, notamment à Sarcelles, aux États-Unis ou en Australie.
Quel est le rôle des milices populaires en Irak aujourd’hui ?
Formées pour combattre l’État islamique, ces milices ont ensuite été intégrées à l’armée irakienne. Loÿs de Pampelonne explique qu’elles conservent une chaîne de commandement et des financements propres, entre argent iranien, trafics, racket et solde de l’État, et que certaines ont attaqué des bases américaines.
Les Kurdes d’Irak sont-ils autonomes ?
Selon l’invité, les Kurdes irakiens disposent d’une autonomie de fait, avec leurs institutions et leur armée. Mais après le référendum de 2017, le blocus de leurs voisins a fait chuter leur économie pétrolière, la région reste dépendante financièrement de Bagdad et elle est divisée entre deux partis, le PDK et l’UPK.
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